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RECHERCHE DES CAUSES DU FAIT ET DES PRINCIPES DE LA SOLUTION

§ I. — Nécessité de rechercher la cause profonde de notre décadence.

§ II. — Procédé pour découvrir cette cause : lo Constatation du fait primordial, la dissolution des classes supérieures.

§ III. — 2* Quelle est la cause de ce fait primordial ? C'est le développement de la cour royale à travers l'histoire.

§ IV. — La bourgeoisie veut imiter la cour dans son existence facile de fonctionnaires salariés loin des tracas des affaires lucratives.

§ V. — Sans l'avoir voulu, elle devait fatalement l'imiter aussi dans sa dissolution.

§ VI. — La Révolution n'a rien changé à l'esprit fondamental de la France, d'où résulte sa décadence aujourd'hui comme autrefois au double point de vue économique et moral.

§ VII. — La décadence descend vers le peuple à mesure qu'on veut le faire monter jusqu'à la condition de la bourgeoisie, parce que les moyens de relèvement que l'on emploie sont mauvais.

§ VIII. — Outre les deux premières ainsi expliquées, quatre autres causes de notre décadence se trouvent éclairées, par cette étude : 1° la politique.

§ IX. — Notre impuissance politique vient de nos habitudes de

vie et de nos organisations factices, § X. — Nos œuvres sont cependant nécessaires, mais elles ne

sufQsent pas.

§ XI. — 2o Genèse de la Franc-maçonnerie. § XII. — 3o Les Juifs et l'antisémitisme. § XIII. — 4° La finance.

Nous arrivons à la partie culminante de notre étude, s'il est permis d'employer de telles expressions pour ce modeste travail. Ici, voulons-nous dire, va se préciser le principe directeur de nos diverses observations, en même temps que s'affirmer le sens philosophique et social vers lequel elles tendent comme vers un centre de gravité.

Si nous ne nous abusons, c'est également le centre où doit converger, le foyer où doit venir s'alimenter l'activité des hommes voués en France à la régénération morale et religieuse en même temps qu'cà l'amélioration du sort matériel des classes laborieuses. Dans ces pages viendront se fixer et s'éclairer un certain nombre de questions énumérées au cours de la discussion, questions se rapportant toutes, malgré leur diversité, au même principe de solution que nous allons établir ici.

Nous hésitons d'autant moins à le proposer avec confiance, que nous n'en sommes point l'inventeur, mais que nous essayons de l'appliquer seulement à la question présente après avoir constaté son efficacité par ailleurs. 11 faudrait ainsi que tous ceux qui croient tenir une idée utile s'appliquassent à la faire connaître, en disant comme nous l'avons fait bien simplement pourquoi ils admettent ou combattent les idées proposées

par autrui. Du choc de la discussion jaillit la lumière de la ve'rité, comme dit monsieur Prudhomme avec raison.

§ I. — Nécessité de rechercher la cause profonde de notre décadence.

Parmi les qualités que réclame l'esprit nouveau dans l'action morale et religieuse, on doit ranger certainement comme l'une des plus inconnues et cependant des plus nécessaires, cette qualité si essentiellement requise par toute bonne méthode,de rechercher les causes par-delà les faits, de rechercher aussi les principes de la solution au lieu d'aspirer trop vite à des expédients hâtifs et superficiels. Il ne suffit pas de réorganiser le mécanisme social, il faut surtout en réformer le principe.

Mais comme ces idées sont en opposition avec les dispositions habituelles et les préjugés reçus, si elles sont justes les gens de bien, au lieu de chercher à réformer seulement les autres, ont grand besoin de commencer par se réformer eux-mêmes. Certes, il ne faut mépriser ni la puissance de l'intuition, ni le poids de la philosophie pratique contractée au contact du monde ; mais nous sommes convaincu de l'insuffisance de ces deux éléments d'information dans la question qui nous occupe.

Cette « philosophie pratique contractée au contact du monde » ne constitue, à notre avis, comme toute

expérience de hasard non contrôlée par la science, qu'un élément d'information incomplet et étroit, capable de fausser l'interprétation des faits plutôt que d'en donner l'intelligence véritable, et plus sous'ent féconde en illusions décevantes qu'en conseils efficaces.

Demandez aux catholiques d'aujourd'hui d'où vient la décadence morale et religieuse ? Ils vous répondront presque tous avec un exclusivisme entêté : Elle vient de la franc-maçonnerie ; ou bien : du scepticisme et de la corruption dont les classes supérieures donnent l'exemple aux masses ; ou encore : de la presse et de la littérature ; ou peut-être : de la politique, du socialisme, du radicalisme, des lois que ces factions inspirent ; ou enfin : de la Juiverie toujours envahissante. — Alors, le remède, naturellement, consiste, disent les uns, à déraciner la Juiverie ; les autres, à tuer le socialisme, ou à bâillonner la presse, puis à réformer les classes supérieures, ou enfin à lutter contre la francmaçonnerie.

Heureux encore si vous rencontrez un homme à l'esprit assez libéral pour admettre la simultanéité de toutes ces causes, et de plusieurs autres. Ils sont rares, ceux qui possèdent une vue assez exercée pour suivre d'un seul regard le jeu compliqué de cinq ou six influences sociales à la fois. Il faut les féliciter de celle envergure.

Mais à ceux-là même, la science vient dire : Vous vous donnez beaucoup trop de mal, et de plus vous faites erreur. Les choses ne sont pas si embrouillées, et cependant il faut aller plus loin. Par-delà ces causes

multiples, qui sont accidentelles, et dont l'encombrement vous perd, vous dissipe, vous annulle, il y a une seule et même cause profonde d'où elles découlent toutes ensemble. C'est elle qu'il importe de découvrir, parce qu'ainsi, ayant abandonné la recherche du mécanisme immédiatement tangilble et nécessairement superficiel, vous tiendrez le principe qui en est la source commune, et qui pourra indiquer en même temps le vrai sens de la solution.

Arrêtons-nous, pour répondre, très modestement, à ceux qui nous accuseront de vouloir proposer encore une panacée unique et infaillible l'école sociale scientifique dont nous allons nous inspirer ne tombe pas dans cette dangereuse outrecuidance. Elle reconnaît plus que toute autre la complication extrême des maux dont souffre la pauvre humanité et des remèdes dont elle a besoin. Dans la question morale et religieuse qui nous occupe, la complication est plus considérable encore que partout ailleurs. Nous voudrions montrer simplement que l'on a le tort, en général, de la faire dégénérer en enchevêtrement inextricable, et qu'il est possible de la débrouiller pour en extraire le fil conducteur, au moyen des considérations auxquelles nous demandons la permission de nous livrer.

^ïl. — Procédé pour découvrir cette cause : i" Constatation du fait primordial, la dissolution des classes supérieures.

Il s'agit de découvrir une cause commune et pro-

fonde expliquant également l'apparition de ces causes multiples de décadence dont nous venons d'énumérer les principales.

Que l'on veuille bien suivre notre raisonnement.

La décadence d'une société est d'autant plus considérable, que se multiplient davantage les décadences partielles de ses divers éléments. Elle est complète lorsque tous les éléments à la fois sont arrivés au point extrême. C'est l'état lamentable que l'on pouvait constater dans le monde civilisé à la fin de l'Empire Romain. Mais ce malheur absolu se rencontre rarement dans l'histoire. Plus souvent, la contagion gagne de proche en proche ; et, à mesure qu'elle se propage d'un côté, une régénération se manifeste de l'autre. Tel est aujourd'hui le cas de la France: une régénération sensible se manifeste dans les classes dirigeantes, tandis que la décadence se propage de plus en plus dans les masses populaires.

Et cependant celles-ci ont été corrumpues par celleslà, le mouvement de relâchement à l'égard des prin- 3ipe8 moraux et religieux est parti d'en haut.

Ceci est un fait notoire. Dès avant la Révolution, une grande partie de l'aristocratie, spécialement celle qui vivait à la cour, était tombée dans une décadence de mœurs que ne rachetait pas, aux yeux des étrangers, l'exubérance d'un esprit délicat et l'éclat somptueux d'un goût raffiné, devenu le roi universel de la mode. Mais alors même, malgré leur misère extrême, malgré tant d'exemples pernicieux, les masses populaires étaient restées fidèles à la morale et à la religion. Ce

fut la Révolution qui, par ses excitations, commença à de'traquer les cervelles dans la bourgeoisie, et ce fut, après l'Empire, la Restauration monarchique qui par une reviviscence inespérée de prospérité extraordinaire finit par étourdir les classes dirigeantes en général en leur donnant une confiance orgueilleuse et illusoire dans la science et la richesse, en les portant à tous les excès qu'engendre cette fascination lorsque Dieu n'est plus là pour la modérer.

Grâce à la démocratie qui se rapproche de plus en plus des sphères supérieures, qui pénètre avec curiosité et envie dans leur intimité, qui veut parvenir à les imiter surtout dans leurs jouissances, le mouvement commença dès lors à pénétrer de plus en plus dans le simple peuple. De proche en proche il descend les degrés de la hiérarchie sociale, il gagne les campagnes après avoir envahi les villes : et à mesure il acquiert plus de vitesse et d'extension. Mince filet sorti de la montagne, il a déjà cessé d'être ruisseau pour bondir comme un torrent : bientôt il s'étendra en maître dans la plaine.

Le fait du point de départ est d'ailleurs assez reconnu pour qu'il ne soit pas nécessaire de l'affirmer davantage et d'en apporter les preuves.

§ III. — 2° Quelle est la cause de ce fait primordial ? C'est le développement de la cour royale à travers l'histoire.

Ce qui est beaucoup plus important, c'est d'en rechercher la cause profonde et vraiq. Pourquoi y a-t-il

eu un moment dans l'histoire de France où les classes supérieures ont commencé à se corrompre, tandis qu'elles se sont maintenues ailleurs, par exemple en Angleterre, dans une certaine moyenne de moralité qui leur a permis de rester maîtresses de l'ordre social ?

Gela vient de ce qu'elles ont été entraînées de plus en plus à se modeler sur le type do la cour.

Une cour est une réunion de personnes occupées principalement à tenir un rôle décoratif auprès du monarque, et employées subsidiairement à administrer la nation sous les ordres de ce prince plus ou moins absolu. Une pareille situation entraîne par la force des choses trois conséquences, qui composent ensemble le caractère du courtisan. Avant tout, la désertion des propriétés locales auxquelles l'attrait des faveurs royales a arraché les anciens seigneurs indépendants. Autrefois maître de son château féodal et du territoire environnant, le chevalier, comte ou baron se désaffectionne de son entourage de paysans, se fatigue des soins exigés par la terre, sacrifie sa liberté, et accourt auprès [du roi, soit pour batailler à travers toutes les routes d'Europe, s'enivrant de gloire et de butin, soit pour faire resplendir l'éclat de la majesté royale dans les fôtes de la cour. — Par une conséquence inévitable, les provinces n'étant plus gouvernées, défendues, soutenues et dirigées pratiquement, de près et personnellement par ce seigneur qui seul y avait intérêt et seul en possédait les moyens, ont besoin d'être administrées, du siège central, par un haut fonctionnaire choisi d'après l'arbitraire du souverain en raison de sa servilité et de son

incompétence. Ainsi se perfectionne le caractère du courtisan. Après l'abandon méprisant des choses pratiques et des intérêts vitaux du peuple, c'est la flatterie rampante et l'esprit de mendicité. — Enfin, dernier trait qui nous conduit au fond de notre sujet, cette vie d'oisiveté et de fêtes, de tournois et de bals, de salon et de théâtre entraîne, avec une fatalité irrésistible, la corruption des mœurs revêtue des attraits les plus séduisants de l'esprit et d'un atticisme délicat, mais d'autant plus insidieuse et plus perverse. Elle devient une habitude vitale, une atmosphère indispensable, un besoin, que développent toutes les agglomérations factices d'êtres humains non appliqués assidûment à un travail positif et que porte à son paroxysme ce genre spécial d'agglomération où tout est à la fois négatif et artificiel.

Aussi, plus les rois de France augmentent le nombre de leurs courtisans, plus les mœurs tombent en discrédit dans les hautes sphères sociales. Nul mieux que H. Taine *■ n'a compris et décrit cette conséquence inévitable. Que voulez-vous que deviennent de pauvres humains obligés par vocation d'employer leurs loisirs, c'est-à-dire toute leur existence, en représentations festivales, dans un mélange savant des sexes, parmi les recherches suprêmes delà beauté, de la grâce, au milieu de tous les raffinements du luxe le plus amolissant, au sein d'une atmosphère capiteuse de parfums e* de jolis mots troublants, dans un décor qu'auraient envié les dieux de l'Olympe, sous l'influence des sourires

1 Les Orig. de la Fr. cont., L'ancien Régime.

excitants et des gestes tentateurs ? Sans qu'aucune force humaine ou divine puisse en entraver l'impétuosité, il s'établit là un courant de sensualisme grossissant de jour en jour, se nourrissant des mille petites sources rencontrées sur le chemin, et finissant par déborder pour inonder le reste de la terre.

§ IV. — La bourgeoisie veut imiter la cour dans son existence facile de fonctionnaires salariés, loin des tracas des affaires lucratives

De fait, les rangs divers de l'aristocratie, puis de la bourgeoisie, qui s'échelonnent sur ses bords, buvant avidement, quand elles le peuvent, de cette eau de volupté, ne demandent qu'à s'en laisser enivrer complè tement.

Oh ! ce n'est point perversion et goût prononcé pour une existence immorale : mais simplement pour une existence facile et sans souci. Convaincu par l'exemple du courtisan, tout individu qui s'est acquis une notoriété, une influence quelconque dans la vie privée, aspire à augmenter cette influence en la transportant dans la vie publique, en devenant petit ou grand fonctionnaire de l'administration gouvernementale ; et pourquoi? Parce que le fonctionarisme est une existence aisée, dénuée d'aléa et de soucis, grassement payée, comblée d'honneurs, entourée de considération, enfin plus facile cl plus agréable à tous les points de vue que le tracas des affaires.

Or, il se trouve que, par la falalilé du régime politique qu'avaient inauguré les successeurs de Charlemagne, nos rois sentaient la nécessité de développer ce système jusqu'à en faire le type idéal de la civilisation. Grands guerriers devant le Seigneur, ils bataillent sans cesse, d'abord dans toutes les provinces de France, puis contre toutes les puissances du monde : d'où la naissance et le développement de la chevalerie militaire, qui achève de détacher du sol et des intérêts pratiques de la nation toute l'aristocratie. En même temps, centralisateurs par principe national et par intérêt privé, les rois s'adjugent toute l'autorité jusque dans les extrêmes ramifications de la vie privée : d'où l'apparition, dans toutes les villes du royaume, d'une nuée de fonctionnaires, modelant les attributions de la bourgeoisie sur celles de l'aristocratie. Tout citoyen qui se sent capable et que tourmente un grain d'ambition sollicite une place dans le bailliage du roi. D'ailleurs, les impôts devenant de plus en plus écrasants par la nécessité où se trouve le roi de nourrir grassement cette familleinnombrable, les patrons de l'agriculture ou de l'industrie sont bientôt d'avis que leur position est insoutenable, et qu'il n'y a plus moyen de s'enrichir dans les affaires. Aussi, tout ce que la France produit de gens aptes à faire prospérer ses intérêts pratiques, abandonne justement ces intérêts devenus trop peu lucratifs et s'en va grossir l'armée des hommes de loi, des sergents du fisc et des bureaucrates de l'Administration. Il y a là une poussée qui, par 1.1 force des choses, s'accentue de jour en jour. Une fois entrée dans l'engrenage, nulle puissance n'était

capable d'en retirer la France, il fallait aller jusqu'au bout.

Au reste, personne ne songeait à lutter contre ce mouvement. On le croyait bon. Tous les esprits voués au bien delà nation étaient convaincus de sa nécessité, s'employaient à le perfectionner, à coups dérèglements, par l'autorité de la Loi et par l'énergie des fonctionnaires chargés de l'appliquer. Louis IX, François I", Henri IV, Louis XIV, Suger, Sully, Colbert, Turgot, tous les grands représentants et directeurs du système, s'appliquent avec zèle mais sans grande efficacité à relever sans cesse l'agriculture, rinduslrie,;le commerce, la finance, ne s'apercevant pas que ce relèvement serait toujours factice et transitoire, sans solidité et sans durée, tant qu'ils n'auraient pas dégrevé le sol et l'atelier de ces impôts écrasants, et tant qu'ils n'auraient pas rendu à la direction pratique, personnellement intéressée, des affaires lucratives, la bourgeoisie absorbée par l'administration politique, judiciaire et fiscale'.

§ V. — Sans l'avoir voulu elle devait fatalement l'imiter aussi dans sa dissolution.

Mais sans nous arrêter à montrer les pernicieuses conséquences économiques de cette conduite, sans insis-

> Nous n'avons fait dans cette page, que reproduire en deux mots les conclusions d'une étude magistrale sur le caractère général de l'histoire do France, donnée en 1894 par M. DemollDB dans son cours à la Société de Géographie,

ter sur la misère extrême où elle avait fini, malgré les efforts du gouvernement, par réduire la France au point de provoquer l'inévitable éruption de la Révolulion, nous devons seulement faire observer que là résidait en même temps la source toujours grossissante de la corruption des mœurs.

Sans l'avoir cherché par une propension de parti pris que lui interdisaient au contraire ses habitudes chrétiennes, la bourgeoisie se trouvait entraînée, par le seul fait qu'elle imitait ainsi la vie facile et bien reniée de l'aristocratie administrative, à imiter également les mœurs dissolues du courtisan.

Tout officier civil réside nécessairement dans une ville importante. Ses sous-employés vont seuls exécuter en tous les points du pays les ordonnances de police, de justice, la perception des impôts et autres fonctions de l'administration. Encore, il n'est pas de petit écrivassier de septième ordre qui ne trouve indigne de lui les villages et les bourgades dépourvus d'un certain apparat de luxe délicat. Cette profession exige, à cause de ses occupations mêmes, l'habitation urbaine, autant qu'elle excite et développe le goût de la vie bourgeoise.

Et qu'est-ce que la vie bourgeoise, telle qu'elle a toujours été entendue en France ? Elle comporte trois caractères. D'abord, l'abandon et le dédain plus ou moins avoué de toute occupation manuelle, de toute entreprise lucrative : le fonctionnaire méprise souverainement l'agriculteur, l'industriel et le commerçant ; il est créé pour les régir de par loi, pour les vexer le plus possible, même quand ses bonnes dis-

positions personnelles de brave homme l'animent d'intentions conciliantes — presque toujours incompatibles avec les volontés de ses supérieurs. Aussi pour rien au monde ne voudrait-il employer ses nombreux, trop nombreux loisirs, en se créant des ressources supplémentaires au moyen d'une petite exploitation, d'un modeste atelier, d'une humble boutique: allons donc ! et sa dignité professionnelle ? Il se noircirait les mains, dérangerait l'ordonnance de sa chevelure, fripperait ses habits, et justement son second caractère c'est de rechercher instinctivement la correction extérieure, la distinction d'un homme absorbé par la pensée, tout ce qu'il y a de plus capable de lui conquérir l'estime du vulgaire. Il aura donc un logement coquet et bien soigné, il dépensera tous ses maigres revenus à faire bonne figure dans le monde : tant pis si, pour compenser cette recherche de luxe, il est obligé de se mal nourrir, lui et sa petite, toute petite famille — pas trop nombreuse, parce que les enfants coûtent cher à élever ; il lui suffit que tout ce qui frappe les yeux du public soit imposant ou séduisant. Ses supérieurs euxmêmes le jugent et l'apprécient d'après ces apparences, les seules qui puissent le faire monter dans leur estime et dans la hiérarchie qu'il ambitionne. Aussi — et c'est l\ son troisième caractère — recherche-t-il, pendant ses loisirs, la fréquentation de ces supérieurs. Il lientàs'en faire connaître et apprécier. Son plus grand bonheur, l'événement annuel, estd'ôlre reçu dans leur salon: s'il arrive à rendre cet événement bi-mensuel, mensuel, hebdomadaire, sa fortune est assurée. Ainsi l'estime du sa-

Ion devient prépondérante dans l'esprit du fonctionnaire. Et, comme à son tour il est obligé de recevoir ses inférieurs, ses égaux, ses supérieurs même, il s'ingénie de toute manière à s'organiser un salon luxueux, à bien faire ses réceptions, à acquérir une réputation d'homme du monde dans tous les sens du mot.

Or, l'un des principaux sens de ce mot « homme du monde » est le sens, non seulement de « galant homme », mais plus ou moins d' « homme galant ». Tout salon est, de près ou de loin, suivant son importance, une petite cour. L'homme du monde devient facilement un courtisan en raccourci. Les grands salons mettent leur vanité à imiter le luxe princier — et nécessairement aussi le dévergondage — de la cour. Les petits s'épuisent à imiter les grands. De ia sorte, du haut en bas, c'est une émulation absorbant tous les loisirs et toutes les facultés de ce que la nation compte de plus intelligent et de plus civilisé, non point en vue de faire prospérer les affaires, mais en vue de déployer le plus de luxe possible, en vue de faire preuve d'un raffinement d'esprit supérieur, en vue d'occuper ses loisirs à des plaisirs inabordables au vulgaire. Conséquence naturelle : dans tout salon comme à la cour, un certain relâchement des mœurs d'autant plus sensible que l'imitation de la cour est plus parfaite. Aussi estce dans les salons du xviii" siècle que natt, s'inspire, s'affirme et obtient son premier succès le talent polisson des écrivains qui ont tant contribué à notre décadence définitive par le scepticisme et la gauloiserie. Il n'était pas de hobereau de province qui ne voulût acquérir à

son tour une réputation de galanterie. Il n'était pas de ville du royaume où quelque gentilhomme ne se ruinât pour le beau sexe. Partout, une fringale de plaisir ; partout, un débordement de luxe ; et pendant que cette élite privilégiée éblouissait le reste du monde, la France agonisante se préparait à l'étouffer dans le sang sous la Terreur.

§ VI. — La Révolution n'a rien changé à Vesprit fondamental de la France, d'où résulte sa décadence aujourd'hui comme autrefois, au double point de vue économique et moral.

La plupart de nos contemporains paraissent encore convaincus que du moins la Révolution changea la face des choses, en assurant au peuple une part dans la jouissance des classes aristocratiques et en abattant l'orgueil et la puissance de ces dernières. 11 n'en est rien. La Convention, le Consulat, l'Empire, la Restauration, la troisième République elle-même, n'ont fait que perpétuer, qu'augmenter avec zèle, que porter à l'apogée le déplorable système de la Centralisation administrative, d'où venait tout le mal. Aujourd'hui plus que jamais, les gens intelligents, hardis et ambitieux abandonnent les professions lucratives, désertent les localités quelque peu rurales, viennent s'établir à la ville dans une profession libérale quelconque, en recherchant avec une avidité prédominante celles qui sont subventionnées par le Gouvernement. Le nombre des fonctionnaires proprement dits s'est accru dans des

proportions phénoménales, bien au-delà des exigences de l'Administration elle-même. Ils ont envahi l'enseignement, qui n'a pourtant aucun rapport avec la politique : les Beaux-Arts, qui gémissent de cette tutelle oppressive; les travaux publics, qui seraient mieux exécutes et à meilleurs frais par l'initiative privée ; la direction de l'agriculture et du commerce, dont ils entravent la marche loin de les faire prospérer ; la police, l'armée, la marine, dont les développements excessifs et mortels sont un des résultats les plus clairs du système inauguré depuis Charlemagne. Il n'est pas jusqu'au droit d'exercer les professions de médecin, de notaire, de magistrat, d'avocat, et bien d'autres, qui ne soit soumis au contrôle de l'État, qui n'oblige à lui payer des impôts spéciaux, qui ne doive passer par la filière étroite de ses programmes.

Bien que tyran nique et hostile au progrès, un pareil état de choses n'en flatte pas moins la pusillanimité à laquelle les régimes antérieurs ont tous contribué pareillement à habituer les Français : il leur évite l'obligation pénible de se tirer d'affaire par eux-mêmes dans la vie, à un moment où la concurrence rend celte obligation de plus en plus difficile. Aussi se presse-t-on en foule autour des diplômes et des appointements, qui vous assureront une existence privée d'inquiétude, un budget régulièrement soldé, sans crainte d'aléa, une sécurité garantie par la stabilité même de l'Administration, beaucoup plus vivace qu'aucun genre de ^Gouvernement.

Pendant ce temps-là, naturellement, les affaires lu-

cralives, de plus en plus délaissées, végètent et périclitent. Si une certaine période de ce siècle nous a permis de relever notre fortune publique et privée, d'améliorer môme dans une faible mesure la condition du peuple, ce fut malgré le système, par suite de conditions économiques indépendantes, grâce au développement des sciences, du machinisme, des transports, dont profilèrent également toutes les nations civilisées, même plus désorganisées encore que la nôtre.

Mais le résultat le plus frappant, pour la question qui nous occupe, fut la décadence toujours croissante des dispositions morales et religieuses, dans les classes supérieures d'abord, puis dans le peuple lui-même.

La recherche des professions dites libérales entraîne, nous l'avons vu, le séjour dans une ville d'une certaine importance. Telle est la principale cause de ce développement exagéré de la vie urbaine, dont on se plaint de toutes parts. Remarquez que, ne travaillant pas de leurs mains, les bourgeois et les aristocrates entraînent nécessairement derrière eux un peuple entier de petites gens, valets, marchands, fournisseurs, artistes et arti" sans de toute espèce, destinés à subvenir à leurs besoins essentiels ou factices. Observez de plus que notre aversion générale pour la vie à la campagne, même non agricole, a poussé tous les industriels qui ne se voyaient pas obligés de profiter d'une source de richesse locale, chute d'eau, mine, houillère ou aulre, à venir s'établir dans les villes importantes afin de bénéficier à leur aise, pendant leurs loisirs, des plaisirs artificiels de la cité.

Il sera alorg facile de saisir l'ensemble dés causes gé->

nérales qui ont produit ce déséquilibrement dangereux, entre la population rurale et la population urbaine.

Mais, nul ne l'ignore, la vie urbaine est incomparablement plus défavorable aux bonnes mœurs que la vie rurale. Toute capitale, on aura beau faire, sera toujours plus ou moins une « Babylone. » Il nous semble oiseux d'e'tablir, sur ce point, des comparaisons patriotiques entre Paris et Berlin, Vienne et Saint-Pétersbourg, Londres et New-York, Pékin et Yokohama, Bombay et Rio-de-Janeiro : les trente ou quarante millions d'êtres humains qui les peuplent, les cent millions qui occupent les autres centres un peu denses, seront perpétuellement exposés aux même dangers. Tout ce que l'on pourra faire, c'est d'instituer, dans une louable effervescence de zèle pour la morale et la religion, une série de systèmes préservateurs auxquels adhéreront, comme il arrive dans les grandes villes de France, les rares bonnes volontés éprises d'idéal. Nos espérances ne pourront jamais aller au-delà. Nos mécanismes resteront inévitablement superficiels el instables, tant que nous n'aurons pas réformé le principe, arrêté l'immigration urbaine, diminué s'il est possible le nombre des citadins déjà existant, et pris des mesures énergiques pour réprimer la licence publique.

§ VIT. — La décadence descend vers le peuple à mesure quon veut le faire monter vers la bourgeoisie, parce que les moyens de relèvement que ton emploie sont mauvais.

Telle est en effet la cause de la propagation des mau-

vaises mœurs jusque dans les masses populaires : la licence des hautes classes, enfermées auparavant entre leurs cadres à peu près infranchissables, est devenue publique, s'est affichée avec une allure provocatrice et séduisante. Gela aussi devait arriver tôt ou tard, par suite de la préoccupation démocratique de faire partager au peuple les avantages dont jouissent les classes élevées.

Nous ne discuterons pas cette préoccupation en principe : elle est juste, les hommes étant égaux par nature. Mais il est faux, d'abord, qu'ils soient égaux en droits. Ni les facultés natives, ni l'éducation, ni les ressources, ni les tempéraments, ni les qualités pratiques d'où dépend le succès, ni par conséquent les différents droits privés ou publics qu'entraînent ces divers facteurs, ne seront jamais égaux ni même semblables dans n'importe quel groupement humain. Il est donc illusoire, il est dangereux de vouloir faire participer les foules aux droits des citoyens placés naturellement ou par conquête aux situations supérieures : on n'aboutira jamais qu'à des monstruosités telles que la présence des Basly et des Thivrierà la Chambre : à moins que le peuple, comme il arrive en Angleterre, ne soit assez instruit et assez sage pour se choisir des représentants devenus, dans ses propres rangs, des esprits élevés et habiles. Le droit, alors, est acquis par la valeur personnelle et n'existe que quand cette valeur se manifeste.

Mais il est une autre considération plus importante, que notre siècle semble avoir négligée de parti pris.

Dans les Irois manières que ron a employées pour faire participer le peuple aux avantages des classes supérieures, on a refusé de disliuguer ce qui était vraiment capable de le faire progresser dans une civilisation évidemment nécessaire et bienfaisante, de ce qui devait au contraire lui être nuisible et l'entraîner petit à petit aux abîmes.

Ainsi, l'on a voulu distraire le peuple, ce qu'il a bien mérité, certes, par son existence de travail ahurissant et de misère désolante. Mais, l'aristocrate et le bourgeois ayant l'habitude de se distraire d'une façon malsaine et pernicieuse, on a tout simplement descenilu ces mêmes distractions au niveau des intelligences inférieures. Le journalisme, le roman ont popularisé ce qui autrefois était l'apanage des oisifs ; le sensualisme délicat s'est encanaillé, et voilà tout. Il y avait pourtant manière de distraire le simple et digne travailleur des champs ou de l'atelier sans l'éclabousser de cette boue acide, qui excite ses sens et énerve sa virilité : une certaine partie de la presse, soit catholique, soit neutre, le fait avec succès ; pourquoi tous ceux qui ont entrepris la louable profession de distraire le peuple ne sont-ils pas restés dans cette mesure ? Gomment une nation qui se respecte peut-elle tolérer cette odieuse campagne de corruption populaire que mènent bon train les prétendus pionniers du progrés, au sens spécial et faux qu'ils ont donné à ce mot ? Précisément, une pareille tolérance vient de ce que les auteurs de ce mouvement, et d'autre part ceux qui pourraient et devraient le diriger, appartiennent aux

classes bourgeoises dont les habitudes licencieuses ont besoin de se voir imitées par le public pour trouver dans cette imitation une excuse.

De même, on a voulu instruire le peuple. A merveille. Encore y avait-il deux manières de l'instruire. Une manière profitable eût été de lui enseigner, sans parler des notions d' histoire, de cosmologie, et autres, utiles ou agréables, dans un degré élémentaire, les principes et les détails techniques des diverses professions qui le font vivre : lui apprendre à perfectionner l'agriculture, s'il s'agit des paysans, à bien tenir une comptabilité, à bien remplir les devoirs minutieux du ménage, s'il s'agit des femmes, à gérer habilement son pécule, à s'associer, à juger de ses droits, à revendiquer ses besoins, à perfectionner son métier, s'il s'agit des ouvriers artisans. Or, c'est précisément ce genre d'instruction que l'on a presque toujours négligé de donner au peuple. On a préféré lui en donner une autre, plus variée, d'apparence plus distinguée, plus flatteuse, mais beaucoup moins utile, pernicieuse même, parce qu'une jeune cervelle bourrée de notions pédagogiques n'ayant rien de commun avec la pratique de la vie, ambitionne bien autre chose que de gaspiller sa belle intelligence à labourer la terre ou à fabriquer des chaussures : elle vise au brevet, puis au baccalauréat, aux diplômes supérieurs s'il est possible : et c'est ainsi que, par l'abandon croissant des emplois manouvriers, le peuple, mal instruit, s'en va grossir le nombre des candidats qui s'étouffent aux portes de la Bureaucratie ou des Professions dites libérales, pour verser le flot inquié-

tant 'et lorrenliel de ceux qui ne peuvent pas arriver dans toutes sortes de métiers louches où se recrutent la mendicité, l'escroquerie, la prostitution, le crime et finalement l'anarchie. Mais il est aisé de comprendre qu'il n'en pouvait être autrement, lorsque les éducateurs du peuple étaient justement sortis des rangs de ces classes faussement appelées dirigeantes, qui avaient pris depuis des siècles l'habitude de concevoir comme type de l'instruction une érudition classique, littéraire, pseudo-scientifique , archi-sentimentale, sans aucun rapport avecles nécessités pratiques de la vie active et des affaires qui font prospérer une nation.

Enfin, pour couronner ce double édifice, ces mêmes braves gens s'étaient imaginés de fêter le peuple, de le glorifier de toutes manières, de l'élever autant que possible à leur niveau. Je n'y contredis point. Nous sommes même les premiers à proclamer la nécessité de relever les classes populaires. Mais il y a une manière de les relever qui consiste à développer leurs facultés vitales, à les rendre plus capables de s'enrichir et de se moraliser, de fonder des familles fécondes et une démocratie politique vigoureuse. Cette manière bienfaisante, nécessaire, est inconnue en France. On a pensé que pour relever les foules il fallait les embourgeoiser cinq ou six jours par an, leur offrir des bals à l'Hôtel de Ville, des punchs et des spectacles gratuits le 14 juillet, multiplier dans les « foires » les théâtres à dix sous, ouvrir les musées, rendre publiques les audiences judiciaires et les délibérations de la Chambre, chanter les dythirambes et les apothéoses démocratiques dans la gloire

des feux d'artifice et des musiques militaires, surtout, surtout donner à l'avide ambitions des appétits ainsi excités la suprême satisfaction du suffrage politique où le savetier est l'égal du grand industriel, où Timbécile pris dans le ruisseau prétend juger aussi bien que le plus profond observateur de l'humanité. Et voilà le peuple singulièrement relevé, n'est-il pas vrai ? Oui, selon la conviction de tous ces bourgeois aux yeux desquels la valeur d'un homme dépend de l'apparat extérieur, et non point du développement et de la vigueur des facultés pratiques d'où naissent à la fois la prospérité et la dignité d'une race.

Il nous semble maintenant suffisamment démontré que la démoralisation des masses découle de la démoralisation où s'était enfoncée la tète du corps social par suite du régime centralisateur, et qu'elle revêt, par une conséquence logique, exactement le même caractère. Du petit au grand, la France entière a coulé dans le même moule ses divers membres, pour en former je ne sais quel composé artificiel et instable, très joli à l'œil mais déséquilibré, comme un clown bien fardé, gai et charmant, mais exagéré dans ses mouvements, sans but pratique dans ses impulsions, miné d'ailleurs à l'intérieur de son organisme par une désarticulation qui ne lui assurerait pas pour dix ans d'existence.

§ VIII. — Outre les deux premières ainsi expliquées, trois autres causes de notre décadence se trouvent éclairées par cette étude : 1° la politique.

D'ores et déjà il nous est facile de comprendre comment les diverses autres causes de décadence morale et religieuse dont on se plaint de toutes parts dérivent de cette source commune.

Deux de ces causes se sont de'jà expliquées d'ellesmêmes : à savoir, le scepticisme et la corruption des classes supérieures, puis la perversité de la presse et de la littérature.

Il en reste quatre autres, au sujet desquelles nous devons donner quelques mots d'explication.

La politique, en premier lieu. La France a cru se sauver par l'inauguration du régime parlementaire, qui réussissait à nos voisins. Elle l'a cru très fermement, elle le croit encore. Ne disons pas qu'elle se trompe, nous n'en savons rien. Mais ici nous pouvons constater de nouveau combien le caractère français est enclin à se laisser duper par la belle apparence d'un mécanisme extérieur et à oublier le principe de son fonctionnement. Le régime parlementaire, comme tout autre régime politique, est un pur mécanisme, et vaut uniquement par le principe qui préside à son jeu. Il peut se faire, et il est arrivé que ce mécanisme, mis en mouvemeut par un bon principe en d'autres nations, soit mû par un principe faux et stérile dans la nôtre. On a beau instituer le gouvernement parlementaire, encore faudrait-il bien choisir

les hommes que l'on chargera de remplacer ainsi le gouvernement absolu par un gouvernement qui, entre nous, se montre presque toujours plus absolu encore, plus arbitraire, plus oppressif par le fait qu'il est anonyme et irresponsable. Et quels sont les hommes que, depuis cent ans, nous avons envoye's aux Chambres législatives? Etaient-ce des personnes compétentes dans les affaires vitales qui sont le premier besoin de la nation? Étaient-ce des agriculteurs qui avaient enrichi leur province ? Étaient-ce des négociants qui avaient augmenté le chiffre de nos exportations ? Étaient-ce des industriels qui avaient pratiquement résolu chez eux la question soci de en établissant leur personnel dans une certaine prospérité matérielle et morale? Étaient-ce des membres éminenls de l'enseignement ou de grands artistes, parfaitement au courant des progrès accomplis et des progrès à accomplir dans les sphères intellectuelles ? Étaient-ce des ecclésiastiques de marque, réputés pour leur grand sens théologique, la fécondité de leur zèle d'apôtres, leur haute influence, auprès du clergé et de la cour de Rome? — A Dieu ne plaise ! Qu'aurions nous fait de ces professionnels disparates qui pour la plupart n'auraient pas su prononcer un bon discours ? Il nous fallait, il nous faut encore d'aimables et vastes rêveurs, habiles à flatter la fibre patriotique, savants dans l'art de promettre des réformes splendides et dans celui d'éluder leurs promesses. D'anciens avocats en rupture de barreau, de vieux médecins fatigués de leur clientèle, de jeunes ambitieux connus pour leur fougue de tribun aux phrases creuses :

n'importe, pourvu que ce salmigondis fasse un ensemble assez brillant, parfois amusant, toujours déclamatoire. Ils ne connaîtront pas un mot des questions pratiques sur lesquelles il faudra légiférer ; raison de plus pour illusionner le public sur leur incompétence en votant à flots des lois tracassières et des règlements que les fonctionnaires ne sauront comment appliquer. Au reste, il y a toujours deux ou trois hommes du métier qui étudient la chose dans la commission chargée de ce soin : on le sait, les dix ou douze autres membres de la susdite commission ne prennent jamais part à leurs délibérations, ils acceptent tout les yeux fermés. Quant il s'agit de voter, inutile de vouloir former la conviction de la Chambre: elle est toute faite à l'avance, non pas diaprés des lumières techniques, mais d'après le mot d'ordre de chaque parti lancé par son leader, c'est au troupeau de marcher en bon ordre.

Voilà le merveilleux résultat du parlementarisme appliqué à la mode française, qui correspond exactement aux dispositions des différentes classes sociales telles que les a formées une habitude neuf fois séculaire de centralisation. Ce n'est pas le peuple qui fait les élections ; ce sont les hommes influents qui déterminent son vote. Mais chez nous les seuls hommes influents sont, nous l'avons vu, sous la coupe du Gouvernement et habitués par l'éducation qu'ils en reçoivent à faire consister toute leur influence dans une pression extérieure, dans l'appel au sentiment, dans l'éblouissement produit par les démonstrations éclatantes, les fêles, les grandes promesses et les belles phrases. Que peut-il

236 l'esprit NODVEA.U

sortir du suffrage ainsi préparé? Des hommes du même acabit.

§ IX. — Notre impuissance politique vient de nos habitudes de vie et de nos organisations factices.

Et c'est pourquoi nous sommes convaincus que les conservateurs, à supposer qu'ils parviennent à s'emparer du gouvernement, ne remédieront pas beaucoup à notre décadence économique et morale, tant qu'ils n'auront pas changé leur système d'existence et tant qu'ils s'appuieront uniquement sur une organisation factice.

Supposez qu'ils forment la majorité de la Chambre : qu'arriverait-il ? Leur grande préoccupation serait de faire rapporter les lois oppressives dont nous nous plaignons. Rien de mieux. Il est indispensable, il est urgent, de nous délivrer de cette tyrannie. Ils en sont capables, parce qu'il suffit d'être honnête homme pour briser les fers d'un innocent.

Pourrait-on dire qu'ils sont capables de faire davantage? Sauraient-ils établir sagement un nouvel ordre de choses, conforme aux exigences d'une situation compliquée, entrer dans les dispositions positives et détaillées que doit comporter une nouvelle législation pour répondre à toute éventualité?

Lors des ilernières élections, pendant que le public, incompétent et tranchant — les catholiques y compris — discutaient la grave question de savviir si les prêtres devaient ou ne devaient pas se présenter comme can-

didats à la députation, nous étions aisément de l'avis des uns et des autres ci la fois. Avec ceux qui auraient voulu voir à la Chambre une forte phalange d'ecclésiastiques, nous rêvions l'Église redevenue de la sorte la directrice effective de l'état social sans les inconvénients d'autrefois. Avec ceux qui redoutaient de voir le prêtre s'égarer toujours dans un tel milieu comme s'y égara Lacordaire, nous redoutions aussi cette promiscuité avec tant de têtes échauffées qui forment la majorité de la Chambre. Le clergé nous apparaissait trop évidemment ignorant des grandes questions d'intérêt général, comme il l'est aussi d'ailleurs des petites questions d'intérêt privé. Très certainement, il n'aurait pas fait bonne figure à la tribune. Sa formation entière et ses habitudes de vie abstraite le rendaient trop étranger à toute préoccupation pratique, pour qu'il fût à même de montrer la moindre dextérité dans le maniement des affaires nationales. Il ne suffit pas d'enlever les voix des électeurs pour se faire porter à la députation avec un certain élan : encore est-il nécessaire de posséder les aptitudes et l'acquit réclamés parla difficile mission de gouverner la France. Et quand il s'agit du clergé, d'une caste jalousée, épiée par tant d'ennemis, le premier devoir est de se montrer dès le début maître de la situation, plus instruit que tout autre, plus capable de mener les choses à bonne fin : sans quoi, c'est le mépris et la mort pour commencer, c'est l'impossibilité de tout progrès pour l'avenir. Tel était le sort qui attendait évidemment la plupart de nos prêtres. Ils ont besoin d'une longue et sérieuse formation avant de tenter pa-

reille fortune. On en pourrait dire autant de la plupart des conservateurs.

Au reste, ce n'est pas tout, d'abolir les « lois scélérates » : là ne réside pas, à beaucoup près le principe de toutes les prospérités de la France, ni même de toutes les questions qui composent la prospérité morale et religieuse. Ces questions se mêlent à une foule d'autres sujets qu'elles compénôtrent et dans l'éclaircissement desquels il faut apporter des lumières spéciales. Or, dans l'état actuel des choses, nous n'avons point sous la main, nous n'aurons pas d'ici longtemps les hommes capables de traiter avec des lumières spéciales les multiples éléments de notre ordre social compliqué. Ces hommes, en qui un coup d'œil capable d'embrasser l'ensemble de l'horizon est également nécessaire pour compléter leur spécialité, ne se forment pas du jour au lendemain : voudrions-nous les désigner à nos comités électoraux aux prochaines élections, nous ne pourrions les 'trouver parmi nos candidats conservateurs. Et ce n'est point les comités électoraux eux-mêmes qui les formeraient et les feraient surgir : une pareille organisation, factice et administrative, n'a jamais eu la vertu de former des hommes, mais seulement de découvrir et d'employer les hommes déjà formés.

Il faut d'ailleurs qu'en plus de celte valeur personnelle, nos candidats possèdent, comme nous l'avons exposé, une influence directe sur leurs électeurs : et celle influence ne s'acquiert que très imparfaitement par la pression d'un comité électoral, tandis qu'elle

s'obtient dans une mesure bien plus considérable, dans une mesure habituellement pleine et totale par le candidat qui s'est depuis longtemps consacré à Tamélioration du sort matériel et des conditions morales d'une population donnée.

Mais nous avons affirmé la nécessité de se livrer à ce genre de propagande, — qui cesse d'être une simple exploitation pour devenir un bienfait, en l'appliquant spécialement aux entreprises que l'on désigne sous le nom d' « Œuvres catholiques et sociales. »

Nous devons le dire maiutenant que l'esprit du lecteur doit y être mieux préparé : Là n'est encore que le principe le plus faible de la solution cherchée. Le priucipe fort et véritablement fécond sera celui qui réalisera simultanément les deux conditions du problème : exercer une influence complète sur l'électeur en gagnant sa confiance absolue; puis, réaliser aux Chambres les espérances qu'on lui aura fait concevoir, en apportant au Gouvernement les lumières d'une compétence incontestée. Or, n'hésitons plus à le montrer, ni l'une ni l'autre de ces deux conditions ne se réalise d'une façon satisfaisante ilans la pratique des entreprises appelées « œuvres catholiques et sociales. »

Ces œuvres, telles qu'elles sont entendues et pratiquées aujourd'hui, sont entièrement confiées à des bourgeois versés dans les diverses professions dites libérales, c'est-à-dire à des hommes qui n'ont pas immédiatement sous leur autorité les citoyens dont ils veulent éclairer la conscience ou soulager les besoins. Ils vont les chercher un peu partout, où ils peuvent les trouver. De

plus, ce qu'ils organisent en leur faveur ne rentre pas dans les préoccupations naturelles et capitales de cette population. Pour cette double raison, les œuvres instituées gardent perpétuellement un caractère artificiel, leur avantage est la plupart du temps difficile à saisir, et, une fois sous leur action, il est rare que les gens en recueillent tout ce qu'ils en avaient espéré ; il est rare même qu'ils ne voient pas un beau jour crouler tout à fait leurs espérances avec l'œuvre elle-même, presque toujours caduque. Aussi, ni l'influence que l'on arrive à acquérir sur leur esprit de cette manière, ni les bienfaits qu'on leur avait promis à grand renfort d'enthousiastes espérances, ne correspondent à l'effort dépensé ni au but à atteindre. Lorsque nous faisons au peuple des conférences sur le « rôle social de l'Église, » il nous faut d'abord un talent oratoire assez rare, pour parvenir à faire disparaître la conviction contraire, déposée dans l'esprit public par la mauvaise presse et les conférenciers socialistes. D'autre part, le bon populo se soucie médiocrement de celte question : ce qu'il demande, c'est qu'on augmente son salaire et qu'on diminue ses heures de travail. De même, supposez que l'on soit parvenu à établir dans un quartier un bureau de placement gratuit, une caisse de famille, un secrétariat du peuple, et le reste : les services rendus aux habitants du quartier par ces institutions seront rares et disséminés, par le fait seul de leur caractère. On le sait, l'ingratitude est presque toujours la récompense de la charité, et il serait illusoire de compter sur le dévouement à la vie et à la mort d'un homme ù qui

VOUS aurez irouvé une place en lui épargnant de verser un droit à la caisse du bureau : cela lui paraîtra tout naturel. Au reste, il ne vous connaît pas, vous qui lui avez procuré ce service, et si vous vous présentez aux élections il n'aura aucune raison pour oublier en votre faveur les déclamations des radicaux contre les envahissements de l'Église. Il restera convaincu que nos prétendues institutions de bienfaisance sont une manœuvre habile de notre part pour parvenir au pouvoir et tyranniser la société « comme au moyen Age. »

N'ayant pas acquis l'influence nécessaire, nos « hommes d'oeuvres » se seront-ils formés du moins à la connaissance des affaires et des vrais intérêts de la France, de manière à bien les représenter lorsqu'ils seront au Gouvernement? En aucune manière. A ce régime, on finit bien par glaner, de côté et d'autre, une certaine somme d'idées sins cesse répétées dans l'entourage ; mais on emporte aussi l'illusion fâcheuse de croire ces idées vraiment conformes aux besoins de la société, vraiment capables de régénérer les âmes. On oublie que ce sont presque toujours des théories abstraites. Nous n'avons pas la prétention de leur dénier toute valeur, nous ne chercherons même point à les contrôler : ce serait l'affaire d'un volume entier. Nous sommes seulement convaincus que des hommes intelligents et dévoués envoyés à la Chambre en y apportant pour tout bagage ces seules idées ne parviendraient pas, d'abord, à les faires accepter, et puis ne pourraient en obtenir les réformes sérieuses et fondamentales dont nous avons besoin. On ne transforme pas

une société avec des a priori philosophiques, avec des aspirations et un idéal, avec des principes arrêtés qui reposent sur des observations superficielles. Tout cela se range plus ou moins dans la catégorie du sentiment : et plus nous allons, plus il est facile de constater l'impuissance du sentiment dans l'ordre social. 11 faut delà science, des documents innombrables, une méthode éprouvée et sûre, une perspicacité et une souplesse que ne confère point l'application de toute une existence aux « œuvres catholiques et socialeg, » pas plus qu'elle n'indique la méthode, qu'elle ne fournit les documents et qu'elle n'obtient des résultats scientifiques, par là sûrs et définitifs.

§ X . — Nos œuvres sont cependant nécessaires, mais elles ne suffisent pas.

Ici nous redoutons extrêmement que le lecteur ne se méprenne sur nos intentions.

Nous sommes loin de déconseiller les œuvres en question : nous les avons trop recommandées, et avec une conviction trop profonde, pour que nous pensions à nous rétracter. Nous cherchons seulement à préciser autant que possible la mesure d'influence que l'on peut en espérer, spécialement en vue de la politique et des élections législatives. Et nous croyons qu'elles ne sont pas souveraines dans cet ordre d'efficacité.

Il n'en reste pas moins nécessaire de développer ces œuvres, de s'y employer activement. Leur influence n*e8t pas nulle. Poussées avec énergie et persévérance,

elles sont même le seul moyen pratique que nous ayons d'atteindre certaines catégories de populations urbaines. Ainsi, les quartiers composés uniquement de petits marchands, de serviteurs, d'artisans en atelier privé : en un mot, toutes les agglomérations urbaines — de plus en plus rares il est vrai — où la vie est isolée, pulvérisée en autant de fractions qu'il y a d'individus ou de familles. Dans ces conditions, l'organisation artificielle des œuvres en question est seule possible : il faut donc prendre ce moyen. D'autre part, voici un quartier entier où viennent habiter les ouvriers de toutes les usines environnantes, comme il arrive fréquemment dans les grandes villes. Les patrons ne prenant aucun soin de leurs employés, ceux-ci d'ailleurs se dispersant chaque jour aux quatre vents; il est en effet indispensable d'instituer dans le quartier, qu'un bon nombre d'entre eux ont choisi comme résidence, tout ce qui sera nécessaire pour subvenir à leur délaissement physique et moral. Que, dans de pareilles circonstances, on excite les hommes dévoués, catholiques ou autres, affectés aux professions libérales, à créer dans ces divers milieux des patronages et des cercles, des caisses et des bureaux, des journaux et des conférences: certes, ce n'est pas nous qui nous y opposerons, nous sommes disposés au contraire à provoquer hardiment ce mouvement dont on ne comprend pas encore assez la nécessité.

Nous avons simplement cru devoir attirer l'attention sur la mesure relativement faible de résultats que l'on pouvait en espérer. En toute hypothèse, ce sys-

tème fût-il parvenu à réussir dans un certain nombre de cas, il nous semble bon de ne jamais perdre de vue les réflexions que nous avons faites à propros du discernement, de cette qualité première, toujours indispensable avant et pendant l'action. Si, dans les circonstances indiquées et dans plusieurs autres que la perspicacité de chacun doit lui faire apprécier, ce système de dévouement artificiel a produit et produit encore des résultats satisfaisants, il ne doit pas s'ensuivre que dans toutes les autres circonstances il réussira de la même manière : il faut savoir, encore une fois, appliquer à chaque genre de besoins et d infirmités les remèdes qui lui conviennent. D'une façon générale, les esprits les plus au courant des questions sociales considèrent ceux dont nous venons de parler comme des expédients dont il est bon de faire usage lorsqu'on ne peut en choisir d'autres, mais dont il serait illusoire d'attendre la régénération universelle. La décadence de la France, et particulièrement les aberrations politiques qui nous ont amenés à cette petite explication, dérivent de causes d'un ordre tout diflférent, comme nous l'avons vu. Ces causes sont d'un caractère naturel, spontané, fatal : on ne peut donc y remédier, sauf dans certains cas particuliers, par des entreprises artificielles, adventices et aléatoires.

Nous pouvons comprendre maintenant pourquoi la franc-maçonnerie et l'ascendant des Juifs ont pris racine en France plus que partout ailleurs. Et nous pouvons également nous mettre au vrai point de vue que réclame l'appréciation générale du rôle de la finance.

§ XI. — 2** Oenèse de la Franc-Maçonnerie.

Lorsqu'on étudie l'histoire des sociétés secrètes, on remarque aisément que les peuples chez lesquels elles ont pris naissance, se sont développées avec le plus de rapidité et ont exercé la plus grande influence, sont des peuples à habitudes plus ou moins patriarcales et communautaires.

On connaît les fameuses sectes religieuses musulmanes, où les secrets sacrés et terribles se transmettent à quelques initiés assez habiles pour exercer par ce moyen une autorité absolue sur les profanes. La confrérie des Senioussy est actuellement la plus puissante en Afrique, mais plusieurs autres se sont succédées depuis que les Européens ont tenté de conquérir le monde des « croyants », et ce sont elles qui ont surexcité le fanatisme patriotique : actuellement encore elles se préparent à jeter le « roumi » à la mer. Il en est de même en Chine. Le livre curieux d'un missionnaire, le P. Leboucq. nous a fait connaître, il y a quelques années, l'extension inouïe et la puissance insoup. çonnée des sociétés secrètes chinoises, modelées à peu près sur le même type que la Franc -maçonnerie européenne.

Celle-ci est née dans deux principaux centres, qui, sans appartenir à une formation patriarcale aussi prononcée que la Chine et le monde musulman, en ont cependant gardé les caractères principaux : ce sont l'Ecosse et l'Italie. Là elle s'est transformée peu à

peu, jusqu'à devenir ce qu'elle est aujourd'hui. Primitivement, elle paraît avoir été simplement une association de rêveurs, discutant à huis clos leurs théories philanthropiques et sociales : et nous le savons, de pareils rêveurs ne s'engendrent que dans les peuples qui ne savent trop comment employer leurs loisirs. Aussi le milieu aristocratique de la France au xviii' siècle était-il tout préparé pour accueillir cette forme de dilettantisme aux aspirations idéales et bizarres. Mais bientôt les rêveurs devinrent, par la force des choses, des esprits tourmentés et dangereux, comme tout réformateur qui ne base pas ses projets et ses opérations sur une connaissance pratique des hommes et de la vie, sur la science. Aussi fut-ce la Franc-maçonnerie qui, du premier coup, se mit à la tête de la Révolution et la conduisit à bonne fin. La France était alors, en effet, sous l'influence directe du système communautaire qui avait prévalu à travers tout le moyen Age et s'était manifesté principalement par la centralisation administrative au préjudice de la vie privée et de l'initiative locale. — Dès lors, de plus en plus, les agitateurs s'emparèrent de ce moyen occulte et puissant, en lui donnant un caractère progressivement hostile à la liberté individuelle de la conscience : et c'est ainsi que nous nous plaignons aujourd'hui de nous voir entravés dans l'exercice de notre culte, de notre morale, de tous nos droits, par les intrigues de quelques milliers de conspirateurs. Ce phénomène s'est-il jamais produit dans les sociétés habituées à l'exercice indépendant et énergique de la volonté personnelle, soit dans la vie privée, soit dans la

vie publique ? Nous ne le trouvons ni dans l'Angleterre proprement dite, ni dans le Sud de l'Allemagne, ni en Belgique, ni en Norwège, ni aux États-Unis. 11 faut une race portée aux groupements exage'rés en toutes les manifestations de la vie, pour songer à s'organiser ainsi en secte secrète : et il faut des gens peu absorbés par le travail individuel pour passer leur temps en palabres interminables, en simagre'es extravagantes, et pour imaginer un pareil moyen, louche et sournois, d'exercer une influence sur leurs semblables.

§ XII. — 3° Les Juifs et l'antisémitisme.

Rien n'est plus facile que d'expliquer maintenant l'influence extraordinaire que les Juifs sont parvenus à prendre dans notre pays.

Pourquoi dans le nôtre plutôt qu'ailleurs ?

Remarquons tout d'abord que nous ne sommes pas les premiers à être dévorés par les princes de la finance. La Pologne leur doit en grande partie la faiblesse déplorable qui l'a rendue finalement la proie du vainqueur. Actuellement, l'Autriche, l'Italie, le Portugal en soufl'rent au moins autant que nous.

Mais encore, pourquoi ces pays plutôt que d'autres? Toujours pour la même raison : seules les races bien organisées savent se préserver de pareils fléaux.

On peut remarquer que pas une des diverses nations que nous avons déjà citées comme indemnes de la franc-maçonnerie, n'est atteinte par les Juifs autant

que nous et nos similaires. C'est qu'il y a toujours entre elles et nous cette différence profonde : elles ont su développer l'e'nergie du caractère en chacun de leurs membres, elles ont su les former à la pratique intelligente et assidue de toutes les fonctions actives d'où découle la prospérité d'un peuple ; elles leur ont conserve' l'amour de l'indépendance et de l'initiative, l'aptitude à toutes les manifestations vitales et l'activité infatigable qui ne recule devant aucune difficulté, qui n'attend rien de personne mais qui se suffît à ellemême.

Nous, au contraire, à l'instar de nos similaires ayant conservé des tendances communautaires et des habitudes patriarcales, nous avons tout fait, depuis dix siècles, pour enlever à l'individu la confiance en lui-même qui caractérisait les Barbares civilisés avant Gharlemagne ; nous nous sommes appliqués, nous nous appliquons encore aujourd'hui avec le plus grand zèle, à réduire chaque particulier à la discrétion de l'État, à priver toute province, toute commune, toute association, de la liberté nécessaire pour gérer elle-même ses intérêts et pour apprendre, à l'école de la nécessite', à subvenir seule â ses propres besoins ; nous rognons sans cesse à la famille, à l'atelier, à la fabrique des églises, les attributions qui leur appartiennent essentiellement ; nous opposons à tout organisme isolé, comme à toute personne, les restrictions les plus vexatoires, les servilités les plus pénibles, la tutelle la plus gênante. Bref,notre système de civilisation aboutit de toutes parts à conseillera tout Français de n'avoir plus au-

cune confiance dans ses ressources naturelles, à lui désapprendre l'exercice de sa liberté, à l'empêcher de développer sa volonté par une constante application au travail et une incessante aspiration vers le progrès, pour l'habituer, au contraire, à compter beaucoup sur un secours étranger, représenté autant que possible par la tutelle de ce père universel, l'Etat. Il en résulte dans la plupart des âmes françaises une aversion et une incapacité avérées pour bien conduire le train des affaires, d'où la recherche des situations salariées, le développement outré du fonctionarisme et des professions dites libérales.

Mais les gens du peuple se trouvant ainsi abandon nés à leur complet défaut d'initiative et sentant le besoin d'être dirigés dans leurs affaires d'autant plus qu'ils sont incapables de s'y diriger eux-mêmes, acceptent de confiance le secours que leur offrent les exploiteurs, à la place de ceux qui devraient être leurs patrons naturels. Le paysan ne trouve plus auprès de lui un propriétaire actif, consacrant son intelligence, son temps, ses ressources à l'amélioration de la terre et à la prospérité des familles qui la cultivent : il va emprunter au prêteur à la petite semaiue, quel qu'il soit. Celui-ci est habituellement un représentant de la race Israélite, cette race ayant des aptitudes particulières pour épuiser par l'usure le sang du pauvre peuple. Après avoir ainsi ruiné très légalement toute une région, le digne Israélite est devenu banquier à la grande ville : et voilà que la banque tend justement à remplacer, avec tout son cortège de papier et d'agiotage, l'assiduité intelli-

gente des patrons qui n'entendent plus rien à leurs affaires et des bourgeois qui ne veulent plus confier à ceiles-ci leur fortune. Il n'est pas un Français qui ne redoute les placements industriels, comportant toujours un aléa : tons nous préférons les bons petits « placements de père de famille », sur l'État qui donne à peine 2 ou 3 pour cent, mais qui ne fait presque jamais faillite. Par suite, ne trouvant pas d'argent à emprunter aux particuliers, l'agriculture, le commerce et l'industrie sont bien obligés d'en emprunter aux banques et sociétés financières de tout genre où les Juifs sont arrivés naturellement à pulluler. Ainsi en sera-t-il toujours, tant que les individus capables de diriger pratiquement les affaires continueront à les abandonner pour exercer des professions dites libérales, tant que la France n'aura pas recouvré ses libertés locales et individuelles, tant qu'elle n'en aura pas fait l'apprentissage par un exercice intelligent et énergique, tant que nous serons en un mot une race désorganisée.

Si donc il est légitime de désirer l'expulsion des Juifs comme de tout autre exploiteur, il est illusoire d'attendre la régénération de la France de ce seul et unique moyen de prohibition intolérante.

Il y a quelque temps, nous causions de cette question avec un garçon intelligent, interne des hôpitaux , qui met toute son application à attribuer aux Juifs la responsabilitéentière de notre décadence. Imaginez, luidisions-nous, un organisme humain envahi par les microbes. Suffîrat-il, pour lui éviter de décliner jusqu'à une mort prématurée, d'expulser ces parasites ? Nullement : il fau-

(Ira encore reconsliluer l'organisme lui-même de manière à lui donner une force de résistance qui l'empêche de redevenir un milieu tout préparé pour les microbes ambiants, toujours prêts à sauter sur leur pâture. A un tel argument notre interlocuteur sembla tout d'abord ne pouvoir répondre. Il ne trouva d'autre subterfuge que de nier aux Juifs la similitude avec des microbes : il y voyait plutôt des loups, des tigres, des baleines... Ainsi son parti-pris passionné l'aveuglait étrangement, car on aura beau faire, jamais un Juif ne sera, par rapport à la France, ce qu'un tigre est par rapport à un homme. Ce sont plutôt des parasites qui envahissent une à une, sans bruit, les multiples cellules de l'organisme, puis deviennent puissants après avoir dévasté toute une région, et finissent par se transformer, si l'on veut, en un gros insecte venimeux, comme tel et tel milliardaire dont on se plaint tous les jours. Il suffirait à l'organisme national de prendre un peu de vigueur en appliquant activement au travail ses divers membres, pour expulser naturellement ces parasites du laboratoire économique, et surtout pour reconstituer un milieu qui, se suffisant à lui-môme, n'aurait plus à craindre l'invasion d'un prétendu secours étranger.

§ XIll. — La finance.

Cette question des Juifs et de l'antisémitisme en amène naturellement une autre, qui en est, au gré de chacun, la source ou la conséquence, mais qui en tous

2b2 l'esprit nouveau

cas intrigue actuellement beaucoup l'opinion : je veux parler de la question financière.

Les impôts, la Banque, la Bourse, Tagiotagp, le capitalisme, la rente, le revenu, la monnaie, l'échange* tout ce que comprend en un mot le nom prestigieux de la Finance, se trouve l'objet de discussions savantes ou passionnées, qui démontrent jusqu'à quel point les préoccupations publiques réclament la mise au clair de ce sujet.

Et certes, ce n'est pas hors de raison. Sans argent, nul ne peut vivre, et le prolétaire est dans son droit quand il demande si l'exiguité de son salaire est vraiment en rapport avec la somme de ses besoins jointe à l'effort de son travail.

Aussi ne sommes-nous point de ceux qui essaient de pallier les odieuses exactions de la ploutocratie triomphante : car, très certainement, l'audace éhontée de ses spéculations, où l'habileté' du flibustier remplace trop souvent la valeureuse énergie du travailleur, est la cause principale de tant de fortunes scandaleuses où va s'engloutir l'épargne quotidienne de millions d'honnêtes gens sans défiance.

Il faut donc changer cet état de choses, nous sommes d'accord en ce point avec les socialistes comme avec les conservateurs, avec les antisémites comme avec les réformateurs de toute nuance.

Seulement il s'agit de savoir quel est le meilleur moyen d'y parvenir : et c'est là que nous ne sommes pas également d'accord avec tous.

Sans nous arrêter à discuter les diverses opinions

dont l'ensemble de cet ouvrage sera la meilleure réfutation disons seulement que, d'une façon générale, le remède vraiment efficace à notre mauvaise situation financière actuelle ne nous paraît pas être un bouleverment direct et total du système qui la régit, mais bien plutôt une modification profonde des dispositions sociales qui en sont le principe. Autrement dit, ce n'est pas là un taureau qu'il faut prendre par les cornes pour essayer de le terrasser, sous prétexte qu'il ravage la France: mieux vautlui jeter quelque lazzo dans les jambes au moyen de certaines 'précautions provisoires qui atténuent son impétuosité, puis profiter de cette acalmie pour le domestiquer, l'assouplir comme le bœuf pacifique au labour et aux convois, à tous les services réguliers et féconds de la vie bien organisée. Puisque ce bon ordre existe ailleurs, pourquoi ne 'fonctionnerait-il pas en France?

Si nous voulons l'obtenir, il y faut de la patience et surtout de la réflexion. Je dis de la réflexion éclairée, méthodique et vraiment scientifique. La réflexion d'après les lumières du bon sens ne suffît pas: et malheureusement, elle est presque toujours la seule à diriger les études de ceux qui prétendent à la réforme de la finance actuellement triomphante.

M. le marquis de Mores — pour ne prendre qu'un exemple — vient de répandre dans le public une étude fiscale et monétaire dont il déclare l'importance capitale et décisive pour la régénération de la France. A notre grand regret, il nous est impossible de croire avec lui et ses amis que des réformes qu'il propose à cet

égard doive surgir pour la France une ère de prospérité considérable et définitive.

Il y aurait tout d'abord à se demander si ses observations, basées seulement sur des recherches éparses et nullement coordonnées par un système scienliGque, répondent vraiment aux conditions que des esprits plus méthodiques et plus complets précisent dans cette question compliquée, aux indications qu'ils en dégagent avec plus de clarté et surtout plus de rigueur, aux conclusions qu'ils en tirent en sachant leur donner un aspect plus judicieux et plus profondément réformateur.

Mais sans nous arrêtera suivre dans tous ses détours la série assez capricieuse de ses documents, nous pourrons énumérer trois considérations fondamentales qui nuiront peut-être à la confiance dont paraît digne à première vue ce laborieux travail.

Avant tout, il est regrettable qu'iin èspdt aussi distingué, attribue uniquement la décadence économique de la France à une question secondaire comme la question financière. Elle tient essentiellement à des principes plus profonds, à des qualités individuelles ou générales, vertus privées ou publiques, organisation familiale ou sociale, lumière, savoir-faire et énergie, prévoyance et persévérance, dont le mouvement financier, suit inversement la valeur ou la faiblesse pour les seconder ou les abattre suivant qu*elles lui en offrent l'occasion par leur autorité ou leur inertie. Plus elles seront développées et actives, plus l'argent sera humblement à leur service. Plus elles se montreront au

contraire timides et inexpérimentées, plus l'argent les dominera pour prendre le rôle de directeur factice et d'exploiteur.

Il est donc nécessaire de conférer à un peuple ces aptitudes précieuses dans un degré éminent, beaucoup plus que de chercher à abattre directement la puissance de l'argent. Y parviendrait-on, cela ne sauverait rien à la situation, parce que les gens que l'on aurait réussi à délivrer de cette tyrannie ne seraient pas plus capables qu'auparavant, de sô subvenir à eux-mêmes, de trouver dans leur propre fonds le secret de leur prospérité. Porter exclusivement l'attention des Français sur les exactions dont l'agiotage les rend victimes, est une mauvaise manœuvre, parce qu'on détourne ainsi leur esprit de songer aux vrais moyens dont le jeu naturel peut seul parvenir à modifier cet état de choses, moyens qui se résument dans les deux suivants : intensité et organisation du travail, développement de la valeur intellectuelle et morale. Très importante reste toujours la question financière, seulement elle n'est pas, si vous le voulez, le piston de la machine, elle n'en est qu'un rouage principal.

Aussi la deuxième illusion de l'auteur est de s'imaginer que le signe de la prospérité d'un pays, réside dans l'importance de son mouvement financier. Ainsi exprime-t-il l'espoir que la France possède de puissants éléments de régénération, parce qu'elle est encore la plus grande propriétaire de numéraire, le plus grand marché de valeurs du monde entier. Mieux vaudrait voir dans ce fait, ce dont il est en réalité la plus sen-

sible démonstration : je veux dire, l'infériorité où se trouve la France vis-à-vis des trois autres grandes nations en ce qui concerne le travail, seule véritable source de prospérité et seule assurance d'avenir. D'où vient que nous donnons, en France, une telle importance à l'argent ? De ce que nous avons cessé de nous consacrer suffisamment au travail, qui seul fait vivre. Sans doute, la pléthore des produits, peut déterminer des crises ; mais le monde est assez vaste pour qu'on leur trouve un écoulement. La pléthore de l'argent est bien plus redoutable, parce que de lui-même il est stérile et ne procure qu'indirectement de quoi vivre ; parce que d'ailleurs il est inviable, et qu'un rien peut le faire disparaître. Ce n'est pas lui, qui constitue la véritable richesse : c'est le travail. Un peuple qui manie bien ce dernier instrument, a beaucoup plus de sécurité qu'un peuple brassant l'or. Les fluctuations du numéraire et de ses détenteurs, ont ruiné beaucoup plus de particuliers et de races que les crises du travail. Celui qui s'habitue à ne compter que sur la monnaie, a beaucoup plus à craindre que celui qui compte seulement sur ses bras et sa tête. Un pays où l'argent est converti en matériel de travail, est incomparablement plus prospère qu'un pays où l'argent circule à flots. Voilà pourquoi la France, avec toute sa fortune pécuniaire, n'est pas en si belle situation. Ses enfants sont mal élevés, étant élevés dans l'estime exagérée du métal brillant, et dans l'oubli des bonnes méthodes de travail, des vertus qui le fécondent. Tant qu'ils continueront à placer leurs petites ou grandes épargnes dans les en-

(reprises financières, ils pourront espérer d'en recueillir sans effort les rentes, à moins d'en voir engloutir le capital eu quelque cataclysme : mais ils devront renoncer à les voir devenir vraiment fécondes pour leur prospérité privée ou le progrès national. Leur argent n'obtiendra ce bénéfice que du jour où ils le consacreront aux entreprises immédiatement lucratives, dont ils dirigeront eux-mêmes l'exploitation avec intelligence et énergie, avec la double assiduité de l'esprit et du corps, avec probité dans l'usage des éléments, avec justice et charité dans l'usage des hommes. Agriculture, commerce et industrie, art?, science et morale, voilà le vrai champ d'action où l'argent est utile, car en même temps, l'individu s'y perfectione comme il y prospère, la race s'y élève comme elle en profite. Hors de là, tout succès est illusoire, ou s'il apparaît il est factice et caduque, fécond en déceptions et toujours déprimant pour la perfection de l'espèce.

D'ailleurs, dans la question monétaire elle-même, notre auteur est loin d'avoir saisi avec précision tout le mécanisme, dont il montre seulement avec clarté l'un des rouages, celui du change international. En s'élevant avec force contre la limitation de la frappe de l'argent, et contre la fixation du prix de l'or, il touche évidemment deux questions graves, dont les conditions actuelles nous font souffrir. Mais il étudie la question à un point de vue trop superficiel, pour que toutes ses conclusions soient vraie?, ou pour que celles qui sont vraies en somme, soient parfaitement justes. D'autres économistes, plus scientifiques dans leur mé-

thode, ont su découvrir des lois générales qui lui sont restées inconnues. Ainsi M. Ad.Hondard, dans « La question monétaire à la conférence de Bruxelles », M. Paul Bureau dans « La dinninution du revenu », M. Léon Poinsard dans « Libre-échange et Protection », ont dégagé d'une observation plus détaillée et plus étendue, grâce à des principes plus conformes à l'expérience, et moins inspirés de conceptions absolues, des appréciations, des lois et des conseils beaucoup plus conformes à la réalité des faits et des besoins. Peut-on dire qu'en soi l'étalon d'argent soit préférable à l'étalon d'or? Que la Protection soit meilleure que le Libreéchange ? Que l'association prime l'action individuelle ? Questions mal posées. Il faut étudier les phénomènes produits dans les différents pays par l'un ou l'autre de ces systèmes : et suivant leurs bons ou mauvais résultats, dire simplement que dans telle ou telle circonstance déterminée l'expérience a démontré leur utilité ou leur nocuité relative. Ainsi, pour prendre un exemple relatif à la question monétaire, l'étalon d'or arrive tôt ou tard à être unique dans les sociéte's dont le mouvement économique est considérable. L'étalon d'argent reste au contraire fatalement nécessaire dans les sociétés peu productrices et peu dépensières. Quant aux milieux doués d'une activité moyenne, les deux étalons leur paraissent également nécessaires. Nous n'avons pas ici à expliquer, d'après les économistes cités, le comment et le pourquoi. Il nous suffit d'avoir indiqué le côté faible de l'étude que nous discutons, ^i nqq^ npus sommes arrêté pn peij Iqpguement à ce

document récent, c'est qu'il nous a paru le type de ces nombreuses dissertations qui, fourmillent dans la presse — soit en longs paragraphes dans les Revues, soit en petites fractions dans les journaux — , et dont le défaut général est un caractère superficiel sous des dehors sérieux, une pauvreté d'analyse malgré des prétentions doctorales, une absence de méthode scientifique.

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