‹ L'esprit nouveau dans l'action morale & religieuseChapitre 9 sur 10 · CHAPITRE VIII La Méthode (suite · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII La Méthode (suite

§ I. — Des deux systèmes ppssibles, lequel est le meilleur ? §11. — Premier inconvénient du système des hommes d'œu-

vres : son impuissance et ses exigeances. § III. — Deuxième inconvénient : ce système ne change que la

superficie des choses et ne donne pas la qualité essentielle

aux sociétés modernes.

§ IV. — Système des hommes de science : l'orientation de leur

point de vue leur fait envisager le principe même de notre

régénération. Les hommes d'œuvres peuvent déjà servir ce

même principe.

§ V. — Mais pour réaliser ce bienfait, il faut perdre le goût

de l'abstraction et prendre celui de la technique. § VI. — Vrai moyen de relever le peuple. § VII. Supériorité du système scientifique, sauf dans les cas où

les œuvres sont seules possibles et efficaces. § VIII. — Raison de la supériorité du système scientifique : il

emploie les organismes naturels dans les conditions seules

possibles.

§ IX. — Cette orientation du point de vue est bonne, parce

qu'elle permet d'opposer au principe de la décadence un remède spécifique.

Nous avons ainsi constaté que les divers phénomènes

auxquels on attribue ge'néralement la décadence morale et religieuse en France se ramènent à une seule et même cause profonde, qui est la mauvaise organisation de notre état social. Nous avons pris modèle sur le type de la formation patriarcale, qui nous pousse à attendre tous nos succès d'un secours étranger, en amoindrissant chez nous l'esprit d'initiative et l'énergie intelligente de l'individu.

Il nous reste à rechercher à quel point de vue il convient de se placer pour diriger dans la voie d'une réforme efficace les esprits généreux qui cherchent à rétablir l'estime et la pratique des idées morales et religieuses.

§ I. — Des deux systèmes possibles, lequel est le meilleur ?

11 y a deux points de vue tout à fait différents : l'un, qui consiste à attaquer l'édifice par sa base, en même temps qu'à reconstituer l'organisme par son principe, en détruisant l'esprit centralisateur et communautaire, puis eu développant l'esprit d'initiative et l'énergie individuelle. De la sorte, la série des conséquences que nous avons vues entraînées par la cause première pour la perte de la France sera entraînée en sens inverse par la nature même des choses pour sa régénératiou.

L'autre point de vue consiste à attaquer une à une les pierres de Pédifîce qui nous emprisonne, puis à essayer de reconstituer l'organisme, détail par détail. C'est ce que font aujourd'hui les honnêtes gens. Les

uns s'en prennent à la franc-maçonnerie, les autres à la juiverie, celui-ci à la presse, celui-là à la politique, tel autre aux classes dirigeantes, et ainsi de suite. Il est clair que chacun exerce ainsi une influence distincte de celle de son voisin et ne contribue à l'action générale que dans la mesure restreinte où sa spécialité est liée avec les spécialités différentes.

Lequel de ces deux points de vue allons-nous choisir?

Nous n'avons pas la tentation de nous montrer exclusif. Nous connaissons bien des esprits éminents qui tiennent fermement pour l'un ou pour l'autre de ces deux systèmes. A vrai dire, nous n'en connaissons pas un seul qui admette avec une égale impartialité' l'action des deux systèmes à la fois.

Cet exclusivisme nous paraît regrettable. Il semble que l'union de tous les efforts ne serait pas de trop pour atteindre le but désiré. Pendant que les hommes de scienpe s'appliquent à développer l'initiative prive'e, pourquoi les hommes d'œuvres s'en plaignent-ils ; et pourquoi les premiers ne laissent-ils pas les hommes d'œuvre détruire une aune les batteries élevées contre nous ? Leur œuvre respective ne paraît-elle pas se compléter ? Est-ce que le résultat définitif ne sera pas le même de part et d'autre ?

Nous croyons cependant devoir donner une certaine préférence au premier système, qui est celui des hommes de science, en recommandant aux hommes d'œuvre de l'adopter pour l'appliquer dans leur action, sans négliger pour cela leur tactique habituelle parlent 0ù jls crpiront devoir l'appliquer.

Cette tactique, propre au second point de vue, est sujette à deux inconvénients dignes de considération.

§ II. — Premier inconvériient du système des hommes d' œuvre : son impuissance et ses extgeances.

Premièrement, il n'est pas vraisemblable qu'elle parvienne jamais à abattre et ^ remplacer efficacement les diverses causes de décadence auxquelles elle s'attaque en détail. La raison générale en est dans le caractère naturel, spontané et fatal de ces causes, auxquels on ne pense à résister que par des moyens artificiels. A supposer que nous puissions jamais tepter, sur tous les points, l'effort colossal qui serait nécessaire pour réformera la fois tous pes principes de perverslop, deux circonstances seraient toujours là pour nous interdirp, même après cette victojretout à fajt hypothétique, l'espoir d'un état nouveau permanent et définitif.

Ce serait d'abord la persistance intime et latente des dispositions du corps social opposées à nos réformes extérieures.

Voudrions-nous supprimer toute la mauvaise presse pour la remplacer par une presse à notre goût : cette supposition elle-même est illusoire, car ce qui fait avant tout le succès de la presse que nous maudissons, ce sont les désirs des lecteurs, chacun étant déjà bien libre dès à présent d'acheter nos journaux et nos livres de préférence aux autres. Il faudr^^it donc commencer par modifier l'esprit public. Mais l'esprit public ne peut

être modifié par la presse elle-même : tout son talent est d'en profiter, tout son pouvoir de l'aiguillonner un peu. Nous aurons beau créer des journaux catholiques et conservateurs : ils n'auront de succès que dans la mesure où une partie du public sera prête à les accepter et à faire de la propagande en leur faveur. Il était nécessaire d'en créer comme on l'a fait ces derniers temps, parce qu'ils faisaient totalement défaut ; mais ce mouvement ne peut croître indéfiniment, comme on l'espère. Il aura une limite, qui même paraît déjà à peu près atteinte ; et il devient chaque jour plus évident que ce moyen n'est pas la panacée promise à nos vœux.

Nous pourrions en dire autant des diverses autres réformes, qu'il serait trop long d'étudier en détail : que l'on y réfléchisse, il sera facile de découvrir au sujet de chacune d'elles une disposition fondamentale de l'esprit public et de l'organisation de nos affaires, qui persistera malgré tout sous l'apparence fallacieuse de notre réforme.

Voilà pourquoi celle-ci ne sera jamais que transitoire, laissant subsister une secrète fermentation des choses qui tôt ou tard fera de nouveau explosion pour entraîner les mêmes inconvénients qu'auparavant. Il faudrait donc, dans ce système, renouveler perpétuellement les mêmes tentatives de réforme partielle, et en multiplier d'ailleurs les applications locales dans des proportions immenses, capables d'embrasser tout le territoire, toutes les manifestations de la vie publique et privée.

Mais c'est ici que se présente la seconde circonstance qui nous interdit d'espérer la réalisation d'un tel rêve : nous ne trouverons pas le nombre d'hommes dévoués nécessaires pour rendre universelles et perpétuelles de pareilles institutions. Le dévouement qu'elles exigent est non seulement supérieur aux dispositions naturelles du public, mais encore à la vertu chrétienne que l'on peut attendre de l'élite la plus généreuse. En général les « œuvres catholiques et sociales » supposent )e dévouement dont est capable un individu appelé à la vie parfaite. De tels individus sont fréquents dans les ordres religieux, rares dans le clergé, très rares dans les divers états laïques. Il peut se faire que, dans certaines périodes où se manifeste une effervescence assurément fort louable, analogues à celle où nous sommes entrés, on parvienne à susciter cette surabondance de dévouement chez un certain nombre d'âmes éminentes : à merveille, qu'on en profite, que l'on tente toujours cet idéal. Mais que l'on ne se berne pas de la douce illusion qu'il sera toujours possible d'augmenter le nombre des parfaits, ni dans le temps présent, ni surtout dans l'avenir. Là aussi certaines limites ne pourront jamais être franchies ; là aussi nous croyons que les limites extrêmes ne sont déjà pas loin d'être atteintes. L'existence d'un homme d'oeuvre est admirable, mais anormale, trop forte pour la nature humaine, trop inaccessible à l'immense majorité. Nous ne voulons pas dire que jamais le nombre des hommes d'oeuvre nous paraisse trop grand : au contraire, nous voudrions, nous aussi, que tous les chrétiens en arri-

vassent à ce dévouement ; nous croyons seulen^ei:^^ que l'on n'en trouverai jamais assez pour le but que l'on se propose.

§ III. — Deuxième inconvénient : ce système ne change que la superficie des choses et ne donne pas la qualité essentielle aux sociétés modernes.

Pour compléter ces indications sur l;i mesure d'efficacité que l'on peut attendre de ce genre d'action, abordons notre seconde considération.

Imaginons que par miracle les hommes de'youés aient enfin réussi à gratifier la France d'un système complet d' « œuvres catholiques et sociales, » englobant tous les individus et toutes les activités. Auraientils ainsi re'ussi à réformer sérieusement les choses? Nullement. 11 manquerait toujours aux Français cette qualité fondamentale sans laquelle leur bonne volonté sera perpétuellement vaine, sujette à erreur, livrée à tout caprice de souffle nouveau, instable et sans consistance en fait de durée comme en fait d'épergie : il leur manquera l'initiative, la spontanéité intelligente et volontaire, comprenant à la fois le savoir-faire et le courage, le discernement et l'esprit de suite, la hardiesse et la persévérance. Voilà ce qu'il importe ayt^nt tout de leur donner. Et voilà ce que les œuvres en question ne leur donnent pas ou leur donnent dans un degré insignifiant. Elles ont presque toutes pour but de le^ir fournir pe que nous appelons des idées, ou encore

des principes, c'est-à-dire des dispositions d'âme ou de sentiment et des théories abstraites ; quelques-unes visent à subvenir à leurs ne'cessités matérielles et pratiques, mais encore le font elles plutôt d'après les principes de la charité dans le sens d'aumône, et rarement avec l'intention de relever les capacités du peuple en lui apprenant à conquérir lui-même la prospérité qu'il trouve plus commode de nous mendier.

Nous pourrions citer comme exemple de cette grave imperfection, et se rapportant aussi à la première, cette œuvre spéciale instituée en faveur de l'enfance dans les centres urbains, sous le nom de « patronages. » On dépense beaucoup d'argent, beaucoup de temps, beaucoup de talent, beaucoup de zèle, pour organiser et faire fonctionner un patronage. Et qu'arrive- t-il ? Les enfants auprès desquels on cherche de la sorte à suppléer à l'insouciance des familles en recueillent-ils tout le fruit que l'on avait espéré? Plus tard, lancés dans la vie, restent-ils toujours de bons chrétiens, deviennent-ils pères de nombreuses familles, savent-ils améliorer eux-mêmes leur sort par la pratique de toutes les vertus civiles et naturelles propres à procurer le progrès démocratique ? Oui, pour quelques-uns ; mais combien rares 1 La plupart du temps, nous en sommes réduits à constater que les individus élevés de la sorte imitent dans leur existence pratique la majorité de leurs semblables et retrouvent tout au plus de bons sentiments au moment de la mort. Comment voulezvous aussi qu'une fois sortis de cette serre chaude qu'on nomme le patrpnage et jetés sous l'influene^

opposée d'un milieu dépravé, ils ne cèdent pas à cette double pression comme ils avaient cédé à la première? 11 leur faudrait, pour y résister, une force de caractère absolument héroïque : et justement on n'a pas pensé à développer en eux cette qualité ; on s'est contenté simplement de leur faire prendre de bonnes résolutions, assez légères, on l'avouera, dans la tète d'un enfant.

Ce n'est pas que l'on doive se montrer hostile à l'institution des patronages. Au contraire, elle nous semble plus nécessaire encore que celle des cercles d'ouvriers. Il faudrait donc la propager, la multiplier dans tous les centres quelque peu populeux où les familles ne prennent pas soin de leurs enfants. Mais il faudrait surtout la perfectionner. Et la perfectionner dans quel sens? Dans le sens que vont indiquer les pages suivantes.

§ IV. — Système des hommes de science. V orientation de leur point de vue leur fait envisager le principe même de notre régénération. Les hommes d'œuvre peuvent déjà servir ce même principe.

Le point de vue auquel se placent les hommes de science consiste donc à développer, par tous les systèmes imaginables, l'initiative privée. Et ce point de vue est le vrai.

Mais parmi les systèmes imaginables, il en est de deux sortes. L'un consisterait à profiter des « œuvres catholiques et sociales » ou de toute autre organisation philanthropique, pour agir sur le peuple en vue de

développer son initiative, ainsi que toutes les qualités comprises sous cette dénomination générale. Les hommes de science semblent se refuser à accepter cette association, et un pareil exclusivisme nous semble fâcheux. Très certainement, les hommes dévoués qui se livrent d'une façon ou d'une autre à une œuvre populaire pourraient et devraient tourner leur attention de ce côté. Il y aurait deux manières, croyonsnous, d'aboutir à un résultat.

Il faudrait s'appliquer à développer dans le peuple l'énergie du caractère et l'initiative de l'intelligence.

L'énergie du caractère. Question à laquelle on ne semble pas avoir pensé jusqu'à présent, et qui cependant est capitale. Il faudrait que tous les individus qui passent par nos mains, enfants, jeunes gens, hommes mûrs, femmes elles-mêmes, n'en sortissent qu'avec cette qualité dominante, qui les soutiendrait contre tout danger. Nous devrions apprendre à tout Français à se conduire en homme viril, à agir en tout suivant son conseil et non suivant la pression de son entourage, à se dégager des entraînements de la foule pour affirmer sa conviction. C'est un moyen dont on a peur d'user ; faire appel à cette dignité du moi, qui n'est pas la vanité mais l'amour-propre bien entendu, la fierté d'être fidèle à son devoir. Habituellement, au contraire, nous conseillons à tous de se défier de la fragilité humaine qui est le lot bien connu]^de notre nature déchue, nous n'avons pas de plus pressant souci que d'apprendre aux âmes à se jeter éplorées entre les bras de Dieu, à compter uniquement sur son

secours, toujours avec la persuasion que l'homme ne peut rien par ses propres forces. Evidemment, ceci est une vérité' chrétienne dont nous éprouvons tous les jours l'importance ; mais il est malhabile d'attirer spécialement sur ce point l'attention des âmes simples ; mieux vaudrait, tout en leur faisant connaître la nécessité de la grâce, les habituer à prendre vigoureusement en main leur conscience, à la porter haut et ferme comme un drapeau sacré, à faire effort en tout et contre tous, à compter sur leurs propres forces et leur propre volonté, en se disant que Dieu viendra bien à leur secours dans la mesure nécessaire, ce qui est parfaitement exact d'ailleurs, rien n'étant si agréable à Dieu que le spectacle d'une âme qui fait tout ce qu'elle peut pour lui rester fidèle. Il faudrait habituer les gens, dès la plus petite jeunesse, à déployer cette énergie de caractère jusque dans leurs affaires pratiques, dans l'emploi personnel de leur vie, de leurs ressources, de leur temps, dans leurs plaisirs et leurs relations, dans les manifestations les plus minimes de leur volonté propre. Car tout s'enchaine dans la vie, et tel gamin volontaire et hardi, bien que réfléchi, en toutes ses entreprises, fera plus tard un homme bien plus fidèle aux idées morales et religieuses que tel petit ange rêveur et mystique, sans ressort, cédant facilement aux influences de son entourage.

En même temps il est indispensable, plus nécessaire môme s'il est possible, de développer dans le peuple l'initiative de l'intelligence. C'est là que réside, à proprement parler, l'éducation des races qui réussissent

dans la vie, parce que c'est là ce qui les relève et les perfeclionne. L'éducation française presque entière est passive ou bien fonde'e sur les facultés mécaniques, mémoire, imagination et sensibilité. Mais on s'applique très peu à former en nous, surtout dans le peuple, les facultés fortes et sérieuses, rintelligence, la réflexion, l'esprit pratique, la recherche de l'amélioration en tout, la tendance au progrès personnel et spontané, et pour en arriver là, la préoccupation constante de l'observation attentive et de l'analyse judicieuse. Telles sont les qualités que nous devrions développer dans la race française, parce que rien ne contribue mieux à corroborer l'énergie du caractère, la stabilité des convictions morales et religieuses, et parce que telle est la seule manière d'améliorer véritablement le sort des classes laborieuses.

L'amélioration d'une situation économique pour les individus ne dépend que très peu des conditions matérielles plus ou moins favorables dont on entoure ces individus à l'extérieur ; ceci n'est que le mécanisme. Il s'agit bien plutôt de poser et de fortifier le principe intime qui permettra à ces individus de toujours faire progresser cette amélioration : et que peut être un pareil principe? Uniquement l'initiative intellectuelle venant seconder l'énergie du caractère.

Vous avez fondé une caisse populaire, établi des logements salubres à bon marché, mis à la disposition de la population toute sorte de services gratuits. D'abord il eftt été bien préférable que déjà auparavant cette population possédât — comme il arrive ailleurs — les qua-

lités nécessaires pour se créer à elle-même tout ce mécanisme de prospérité nouvelle : cela vous aurait épargné beaucoup de mal. Encore aurez-vous la tristesse de voir que tant de peine aura été en partie perdue, si vous n'avez pas eu soin de donner aux gens les aptitudes nécessaires pour leur permettre de profiter pleinement de ces belles institutions. Il les laisseront végéter à demi ; et dès que vous serez disparu, n'ayant pas en eux-mêmes la science, la perspicacité, le coup d'œil, la prudence, la dextérité ou l'autorité nécessaires pour vous remplacer, tout périclitera, jusqu'à ce qu'un être supérieur vienne relever la situation. Ce n'est pas une méthode, c'est un expédient. Ce n'est pas un progrès, c'est un palliatif aléatoire.

Si donc nous avons eu raison, précédemment, de reconnaître la nécessité d'améliorer le sort économique des classes laborieuses pour acquérir leur confiance, par là les mener à Dieu, par là leur donner la civilisation et le bonheur, nous devons nous appliquer assidûment à développer en elles l'initiative intellectuelle, qui est la vraie manière de les rendre capables, de les relever et d'améliorer leur condition.^

§ V. — Mais, pour réaliser ce bienfait , il faut perdre le goût de l'abstraction et prendre celui de la technique.

Reconnaissons-le, cette besogne n'est ni facile ni agréable, en France surtout où les esprits ne sont nullement préparés à se laisser pousser dans cette voie ;

mais elle est nécessaire, elle sera la [seule efficace. Les voyageurs qui sont allés en Angleterre, non pas comme touristes mais comme observateurs, se sont beaucoup étonnés de l'apparent dévouement que déploient les classes supérieures pour relever les inférieures, ce qui est leur manière spéciale d'exercer la charité. On voit des dames du meilleur monde employer leurs loisirs à enseigner aux ouvriers l'arithmétique et la comptabilité, le fonctionnement des machines et les détails pratiques concernant leur métier : cela avec la meilleure grâce et la plus grande simplicité, se voyant considérées par ce bon peuple comme une camarade avec quelque chose de maternel, selon la formule d'une alliance intime entre le respect et l'affection. Allez donc demander pareil Service à n'importe quelle parisienne, lyonnaise ou lilloise ? N'est-ce pas déjà très beau qu'elle consente à verser vingt francs pour vos œuvres et à danser comme une folle au bal de charité ? Mais se mettre en contact intime, dans la vie quotidienne, avec le vulgaire roturier ! Se déganter pour toucher un morceau de craie, pour écrire des chiffres au tableau noir, pour serrer ces mains calleuses et recevoir un merci de ces lèvres empestées de tabac ! Y pensez-vous ? Hélas 1 notre beau monde ignore depuis trois siècles l'intérêt supérieur que l'on éprouve à être utile au peuple, le profond et doux sentiment de satisfaction cordiale et fraternelle qui naît après les premières répugnances surmontées à son contact, le beau et l'idéal horizon qui se découvre peu à peu, dans la simplicité de cet épanchement avec l'âme de nos humbles frères.

Du moins serait-ce aux hommes qui font profession de dévouement envers les classes laborieuses, serait-ce spécialement aux catholiques, à entrer vaillamment dans cette voie, la plus efficace parmi toutes celles qui sont immédiatement à leur porte'e. Ils trouvent encore un certain inte'rét flatteur et séduisant à répandre ce qu'ils appellent leurs idées par la presse et les conférences. On peut s'y acquérir une gloriole de tribun. Et puis c'est un métier noble, qui vous met en contact avec la foule d'une façon discrète bien qu'éclatante, et sans en être froissé . Enfin, il y a là quelque chose de brillant et de tapageur, qui va bien avec notre caractère et nos habitudes. Mais il faudra surmonter bien des difficultés le jour où l'on voudra s'abaisser jusqu'à instruire le peuple de ce qui l'intéresse pratiquement, de ce qui peut et doit lui être utile, bien plus utile.

D'abord, il faudra commencer par s'en instruire soimême : et il y a daus cette nouvelle éducation, non profitable pour nos propres intérêts, quelque chose d'ardu et de peu engageant, qui, pourtant, est indispensable et ne devrait par rebuter des esprits vraiment dévoués. Quoi que l'ou en pense, la technique est et sera toujours la première nécessité pour quiconque veut exercer une influence sur ses inférieurs : il faut qu'il se montre plus fort qu'eux et vraiment capable de les instruire. Ainsi avons-nous entendu un Père Assomptionniste, rédacteur du « Petit Laboureur », déclarer, à la dernière Assemblée des Cercles catholiques, que le prêtre ou le laïque animé de l'excellente, de la salutaire et trop rare intention de fonder une institution

de crédit rural ou un syndicat agricole, échoue fréquemment parce qu'il lui manque la compétence technique sans laquelle le paysan ne lui accordera jamais sa confiance. Le Père réclamait alors avec grande raison une réforme dans l'éducation dii clergé à cet égard — et il en faudrait une à beaucoup d'autres. — 11 demandait que, au moins dans les diocèses où la plupart des prêtres sont destinés à exercer leur ministère à la campagne, on introduisit 'au Séminaire l'enseignement de l'agriculture. — De l'agriculture, grand Dieu ! Je vois d'ici se récrier tous nos bons traditionalistes. Et pourtant, il faudra bien en passer par là, si nous rêvons la régénération positive de la France plutôt que l'intégrité des routines scolastiques. Jacques Bonhomme ne voudra jamais croire que son curé vise uniquement à soulager sa misère en lui parlant d'une 0 caisse Raiffensen » ou d'un syndicat agricole, s'il ne le trouve pas mieux que lui au courant de la culture du pays, des nouvelles méthodes aussi bien que des anciennes, des questions financières et commerciales, en un mot de tout ce qui l'intéresse et le fait vivre. N'est-ce pas justice ? Comment le curé pourrait-il instituer et faire prospérer quelque système tendant au progrès, s'il n'est pas plus instruit que celui qu'il prétend en faire bénéficier?

De même en toute autre circonstance. Partout, la science technique est la première condition du succès. Depuis quelque temps, nos philantropes se lamentent, de concert avec nos zélés administrateurs de l'Instruction publique, de l'insuccès auquel ont abouti les éco-

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les d'adultes instituées par ceux-ci. Chose imprévue I Les adultes, qui pourtant devraient avoir assez de raison pour comprendre leurs véritables intérêts, se sont vite fatigués de l'enseignement de ces écoles. On en a cherché la cause. On a trouvé que les programmes étaient mal conçus et les maîtres mal formés. Comme toujours et partout en France, on s'en tenait à l'exposition d'idées théoriques, fatigantes pour l'attention del'auditeur et inutiles pour ses besoins réels. Peu de pratique, peu de technique dans le sens ou l'ouvrier en a besoin, Il entendait un monsieur parlant assez bien sur une question scientifique, mais n'ayant évidemment jamais mis la main au métier, ne connaissant pas les petits détails manuels si importants pour le perfectionnement de l'ouvrier, ignorant les trucs et les expédients qui peuvent apprendre à mieux travailler, à faire plus rapidement, à perfectionner l'art. Et puis, ce monsieur ne connaissait rien non plus aux questions de ménage, aux mille petits besoins hygiéniques, financiers, économiques, à toutes ces précautions matérielles qui sont si importantes pour la prospérité de la famille ouvrière. D'ailleurs, il était également incapable d'indiquer aux travailleurs les moyens pratiques de s'associer entre eux, d'organiser le secours mutuel et les caisses d'assurance, de s'entendre pour défendre leurs intérêts, pour lutter avec fruit contre le capital trop exigeant, pour s'enrichir et devenir eux-mêmes petits patrons. De sorte qu'à n'importe quel point de vue, l'auditeur ne pouvait recueillir un fruit sérieux d'un pareil enseignement : ù quoi bon continuer à le

suivre ? Bientôt il fut déserté sur une vaste échelle. — Bonne leçon pour nous autres. Sachons déployer les qualités qui manquent à nos savants universitaires dans l'enseignement du peuple : et le peuple est à nous.

§ VI. — Vrai moyen de relever le peuple.

Voilà donc l'un des principaux usages que l'on devrait faire, semble-t-il, des institutions philantropiques et catholiques déjà existantes : en profiter pour relever le peuple en développant chez lui l'énergie du caractère et l'initiative intellectuelle. Ce serait là le meilleur, le vrai relèvement. Tous les secours matériels que l'on peut lui donnner sans qu'il les ait conquis par lui-même au moyen de ces aptitudes maîtresses, auront au fond un caractère plutôt déprimant, analogue au caractère de l'aumône. Un homme qui reçoit quelque chose sans l'avoir exactement mérité, sans l'avoir gagné, est plus ou moins avili et déprimé. Quoi que l'on fasse, quelque délicatesse que l'on y mette, il y aura inévitablement une supériorité un peu blessante de la part du donateur et une sujétion amoindrissante chez le récipiendaire. Loin de l'élever, le don l'abaisse : voilà la thèse générale. Dans la pratique, il y a quelque chose de pire encore : c'est que les gens à qui vous donnez contractent, outre la douce vertu de l'ingratitude, l'babilude de se laisser gorger sans faire effort; par conséquent, ils développent leur tendance naturelle à l'indolence, au laisser-aller : ils sont donc bien loin

de faire les progrès nécessaires vers l'idéal d'e'nergie volontaire et d'initiative intellectuelle qui seul peut les relever dans leur dignité comme dans leur situation pratique et leur assurer l'avenir, lis deviennent passifs et non point actifs ; ils comptent de plus en plus sur autrui et de moins en moins sur eux-mêmes ; ils sont donc incapables de subvenir à leurs propres besoins, du jour où leur bienfaiteur disparaîtra : loin d'entrer dans leurs intérêts, celui-ci leur a été plutôt nuisible. Encore une fois, il n'a réalisé que le mécanisme, il ne s'est pas occupé du principe.

Que les catholiques et les autres hommes dévoués au peuple emploient ce système de relèvement, en profitant de l'organisation déjà existante de leurs œuvres: c'est on ne peut mieux servir les véritables intérêts du peuple.

§ VII. — Supériorité du système scientifique, sauf dans les cas où les œuvres sont seules possibles et efficaces.

Mais il est uu second système, recommandé de préférence par la science, et qui nous paraît en effet plus efficace encore.

Ce serait de réformer radicalement le procédé, de faire une volte-face, un changement complet de tactique, dans le sens qu'indique la nature môme des choses.

Remarquons-le, ces institutions multiples auxquelles se consacrent les hommes de bien, ces œuvres de tout genre, ne sont point conformes à la nature des choses,

aux exigences spontane'es et immédiates de l'organisme social. Ce ne sont point des esprits supérieurs et des citoyens influents qui s'occupent, selon des lumières .pratiques, des besoins spéciaux qu'ils découvrent chez leurs subordonnés immédiats, chez les individus que le fonctionnement naturel du travail aurait mis sous leur direction. Ce sont des hommes d'un monde différent que l'on transporte sur des couches humaines à eux inconnues, en leur demandant de leur insuffler le prin- ■cipe de vie. Ce sont des bourgeois voués aux professions dites libérales, que l'on extrait de leur sphère spéciale, un peu fermée, pour les transporter dans les sphères ouvrières, un peu embrouillées. Ils ne peuvent •donc leur venir en aide que d'une façon artificielle, la technique dont nous parlions leur est à peu près impossible : ils inventeront mille emplâtres ingénieux qu'ils mettront un à un sur les plaies du corps populaire, et ils diront avec satisfaction : voyez donc comme mon malade se porte bien, il est tout couvert d'emplâtres I Ne vaudrait-il pas mieux lui avoir refait une bonne constitution qui en fit un bel Appolon ou un solide Hercule ?

Ici, évitons encore de nous montrer exclusif et injuste, ce qui est un peu la tentation des hommes de science à qui nous aurons recours tout à l'heure. Cette manière empruntée et factice de subvenir aux infirmités du corps social reste et restera toujours la seule possible dans un grand nombre de cas. Quoi que l'on fasse, il y aura perpétuellement, surtout en France un certain nombre de patrons qui refuseront de sub-

venir aux nécessités physiques ou morales de leurs employés ; il y aura inévitablement des individus victimes innocentes de la lutte pour la vie, sans que l'organisation du secours mutuel ou autre puisse les soulager ; il se rencontrera toujours, surtout dans les grandes villes, des agglomérations où la misère et les excitations malsaines formeront comme une atmosphère délétère sans qu'aucun mécanisme naturel puisse être là pour chasser ces fléaux et reconstituer une bonne atmosphère physique et morale. Ce sera, dans ces circonstances, un devoir pour les hommes dévoués, laïques ou prêtres, catholiques ou simples philanthropes, de se livrer avec plus d'activité encore qu'aujourd'hui à leurs différentes œuvres. Elles sont, en pareilles circonstances, les seoles possibles, les seules efficaces. Et certes cène sera pas l'ouvrage qui fera jamais défaut. Tous les bourgeois des professions dites libérales pourront y trouver un emploi de leurs loisirset unbut à leur dévouement. Ils y rendront des services réels, dans la mesure où ces entreprises elles-mêmes peuvent en rendre. Ce n'est donc pas contre elles, en principe, qu'il faut s'insurger.

Seulement, ce qu'il importe de dire sans crainte, c'est que l'on a tort de vouloir faire de ce mécanisme artificiel la règle générale du salut de la France. Ce ne sont là et ce ne doivent être que des exceptions, applicables à certains cas anormaux. Il est extrêmement fâcheux que l'attention des hommes de bonne volonté se tourne entièrement vers le développement de ce système, parce que, de la sorte, ils ne songent en aucune

manière à entrer dans le second système dont nous devons parler maintenant.

Ce système est le système naturel du fonctionnement normal propre aux divers organismes sociaux. Il consiste à ce que tous les hommes de talent, de ressource, de bon vouloir, appliquent de préférence leurs facultés, leur initiative et leur énergie aux affaires pratiques, aux entreprises lucratives, en s'efforçant de tout leur pouvoir d'améliorer, physiquement et moralement, le sort de leurs subordonnés personnels, en même temps que celui de leur propre famille.

Il est facile de voir que ce système répond directement aux besoins actuels par un remède spécifique, opposé à la cause principale et fondamentale que nous avons signalée comme la source commune de toutes les causes accessoires de notre décadence. Imaginez une nation où, à part les vocations spéciales et bien décidées qui se portent d'elles-mêmes, sans entraînement, avec toutes les garanties, vers les professions dites libérales, évidemment nécessaires dans une large mesure, tous les autres jeunes gens se lancent dans une entreprise pratique et fructueuse, agricole, industrielle ou commerciale, en y apportant les diverses qualités qu'ils vont perdre actuellement sans fruit dans la cohue des fonctionnaires, des artistes ou des lettrés, des déclassés et des miséreux : avec quelle immense puissance leur bonne volonté ne pourrait-elle pas se déployer sur les classes inférieures dont chacun emploierait et dirigerait une petite portion !

§ VIII. — Raison de la supériorité du système scientifique : il emploie les organismes naturels dans les condi' fions seules possibles.

Il y a dans notre état social deux moyens naturels d'élever les individus et de rendre une race prospère : c'est l'action de la famille et celle du patron. En dehors des socialistes et des fous, il n'est personne qui ne reconnaisse la nécessité d'une bonne organisation de la famille : eh bien, le patron est plus puissant que qui que ce soit pour établir et soutenir cette organisation. Pourquoi? Parce qu'il tient entre ses mains les deux moyens d'agir sur les individus : la prospérité matérielle et l'influence morale. Nous autres, prêtres et hommes d'oeuvres, nous avons bien senti que le jeu simultané de ces deux moyens était la condition indispensable d'une réforme sérieuse. Voilà pourquoi nous nous appliquons à agir sur les consciences et sur leur conviction afin d'exercer une influence morale, puis à subvenir aux nécessités économiques des gens par quelques-unes de nos œuvres afin de les tenir aussi par la prospérité matérielle. Mais il est visible que nous n'y parvenons pas dans une mesure proportionnée à nos cfl'orts : tout simplement parce que notre système est artificiel et que, dût-il réussir pendant une certaine période, il exige un déploiement de zèle trop anormal pour pouvoir se soutenir indéfiniment. Au contraire, le patron bien intentionné peut tout pour ses subordon-

nés, dans l'agricullure et le commerce aussi bien que dans l'industrie. Nous le voyons spe'cialement dans cette dernière branche d'activité, car les patrons désintéressés et jaloux d'améliorer le sort de leurs ouvriers ne manquent pas en France, grâce à Dieu. Ils veillent à leur conduite morale, ils écartent à l'atelier les dangereux rapprochements des sexes, ils s'occupent de constituer régulièrement leur ménage, ils favorisent l'exercice de leurs devoirs religieux, ils font preuve en tout et pour tout d'intérêt, de cordialité : le peuple est bon et se montre infiniment touché de la bonté qu'on lui témoigne, il ne demande qu'à se conduire en fils pour le patron qui exerce à son égard le rôle d'un père. Celui-ci, d'ailleurs, met en œuvre toutes les ressources dcmt il dispose en dehors de ses légitimes bénéfices, pour aider l'ouvrier à améliorer sa condition. Logements salubres, chauffage et subsides en cas de maladie, repos du dimanche et des fêtes, caisses de secours et de retraite, il contribue à tout de sa bourse, en même temps qu'il encourage et pousse activement son personnel à faire lui-même le principal, ce qui — nous l'avons vu — est la condition essentielle de sa prospérité véritable et de son relèvement. En un mot, le patron dispose de tous les éléments de la régénération, bien plus, il dispose de la plupart des éléments du progrès. De la sorte, il est plus puissant que le prêtre lui-même pour le développement des idées morales et religieuses : non pas qu'il puisse, non pas qu'il doive se faire apôtre, ce qui réussit rarement, un tel rôle étant dévolu essentiellement à celui-là seul

que Dieu en a chargé ; mais parce qu'il favorise et excite par ses conseils et ses exemples, autant que par ses bienfaits, la confiance que le peuple doit témoigner au prêtre.

D'ailleurs, si tel est le seul système où les résultats puissent répondre aux efforts parce que ce système seul est naturel, on peut dire aussi que seul il est possible en ce qui concerne les classes dirigeantes ellesmêmes. C'est très joli de vouloir susciter parmi les bourgeois adonnés aux professions dites libérales un beau zèle pour la régénération de gens qu'ils ne connaissent pas, qu'ils n'ont pas sous la main, dont ils ne tirent aucun profit. Ce dévouement nous paraît d'autant plus admirable que rien n'y encourage en dehors d'une pure aspiration vers l'idéal humanitaire ou vers l'idéal chrétien. Mais, nous en restons convaincu, le nombre des individualités éminentes desquelles on pourra l'obtenir restera toujours fort restreint, parce que cela suppose une vocation très rare à un certain héroïsme de vertu. Le patron, au contraire, trouve son dévouement très heureusement soutenu par le stimulant de l'intérêt : et telle est la circonstance qui rend le dévouement aux classes laborieuses possible pour tous les patrons doués de simple bonne volonté sans être appelés à une vocation éminente. Voilà pourquoi — le nombre des parfaits étant nécessairement très limité — , c'est uniquement de la classe patronale parmi les classes appelées dirigeantes, que l'on peut attendre la somme générale d'efforts nécessaire pour subvenir aux multiples questions sociales actuelles.

C'est en effet l'inle'rêt bien entendu du patron d'assurer à ses subordonnés les conditions matérielles et morales de prospérité sans lesquelles ses affaires ne pourront que péricliter tôt ou tard. Jusqu'ici, un trop grand nombre de patrons ont réussi à s'enrichir d'une façon scamlaleuse en abusant de leurs employés, en obtenant d'eux, par la crainte de la famine, un travail disproportionné avec leur maigre salaire. Mais les circonstances se modifient et rendent ces exactions de plus en plus impossibles. L'ouvrier, en effet, use et abuse de la grève : moyen pernicieux pour lui lorsque le patron ne peut réellement pas augmenter le salaire et est obligé de cesser le travail, mais moyen très légitime quand il s'agit de vaincre l'obstination d'un patron exploiteur. De plus, la conscience publique s'affirme de jour en jour et parviendra d'ici peu à imposer, d'une façon ou de l'autre, des bornes à cette exploitation. Mais si l'on peut prévoir l'échéanche où celle-ci deviendra impossible en de certaines limites, il est facile de persuader au patron qu'elle n'est même pas conforme à ses véritables intérêts : et de plus en plus il le comprend déjà. Il sait que son usine aura d'autant moins de stabilité qu'il l'aura surchauffée davantage ; il sait qu'un moment viendra où l'ouvrier outré la fera sauter s'il n'en lire pas une honnête subsistance ; il sait que rien n'est détestable comme la population perpétuellement flottante que détermine une mauvaise administration, entraînant à l'usine une foule de vagabonds qui font mal l'ouvrage, tandis qu'une population stable et bien ordonnée évite le coulage, travaille

mieux et promet un avenir ; il sait enfin que s'attacher cette population en de'veloppant sa prospérité est le meilleur moyen de fonder une maison bien assise, prospère et de bonne réputation, capable de soutenir cette réputation pendant de longues générations après lui. De toute manière, il se voit récompensé de ses soins, il constate que le facteur moral et humain tient dans ses affaires une place plus grande encore que le facteur matériel et financier : voilà pourquoi on peut espérer du patron en général un dévouement qui ne soit pas au-dessus de la vertu moyenne.

Il en est de même, ne l'oublions pas, dans les autres branches de l'activité humaine. Le propriétaire rural n'est pas moins intéressé à la bonne organisation économique, morale et familiale de ses subordonnés. Il est aussi bien patron, seulement sa clientèle a un autre caractère et réclame des soins légèrement différents. C'est à lui d'exercer son discernement pour ne pas appliquer, à tort et à travers, à ses paysans, les améliorations qu'il aura vues appliquées aux ouvriers par son voisin l'industriel. Mais il lui est également facile de constater que ses fermiers font mal leur besogne et travaillent sans goût comme sans fruit s'il n'est pas là, toujours présent, pour diriger la besogne, pour donner à la terre les soins quasi-paternels qui réjouissent l'homme des champs comme s'il était lui-même l'objet de celte tendre sollicitude. Do même, le propriétaire voit bien qu'il n'aura rien à espérer de ses ouvriers agricoles en fait d'application, d'activité, d'énergie, d'initiative intelligente, s'il ne porte pas lui-même in-

lérôt à leurs petits besoins de ménage, à l'établissement de leurs enfants, à la prospérité de leur foyer, à leur tenue morale, à toutes ces mille conditions d'une civilisation véritable qui, par leur seul fonctionnement naturel, favorisent tant l'action du prêtre.

Là ne se borne pas, cependant, le fonctionnement de ce système essentiellement fondé sur la nature des choses. Simple bourgeois on est toujours patron dans une certaine mesure, en ce sens que l'on a sous sa direction immédiate ses domestiques et sa propre famille. Il est également nécessaire que, dans cet ordre, tous les honnêtes gens s'appliquent à l'amélioration des personnes qu'ils ont sous la main : mais l'on voit, paraît-il, d'excellents hommes d'œuvre qui l'oublient complètement pour aller déverser sur des étrangers le trop plein de leur zèle. S'il en existe, c'est évidemment de leur part une fausse manœuvre.

Allons plus loin. Le fonctionnement naturel de l'ordre social produit, au-dessus du patron, un certain nombre d'autorités qui peuvent et doivent aussi, dans une mesure plus large bien que moins immédiate et moins pratique, contribuer à l'amélioration des classes inférieures. Ce sont les hommes préposés à l'administration publique, soit dans chaque commune, soit dans le département, soit aux chambres législatives. Ces diverses fonctions dépendent toutes aujourd'hui du suffrage universel. Nous l'avons déjà entrevu, les homme que le suffrage choisira pour diriger de la sorte les affaires publiques, seront précisément ceux qui auront consacré le plus d'efforts au bien de leurs subordonnés.

Le paysan choisira pour maire, pour conseiller général, pour député, le propriétaire le plus bienfaisant. De même, l'ouvrier donnera ses préférences au patron le plus soucieux de ses intérêts ; l'employé, au commerçant le plus actif à améliorer son maigre sort. Si, dans une région remplie ainsi de multiples bourgeois amis du bon peuple, tous parviennent à s'entendre — ce qui vraiment ne devrait pas être si difficile — pour adopter un même candidat, ils n'auront aucune peine à convaincre respectivement les hommes dont ils disposent, et à les entraîner aux urnes avec un ensemble merveilleux.

§ IX. — Cette orientation du point de vue est bonne parce qu'elle permet d'opposer au principe de notre décadence un remède spécifique.

Notre point de vue est définitivement orienté : et nous croyons qu'il l'est bien. La cause primordiale de notre décadence résidait dans l'esprit de centralisation qui avait détaché les classes patronales de la direction des afTaires pratiques ; donc, le remède doit consister à les rendre de nouveau à ce devoir, dont l'exécution entraînera spontanément le perfectionnement des classes laborieuses. Nous pensons, en effet, l'avoir démontré : le salut de la France serait assuré du jour où la majorité des patrons, dans l'agriculture, le commerce et l'industrie, se seraient mis activement à remplir leur simple devoir, si conforme à leurs intérêts, pendant que les

détenteurs des professions dites libe'rales s'emploieraient de plus, dans les centres urbains, à subvenir aux besoins des populations qui ne seraient pas englobées dans ce mouvement ge'néral.

Mais, bien certainement, nous sommes loin, très loin de pouvoir réaliser cet idéal, tant les classes dirigeantes sont aveuglées et perverties.

II n'en est pas moins certain que telle est la vraie voie qu'il faut suivre, le vrai point de vue suivant lequel il faut s'orienter. En dehors de là, nous sommes réduits à des expédients sans grande valeur pratique et sans efficacité définitive. Il faut donc essayer de réaliser l'idéal proposé dans la mesure du possible. Commençons : ce sera beaucoup.

Puisque ce système est, par sa nature même, plus efficace à tous égards que le système dans lequel nous sommes entrés en nous livrant aux œuvres, ne serait-il pas en effet judicieux d'accomplir dans ce sens une volte-face décidée? Sans abandonner les œuvres que nous avons entreprises, ne serait-il pas nécessaire de nous mettre résolument à perfectionner les organismes sociaux élémentaires dont nous venons de constater l'importance prépondérante ? N'y aurait-il pas lieu de faire trêve en partie à l'absorbante préoccupation qu'un louable zèle nous impose en faveur d'entreprises artificielles, caduques, peu fructueuses, pour porter de préférence notre attention et nos efforts sur cet autre genre d'entreprises qui nous est apparu comme le seul naturel, stable et fécond?

Telle est la question qui nous reste à étudier.

Après avoir déterminé 1' « orientation du point de vue », il nous faut donc aborder à notre tour un essai d'organisation des forces conservatrices, — mieux vaudrait dire peut-être : des forces sociales, le lecteur sachant que nous cherchons,par le moyen de celles-ci. à <i conserver » nos bonnes et nécessaires traditions morales et religieuses.

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