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L'IDÉALISME EN ÉCONOMIE POLITIQUE

Discours prononcé au congrès de la Société d’Économie sociale le 1 er juin 1896.

Mesdames et Messieurs, des deux orateurs qui m’ont précédé, l’un vous a parlé de moi en termes trop bienveillants, et que j’aurais tort de rappeler si, en même temps qu’il vous a parlé de moi, il ne vous avait parlé aussi de mon père. C’est avec une grande émotion que je reviens dans cette Société d’économie sociale dont j’ai entendu prononcer le nom depuis ma plus tendre enfance ; et, si j’avais un titre quelconque, un seul, à l’honneur qui m’a été fait, de la présider, c’est d’être le fils d’un des plus fidèles disciples, d’un des plus sincères admirateurs de celui dont le nom est, ce soir, daîis toutes les bouches, de Frédéric Le Play. {Applaudissements.)

J’avais, en prenant possession de ce fauteuil, une autre émotion : c'est que je ne puis m’empêcher

de penser qu’il y a si peu de temps, quelques semaines seulement, il était occupé par un homme pour lequel je garde, je ne me permettrai pas de dire un souvenir d’amitié, mais un très affectueux souvenir de respect, M. Léon Say. Occupé, jusqu’à la fin, du bien et du vrai, il était ici quelques jours encore avant sa mort, et consacrait ses dernières paroles et ses derniers efforts à l’œuvre excellente, à l’œuvre populaire et sociale du repos du dimanche. J’ai le regret profond de ne l’avoir connu que pendant les dernières années de sa vie. Avant cela, je connaissais comme tout le monde le nom de cet illustre ami de mon père; j’admirais comme tout le monde ce grand et clair esprit. C’est depuis deux ans que j’ai su voir combien cet esprit était uni à un cœur généreux; et c’est depuis lors, aussi, que j’ai appris à l’apprécier pour des qualités devenues rares aujourd’hui. Caractère singulièrement digne de remarque, dans le temps où nous sommes, il avait des idées, il avait des doctrines, et il savait s’y tenir. Je n’oublierai jamais avec quelle hauteur il répondait un jouràM. Jules Guesde qui l’avait appelé doctrinaire. Il disait: «Doctrinaire, oui, je le suis, mais vous, vous l’êtes aussi. C’est votre honneur comme c’est le mien. » Honneur devenu très rare. Avez-vous observé, messieurs,

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lin curieux phénomène? Le bruit des polémiques devient tous les jours plus violent, les luttes paraissent très animées, les personnalités prennent un ton intolérable, les injures volent, les coups tombent à foison. Est-on en présence d’irréconciliables ennemis attachés à des principes absolument opposés ? Est-ce une foi qui lutte contre la foi contraire ? Non : ce sont des coteries qui veulent arracher le pouvoir à d’autres coteries ; ou bien ce sont des pamphlétaires qui veulent forcer l’attention, des journalistes qui veulent forcer le tirage. Cherchez de vraies passions derrière ces colères, de vraies idées derrière ces phrases ! Plus les paroles sont violentes et plus les idées sont pales et les convictions effacées. C’est un phénomène singulier de notre temps. On se maudit,, on s’excommunie ; et, quand un philosophe cherche quelle est la barrière qui sépare les écoles, le fossé qui les éloigne, il est quelquefois bien embarrassé. La barrière est à moitié tombée, le fossé à moitié comblé. Il ne reste que la haine. (. Applaudissements .)

J’aime, pour ma part, exactement le contraire. J’aime les âmes tolérantes et fermes, tolérantes pour les opinions des autres, fermes pour les leurs. J’aime et j’admire les hommes qui ont eu, avec une âme libérale et douce, des idées nettes, des con-

victions arrêtées. M. Léon Say était de ceux-là.

À côté de cette grande illustration, je suis heureux de saluer ces humbles et excellentes personnes que vous venez de couronner. Leur nom n’est point célèbre, leurs vertus n’en ont pas moins de mérite. Fidèles eux aussi à leurs idées, fidèles à leurs traditions, ils ont accompli largement ce qui est attendu d’eux; ils ont suffi au devoir que leur situation leur imposait. Je salue ces ouvriers, ces pères de famille, M. Bibbeau le mécanicien, M. Àmand le marinier*

J’aurais pu moi-meme contribuer à la monographie du marinier. Il y a quelques années, lorsque j’étais au Conseil municipal, on m’avait nommé membre d’une commission formée autour du préfet de police et chargée de refondre le règlement général de la navigation dans Paris. Quelques conseillers municipaux en faisaient partie, et on y avait fait entrer aussi, comme il convenait, des gens du métier. Tout à l’heure, en entendant M. Gaston David, je me souvenais d’un de nos collègues d’aspect vigoureux, le teint halé par le vent et les brouillards de la rivière, l’air intelligent, énergique et bon* C’était un ancien marinier, devenu grand patron, maître d’un grand nombre de bateaux, à la tète d’une grande entreprise de dra-

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gage. Il voulut bien me raconter sa vie et me cila un fait curieux qui montre l'attachement des gens de sa profession àleur métier. Il me dit: « Quand ma fortune a été bien établie, j'ai été le dire à ma mère. Ma mère que j’ai le bonheur d’avoir encore m’a bien aidé en tout ce que j'ai fait; elle avait passé sa vie avec nous. Je lui disais : « Nous voilà riches ; je vais vous installer dans une bonne maison; j’v puis consacrer deux cent mille francs.» Elle me répondit: « Je te remercie et j’accepte. Seulement j’ai toujours vécu sur la rivière en suivant les dragueurs ; je suis trop vieille pour changer mon genre d’existence. Dépense tes deux cent mille francs, mon ami, mais fais-moi construire un beau bateau. » Et ainsi fut fait. Dans le courant de la discussion, plusieurs articles ayant été rapidement expédiés, on s’arrêta à un article à peu près ainsi conçu : « Lorsque, sur la rivière, un danger se produira, tous les mariniers présents seront tenus d’aller au secours de celui qui est en péril. » Là-dessus, l’homme au beau bateau et ses camarades du métier qui étaient là se levèrent et s’écrièrent : « Nous sortons : c’est une injure qu’on nous fait ! On n’inscrit pas ces choses-là dans des règlements de police ! » [Applaudissements.')

Ils étaient sérieusement fâchés. Il fallut renoncer

à inscrire cet article clans le règlement. Le préfet de police fit des excuses et le retira. Et je gardai de l’incident beaucoup d’estime pour la corporation des mariniers. {Applaudissements.)

Je cherche une transition, pour passer à un sujet dont je voudrais vous entretenir et je n’en trouve qu’une fort médiocre : c’est que peut-être je vais donner à la Société d’Économie sociale l’occasion d’étudier une autre profession et fournir moi-même une contribution à la monographie du député. Tout à l’heure M. Stourm rappelait qu’ici on ne fait pas de politique; mais c’est d’observation morale qu’il s’agit. Des principes qui régnent à la Chambre, il y en a un que j’oublie tout à fait en ce moment :1e président doit diriger les débats, mais non pas prendre lui-même la parole. Vous m’excuserez de la prendre, puisque, ici, on est d’accord et qu’il n’y a pas de débats à diriger. Je serai peut-être plus fidèle à la tradition parlementaire en me lançant un peu imprudemment dans des questions d’économie politique, et cela devant un auditoire qui a tout lieu de m’effrayer. J’aperçois, je reconnais autour de moi des économistes éminents, dont j’ai lu et admiré les écrits, et dont je me crois, en beaucoup de points, un modeste élève. Mais, quand l’un de

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vous écrira la monographie de l’élu du suffrage universel, il reconnaîtra qu’un peu d’audace lui est nécessaire. Pour bien remplir la lourde mission qui nous est confiée, il faudrait être un financier, un économiste, un agriculteur, un militaire, un professeur, un jurisconsulte, un diplomate, un géographe. On s’en tire quelquefois (cela s’est vu) en n’étant rien du tout. (Rires.) Avec la meilleure volonté, avec les plus grands efforts pour s’instruire de tout, on demeure obligé de parler de tout et de se faire une opinion sur toutes choses. C’est peutêtre ce que les économistes qui m’entendent diront tout à l’heure, j’en ai très peur. (Rires.)

Je ne veux, cependant, que leur soumettre les craintes, les embarras, les difficultés que rencontre un étudiant en suivant leurs leçons. Ces difficultés, ils les connaissent, du reste, car, dans tous leurs livres, ils ne cherchent pas h les dissimuler. Comment le feraient-ils? La théorie de la valeur est l’inévitable début d’études qui portent sur la production et la distribution des richesses; et tout le monde sait qu’elle dissimule assez mal un écueil. De bons amis m'ont conseillé de n’en point parler : la question est abstraite, délicate, ennuyeuse, on en convient. Dans le Dictionnaire de Léon Say. à l’article valeur , il est dit que c’est peut-être ce

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sujet qui a fait dire impoliment que l’économie politique était un genre de littérature ennuyeux. Là doit être, cependant, le fondement de toute cette science, si science il y a, et voilà encore un mot qui m’échappe et sur lequel j’aurai à m’expliquer.

Or, quelle peut être la mesure de la valeur? Ce n’est pas la monnaie qui est elle-même une marchandise de valeur variable. Les physiciens ont pu choisir une certaine fraction du méridien terrestre, l’appeler mètre, et comparer à celte unité arbitrairement désignée toutes les longueurs. Les économistes n’ont pas la même ressource, et il leur est impossible de déterminer par convention une unité de valeur. Ici tout change, tout est variable comme le sont d’ailleurs nos désirs.

Une comparaison souvent employée fait bien comprendre en quoi consiste le problème. Voyez une caravane qui traverse le désert. La caravane a souffert ; elle apporte de grandes richesses, de l'ivoire, de l’or, des plumes d’autruche ; mais elle manque d’eau, on y meurt de soif. Or, voici qu’un chameau chargé d’outres gonflées d’eau fraîche accourt à sa rencontre ; on se précipite, et, pour le premier verre d’eau, toutes les richesses sont offertes: on était sur le point de mourir de soif; on donne tout ce que l'on possède ; le verre d’eau

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prend une valeur inestimable. Le second verre d’eau en a moins; le troisième moins encore, et le centième n’en a plus du tout, si les voyageurs peuvent se dire que, le lendemain, ils rencontreront des sources à l’oasis prochaine.

La valeur est donc toute relative à la personne qui a besoin, non à la chose offerte. Le verre d’eau, que vaut-il?... Rien par lui-même; il vaut tout juste l’envie, le besoin que Ton en a. Et la règle est toujours vraie. Prenez l’or lui-même et le diamant. Leur valeur est en raison du désir que nous en avons; et la fable du Coq et de la Perle expose à la perfection ce problème économique.

Je n’ai garde d’oublier que des objets dont nous n’avons que faire peuvent être bons à garder, pour être offerts à d’autres personnes et obtenir d’elles ce dont elles disposent et dont nous pourrions avoir envie. Je sais que chaque chose possède une valeur en usage et une valeur en échange. Le fermier a plus de blé et de bestiaux que sa famille n’en consomme. Il offre son blé et ses bêtes en échange. Si, par exemple, par un héritage, un magnifique cheval de selle échoit à une vieille dame infirme, il n’aura pour elle aucune valeur en usage; il en aura une immense pour un jeune officier ; et aussi, malheureusement pour celui-ci, il aura la

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même valeur pour beaucoup d’autres officiers, ce qui permettra à la vieille dame de hausser son prix : conformément à ce qu’on appelle les lois de la concurrence, les lois de l’offre et de la demande.

Mais ici commencent les difficultés théoriques. Elles m’ont semblé être d’une double nature.

Adam Smith a bien distingué la valeur en usage de la valeur en échange. Un exemple qu’il donne est resté célèbre. « L’eau, disait il, a une considérable valeur en usage, mais n’a point du tout de valeur en échange. Pour le diamant, c’est tout le contraire. » Mais, ceci même a été contesté et très légitimement. Dans le cas de la caravane chargée de richesses et mourant de soif, une outre d’eau avait une immense valeur en échange. L’eau peut se vendre fort cher, si elle est placée de façon à être distribuée dans une grande ville et à tout étage. Si on trouvait à Montmartre une source intarissable, la rivière qui descendrait de là sur Paris vaudrait plus que le Pactole, comme valeur en échange. D’autre part, une histoire que j’ai lue montre qu’un billet de banque même peut avoir une valeur en usage. Je ne parle pas du héros de roman qui s’en servait pour bourrer son fusil. Un grand industriel, un grand brasseur de Londres, par orgueil, avait fait encadrer et accroché au mur

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de son salon un billet de 100 000 livres sterling, la banque d’Angleterre en ayant tiré quelques-uns. Au bout de quelque temps, ses affaires étant moins brillantes, il aurait bien voulu ôter du cadre le précieux billet ; s’il bavait fait, il aurait porté atteinte à son crédit. 11 aima mieux l’y laisser et emprunter, emprunter chèrement de l’argent pour passer le mauvais moment. En sorte que le billet encadré prit une valeur en usage, réelle, mesurable, appréciable en argent. (Rires.)

Voici donc une première difficulté. On ne peut pas établir deux classes de valeur, valeur en usage, valeur en échange, et assigner les objets à l’une ou à l'autre. Tous ont à la fois la valeur en usage et en échange ; plus ou moins, suivant le besoin ou le point de vue.

Il y a d’autres difficultés. Pour expliquer l’échange, on a voulu trouver dans les choses une valeur intrinsèque, objective. Il faut que la chose que j’offre de céder ait sa valeur propre, étrangère à moi et au cas que j’en puis faire, puisque je n’en ai pas besoin, et que cependant je sais qu’elle est utile. Cette valeur objective, propre à la chose, on a eu besoin de la mesurer ; car on disait : « Au moment de l’échange, il faut qu’elle soit égale dans l’un et l'autre objets échangés. »

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Conformément à cette idée, dans le fameux livre sur le capital, de Marx, j’ai vu tout un système d’équations arithmétiques. Tant de mètres de toile, dit l’écrivain allemand, égalent un habit, ou bien égalent tant d’hectolitres de blé, ou encore égalent telle somme d’argent. Deux quantités égales à une troisième sont égales entre elles ; c’est l’axiome arithmétique constamment mis en avant, et auquel les opérations commerciales étaient toujours ramenées.

L’explication m’a paru insuffisante, la théorie m'a semblé faible: car pourquoi toutes ces équations? L’idée même du commerce est l’idée d’inégalité ; sans cela les échanges n’auraient pas lieu d’être. Si la valeur était concevable dans l’objet même comme valeur intrinsèque, indépendante de mon besoin et de mon usage, et si on m’offrait un autre objet de même valeur (la valeur étant conçue de la même manière), l’échange ne se ferait pas ; et cela, au nom même de l’arithmétique que l’on invoque. On n’échangerait pas l’égal contre l'égal. Si je possède de la toile, et qu’un autre possède un habit, et que les deux soient exactement de la même valeur en échange (l’usage étant laissé de côté), pour le moment nous n’aurons pas de raison de les échanger l’un contre l’autre.

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Le problème est plus complexe et comporte quatre éléments. 11 faut que j aie peu envie de garder ma toile et que mon partenaire ait peu envie de garder son habit ; il faut que, d’autre part, il ait plus envie de ma toile et que moi j’aie plus envie de son habit ; alors, avec les signes usités en arithmétique, on pourra écrire, non pas une équation, mais deux inégalités. Et comme elles pèseront pour ainsi dire toutes les deux dans le môme sens, lechange se fera naturellement. Je sais bien que, dans celte manière d’expliquer, on ne considère que la valeur en usage ; on ne s’occupe que de l'intensité du besoin ou du désir et non de la valeur intrinsèque de l’objet. Le point de vue est purement subjectif.

Mais la valeur objective qu’on veut prêter aux choses, n’est-elle pas tout artificielle et de convention? Et la réalité n’a-t-elle pas toujours en pareille matière déconcerté les conventions humaines ? Est-il une mesure constante, une unité à laquelle on puisse rapporter la valeur objective? Ce n’est pas la monnaie, marchandise au cours variable. Dans les équations deMarx, fondées sur l’axiome: « Deux quantités égales h une troisième sont égales entre elles », la monnaie représente cette troisième quantité. Ne vaudrait-il pas mieux comparer l’interven-

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lion de la monnaie à celle d’une moyenne proportionnelle ? Si avec 6 hectolitres de blé on peut se procurer 100 francs, et avec 100 francs 3 hectolitres de vin, on peut écrire que 6 hectolitres de blé sont à 100 francs comme 100 francs sont à 3 hectolitres de vin. La moyenne proportionnelle demeure constante, et les extrêmes peuvent être, comme au fond ils le sont en effet, de valeur fort inégale. Mais je ne fais ici que critiquer une forme, une expression; et je m’empresse de revenir au fond de la question.

La vraie mesure de la valeur intrinsèque et objective, de la valeur en échange, est-ce le travail, la peine humaine dépensée comme l’a dit Adam Smith, et comme les socialistes le répètent? De grandes discussions que je n’essaierai pas même de résumer, se sont produites à ce sujet. Théoriquement, je ne comprends pas qu’on espère trouver une unité, une mesure constante dans Je travail humain. Une machine transforme en travail mesurable des quantités mesurables d’énergie. Mais l’énergie humaine est-elle mesurable? Qu’est-ce que le travail humain? C’est le néant ou l’infini, c’est la variété même. Et cela, même dans l’usine où la division du travail est méthodiquement pratiquée, même dans le chantier où s’accomplit la besogne la plus mécanique.

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Il y a des différences d’adresse et d’intelligence entre deux terrassiers. Elles deviennent très notables entre deux maçons, immenses entre deux menuisiers ou forgerons. Si nous en arrivons aux œuvres de l’esprit, que signifiera ce mot, le travail? Osera-t-on lui attribuer un sens économique, et dire qu’il y a tant de travail dans tel ou tel écrit, dans telle ou telle peinture ? « Le temps ne fait rien à la chose », dirait Molière. Dans la vieille farce de YOEil crevé qu’on reprend en ce moment (mais je vous demande pardon de chercher dans VOEU crevé des leçons d’économie politique l) (Rires.) on voit un homme en train de peindre en vert une caisse d’oranger. « Je travaille, dit-il. C’est bien dur. O Michel-Ange, comme tu devais t’ennuyer ! »

(Rires.) Il y a du travail — économiquement parlant — dans le Jugement dernier de la Chapelle Sixtine, il y en a dans la caisse d’oranger peinte en vert ! (Rires.) Seulement loin de chercher dans la somme de travail une commune mesure de la valeur, j’aimerais mieux inventer pour des choses si différentes des noms différents.

Pour trouver dans le travail une unité mesurant la valeur, on est obligé de le considérer sous sa forme la plus basse, la plus vile. Cela est forcé, car l’unité choisie pour toute sorte de mesure, doit

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toujours être prise, quoiqu’elle puisse avoir des subdivisions, à la dimension des petits objets. Une unité de longueur qui serait la distance de la Terre au Soleil, serait fort incommode dans la pratique. De même une unité de travail qui serait l'heure de travail de Michel-Ange. Pour cette raison, Stuart Mill est conduit à analyser le travail humain et à le réduire à sa plus simple expression. Suivant lui, le travail 11 e consiste qu’à remuer la matière, à lui communiquer le mouvement. Le semeur rempe des graines ; il les jette ; elles tombent et ensuite elles poussent. Le bûcheron qui abat l’arbre delà forêt remue aussi sa hache. Celui qui débite l’arbre, donne aussi un mouvement à la scie. Et quand les planches seront faites, le menuisier mettra en mouvement le rabot et le marteau, pour fabriquer des coffres. Stuart Mill reconnaît que nous savons nous aider des forces mêmes de la nature pour augmenter les nôtres. Si nous ne disposions que de nos bras en effet, nous arriverions à de faibles résultats. Avec ses bras un homme pousse une brouette, et un autre homme tourne la roue du gouvernail d’un Transatlantique, dirigeant à travers les mers cette île flottante. Tous deux se servent de leurs muscles, et agissent sur la matière, l’un par ses muscles seulement, l’autre avec l’aide d’im-

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menses forces de la nature asservies et utilisées.

Si l’on poussait jusqu’au bout cette analyse, on arriverait, sans faire une trop mauvaise querelle h Stuart Mill, à dire que Chateaubriand remuait sa plume, Berryer ses lèvres et Delacroix son pinceau.

— Je n’exagère rien et je ne force pas la critique. Certains écrivains s’efforcent de rapprocher sous le même nom de travail, l’œuvre de l’esprit et l’effort mécanique. Ils semblent ne pas voir que non seulement ils parlent de choses différentes, mais qu ils passent véritablement d’un monde dans un autre monde. Lisez, dans le Dictionnaire de Léon Say, l’article Travail , de M. Léon Donnât. L'auteur s’applique à nous montrer que l’un et l’autre de ces travaux ont des résultats physiologiques, activent les sécrétions, et que le travail musculaire et le travail cérébral dépensent l’un et l’autre de la matière organique. Je sais bien qu’on a essayé à ce sujet des expériences ; mais M. Donnât prétend que le travail musculaire dépense des hydrocarbures, tandis que le travail cérébral dépense des albumines ; et soit dit en passant, je ne sais pas du tout ou M. Donnât a pu trouver des résultats si précis.

— Dans le même Dictionnaire, sous la signature de M. de Molinari, à l’article Valeur , j’apprends que l’homme a des besoins, et que, voulant les salis-

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faire, il a la ressource du travail lequel lui fournit des choses utiles ; 1*utilité vient saturer en quelque sorte le besoin, comme, en chimie, l’acide est saturé par la hase. Et on arrive à cette définition de l’homme: « Un composé de matière organique et de force » définition pitoyable en physiologie, dénuée de sens en physique 1 Elle s’appliquerait, bien mieux qu’à l’homme, à une casserolle de lait, bouillant sur un fourneau, —Définition à plus forte raison insensée au point de vue moral.

Mais pourquoi tout cet effort? Pourquoi ne pas admettre que la valeur d’un objet est subjective, c’est-à-dire égale au désir qu’en a l’acheteur ? Parce que les socialistes savants, les disciples de Marx, ont eu besoin de considérer les choses d’un point de vue opposé, et de soutenir que le producteur confère à l’objet une valeur par son travail. La valeur devient objective, elle existe d’après eux dans l’objet qui a exigé uue dépense de travail.

Il me semble que les deux doctrines sont en présence à propos de la théorie de la valeur. Cet habit vaut l’envie que j’en ai, disent les orthodoxes : la valeur est subjective. Cet habit vaut le travail qui y est enfermé, disent les Marxistes. La valeur est objective et absolue.

Et si le travail est celui d’un forçat ayant sculpté

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des marrons d’Inde et des pépins d’orange ; ou celui d’une religieuse, ayant construit tout un calvaire dans une bouteille ; ou celui du Norvégien qui fit tenir trente mille mots, lisibles sur une carte postale : ces travaux étonnants auront-ils communiqué la moindre valeur à l’objet fabriqué? Mais il n’est pas besoin de chercher de si rares exemples. Le blé ne se vendra pas toujours plus cher, quand il aura le plus coûté de peine et d’argent à faire croître, ni le fer parce qu’il aura été forgé à plus grands frais. L’offre et la demande : telle est la seule origine delà valeur, toujours variable des marchandises. Car pour incorporer la valeur dans l’objet, il faudrait, comme disait le misanthrope en raillant le mauvais sonnet d’Ûronte, qu'un ordre exprès du Roi vînt nous contraindre à le trouver bon. Ordre exprès du Roi, en d’autres termes intervention de l’État : c’est ce que veulent les socialistes.

Ne nous figurons pas que le travail humain se mesure comme celui d’une pompe à vapeur. Et ne pensons pas que le prix différent des choses utiles à l’homme, et leur poids spécifique différent, constituent des inégalités du même ordre. La comparaison de Jean-Baptiste Say n’est point heureuse. R n’est pas possible de transporter dans l’étude du

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monde humain les méthodes scientifiques qui ont servi à l’étude du monde matériel.

On veut faire de la morale une science, de l’économie politique, une science. Ces grandes études doivent-elles porter le nom de science? Je ne voudrais pas, ici, épiloguer sur les mots ; mais ce que je ne puis admettre, c’est que ces sciences (si on veut leur laisser le nom) aient la plus lointaine ressemblance avec les sciences physiques, qui sont les sciences proprement dites. Dans la préface de son traité, Jean-Baptiste Say nous dit que la science physique s’occupe des corps bruts ; la physiologie des corps vivants ; l’économie politique, l’économie sociale du développement et de la marche des sociétés. Il cite des exemples ; il y a, dit-il, des faits physiques, et aussi des faits économiques; sur les uns et les autres les deux sciences s’édifient. Par exemple, le fer est plus léger que l’or: voilà un fait physique incontestable. L’or a une plus grande valeur que le fer: voilà un fait social ; et il est tout aussi certain. Eh bien, non; on peut révoquer en doute ce genre de certitude, ou au moins prétendre que c’est une certitude d’un ordre tout différent. L’or est plus rare que le fer ; c’est vrai, mais d’autres métaux aussi rares que l’or ne sont point recherchés. Il est recherché à cause de conventions tout

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humaines, de modes tout humaines. Peut-être d’autres métaux le remplaceront. M. Moissan est en train, grâce au four électrique, de séparer de leur mineraietdefabriquerindustriellementdes métaux qui, il y a quelques années, étaient connus, dans les laboratoires, par petits échantillons seulement : on les montre maintenant en barres de plusieurs kilogrammes. Qui nous dit qu’un jour le sélénium ou l’yttrium ne servira pas de monnaie?

Mais vous n’avez pas la vraie notion de la monnaie, va me dire un économiste. Elle n’est qu’un signe exprimant la valeur, et peu importe le métal dont elle est faite. Cela est très vrai et je ne l’oublie pas ; mais je trouve que le contradicteur abonde dans mon sens. On soutient ce que je prétends, et non ce qu’a avancé Jean-Baptiste Say dans le passage précité; Jean-Baptiste Say a dit : L’or a plus de valeur que le fer, et de même l’or est plus lourd que le fer. Voilà des faits constants. Or le second est constant de parles lois de la nature. Le premier dépend des besoins et des conventions des hommes.

Voulez-vous me permettre, pour vous faire connaître ma pensée et vous montrer l’abîme qui sépare des études différentes portant sur des mondes différents, de reprendre les choses d’un peu

loin ; et voulez-vous m’excuser d’avance si je m’expose à m’entendre dire : « Ali ! passons au déluge ! » Nous allons y passer, mais rapidement.

Science physique, science physiologique, science psychologique, sciences sociales, morales, économiques: de ces sciences réunies beaucoup d’esprits dans notre siècle ont pensé qu’on pouvait former un ensemble unique et un système philosophique.

Le positivisme applique à l’étude de tous les phénomènes, de quelque ordre qu’ils soient, la méthode commune de l’expérience. Les règles en ont été admirablement définies par Claude Bernard.

Lorsque, disait-il, toutes les conditions d’un phénomène physique sont réunies, le phénomène doit se reproduire identiquement. Si, recommençant une expérience, vous ne retrouvez pas le même phénomène, c’est que vous n’aurez pas réalisé toutes les mêmes conditions, et en un mot que l’expérience sera mal faite. Car la loi est générale : quand les conditions sont bien déterminées, les conséquences sont identiques. On a voulu appliquer cette méthode et cette loi non seulement à tout ce qui est du domaine physique, mais aussi à tout ce qui est du domaine moral. Le déterminisme a complété le positivisme; et en son nom, des assauts redoutables ont été livrés à la liberté humaine. Elle n’avait plus

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sa place clans l’univers, uniformément asservi à des lois mathématiques. Un mot nouveau a été créé : le Monisme , exprimant cette conception uniforme ; et l’évolution a été Fhistoire de l’Univers, suivant 1a. conception monistique. Herbert Spencer en a été le grand historien.

Depuis les temps les plus anciens, depuis les périodes astronomiques et la concentration des nébuleuses, depuis les périodes géologiques et le refroidissement de la Terre, révolution se poursuit suivant les mêmes lois. Les êtres vivants apparaissent, cellules isolées, germes de vie ; ils se développent et se transforment, suivant le principe de la survivance des mieux organisés ; après le triomphe dans la lutte pour l’existence, les meilleurs arrivent à sentir, à penser. Puis, de même que les cellules rapprochées ont formé des organismes individuels, les individus associés forment des familles, des cités, des nations, toujours d’après les mêmes lois de lutte et de survivance. L’évolution est une chaîne dont les premiers anneaux se perdent dans la nuit des temps et des espaces et qui se poursuit sans interruption ; elle relie le monde physique au monde des vivants, l’histoire de la gravitation des astres et du mouvement des vents et des marées, à l’histoire des volontés, des actes, des créations de l’homme.

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Ne parlons ici que des doctrines sociales. Une société, Spencer l’appelle un supra-organisme, et il s’applique à comparer absolument les sociétés à des êtres vivants isolés. Elles ont leurs organes, un cerveau : c’est le gouvernement, à qui c’est peutêtre faire beaucoup d’honneur... (Rires.) ; des nerfs et des centres nerveux, un système vasculaire, les canaux sans doute et les chemins de fer, et ainsi de suite. L’idée n’est pas très nouvelle : elle était contenue dans la vieille fable des Membres et de l’Estomac. Cette vieille comparaison des anciens est devenue une réalité pour les modernes.

Vous prévoyez déjà le rôle immense que devra remplir l’atavisme dans la théorie de Spencer : il faut bien que la société développée garde les traits de la société primitive, comme l’homme fait, garde les traits de l’enfant. Avec une insistance un peu fatigante, à propos de tout, l’auteur compare nos sociétés modernes aux bandes sauvages, chez lesquelles il cherche l’image de ce qu’étaient nos ancêtres de l’âge de pierre. Nous avons des souverains : ils ont des chefs, guerriers ou sorciers. Nous avons des gouvernements parlementaires ; un Anglais ne peut l’oublier. Cela existe aussi dans les sociétés primitives. Allez chez les nègres les plus sauvages ; vous verrez que le chef, quand il est

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embarrassé, fait venir les vieux du pays et demande leur avis: c’est le germe du gouvernement parlementaire.

M. Spencer a écrit tout un livre fort amusant et ingénieux sur les cérémonies. Vous y verrez que si les gens polis et civilisés se saluent et ôtent leur chapeau, les Peaux-Rouges se frottent le nez, ou se tirent la langue. Quoi que nous fassions, il nous citera nos sauvages ancêtres. « Je ne me suis jamais occupé de mes ancêtres : jugez un peu si je me moque des vôtres >\ disait un jour un homme mal élevé à un autre, un peu trop enclin à conter les gloires de sa famille. On finit par avoir envie de tenir ce langage à M. Spencer.

Certes nos ancêtres ont travaillé pour nous ; ils ont élevé en quelque sorte un échafaudage sur lequel nous nous trouvons tout portés pour commencer à notre tour notre œuvre. Oui, nous arrivons à notre tour, comme l’ouvrier qui, hissé sur l’échafaudage que d’autres ont planté, travaille au dernier étage de la maison. Mais l’ouvrier du dernier étage, — parce qu’il vient après les autres — n’est pas uni aux autres par un lien fatal. Il profite de ce qu’ont fait les précédents ; il n’en travaille pas moins à sa guise et suivant ses propres idées. Il lire profit des précédents : il n’est pas sous leur dépendance.

L’ESPRIT jS 0 UYEAü .

Yotis voyez la différence de conception. On veut faire de nous les dernières efflorescences d’une grande plante, le produit naturel et nécessaire de ce qui a poussé avant nous. Or, nous venons après les autres ; mais nous sommes des êtres formant à nous seuls une individualité, et parfaitement libres, comme ils l’ont été. Paix à nos ancêtres! Avec la théorie de l’évolution, ils deviennent encombrants.

Messieurs, je crois que ce système de l’évolution est en train de périr. Je crois que le système a été battu en brèche d’abord par les découvertes de la science physique etnaturelle, ensuite par la logique. Je ne parlerai pas des arguments nombreux et irréfutables que fournissent la psychologie et la morale. Les savants Pont battue en brèche lorsqu’ils ont prouvé que la chaîne de l’évolution qu’on prétendait ininterrompue, premièrement était brisée en un point, et secondement avait forcément une fin. Pasteur a montré que, dans la chaîne de révolution, un anneau manquait. La vie n’apparaît pas spontanément par le simple jeu des forces physiques. La vie a ses conditions, mais les conditions ne sont pas les causes. Elle a besoin d’une certaine température, d’une certaine humidité, de certains aliments. Mais quand même toutes ces conditions seraient réunies, la vie n’apparaîtra jamais sans un germe. La terre,

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propre à la vie, humectée par la pluie, réchauffée par les rayons du soleil, serait éternellement restée stérile, si un premier germe de vie n’y avait été créé.

Voilà pour l’anneau qui manque. Un autre savant a montré que la chaîne avait une fin : cest Clausius, celui qui est, avec Carnot, le grand auteur de la théorie mécanique de la chaleur. Je ne rappelle que ses conclusions, et très sommairement, car la démonstration, fondée sur le principe de Carnot, est fort longue. Clausius a prouvé que toutes les transformations qui s’opèrent, de la chaleur en mouvement, et du mouvement en chaleur, tendent vers un certain terme. 11 y a toujours une résultante, dans le sens de la perte de chaleur et de l'augmentation de mouvement. Les physiciens ont prononcé le mot de cycles fermés : mais c’est là une notion abstraite; et il n’y a pas de cycle fermé dans la Nature.

La conséquence, d’après Clausius, est que la série des phénomènes physiques auxquels nous assistons aura une fin. 11 viendra un moment où toutes les transformations possibles seront achevées, où toutes les réserves seront dépensées. Toutes les eaux, pour ainsi parler, auront descendu leur courant et ne pourront plus le remonter. L'équi-

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libre régnera en toutes choses ; le niveau sera invariable, et tout sera fini. Car il n’y a point d’événement perceptible sans des différences, point de lumière sans ombre, point d’action sans inégalité. L’égalité absolue, c’est le néant.

Je crois, soit dit en passant, que ceci s’applique à la société, comme au monde matériel ; mais je n’ai pas en ce moment le loisir de me lancer dans de pareilles digressions; et je me mettrais en contradiction avec la thèse que je défends ici, si j’allais, avec Herbert Spencer et d’autres, prendre des comparaisons pour des réalités, et assimiler des faits physiques à des faits sociaux et économiques.

Clausius donc a prouvé que la fin de l’histoire du monde arrivera, dans combien de millions d’années, peu importe. 11 cite la parole du psaume : « Les cieuxetlaterre passeront comme un vêtement usé, mais Toi tu dureras éternellement. » Et il tire cette conclusion: Si cette histoire doit avoir une fin, il faut bien qu’il y ait eu un commencement. Tout ce qui doit finir a forcément commencé, car si le commencement était reculé indéfiniment, la fin serait arrivée déjà.

Voici donc une clôture pour l’évolution. D’un autre côté, nous avons vu une rupture dans l’évolution. Mais je vous demande pardon d’avoir arrêté

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un instant vos esprits sur des idées si abstraites et, au fond, si difficiles : c’est la confiance que j'ai en un pareil auditoire qui m’a poussé à m’y risquer.

Je disais aussi que la logique avait combattu la théorie de l’évolution; voici comment. Au positivisme se lie toujours une autre doctrine : l’agnosticisme. « Je vois, dit Littré, l’Océan qui bat nos rives. Je n’ai, pour le franchir, ni barque, ni voile. » On commence par nous enseigner que nous ne pouvons rien savoir du fond des choses, que nous n’observons que des phénomènes. Quelle substance existe sous ces phénomènes, nous ne le saurons jamais. Quelle en est la cause? nous ne le saurons pas davantage. Voilà l’agnosticisme. Mais aussitôt après, avec Herbert Spencer, paraît le monisme, enseigné avec l’esprit le plus dogmatique. Nous ne savons rien de la substance intime de l’esprit ni du corps. Oui, mais il faut que nous affirmions que cette substance est partout identique, que tous les phénomènes sont du même ordre, qu’ils découlent les uns des autres et qu'ils obéissent aux memes lois. Vous ne saurez jamais rien du fond des choses, mais vous affirmerez que ce fond est partout identique. Pourquoi ? Parce que c’est là un dogme fondamental. Vous commencerez par une profession de doute universel, et vous

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continuerez par un acte de foi aveugle. Vous ignorerez toujours ce que sont les étoiles et ce que sont les âmes; mais vous croirez que les mêmes lois gouvernent les étoiles qui tournent dans le ciel et les esprits qui pensent et qui sentent.

Cette doctrine est à la fois sceptique et dogmatique à outrance, et l’acte de foi qu’elle demande, je ne puis m’y résoudre. Car ce que je sais le mieux, c’est qu’il y a deux ordres de phénomènes distincts: ceux de la pensée et de la conscience, et ceux de la matière. 11 y a deux mondes, le monde matériel, où la loi est invariable, et le monde moral, le monde humain, où règne la liberté. ( Applaudissements .)

Et puisque vous voulez bien me permettre ces considérations d’ordre tout à fait scientifique, si je veux chercher quel est le passage entre le monde de l’âme et ce monde du corps, il me semble pouvoir le montrer et le faire toucher du doigt. Quelle est la loi la plus générale qui gouverne le monde matériel? c’est celle qui a été formulée par Lavoisier, lorsqu’il a dit: « Rien ne se perd et rien ne se crée. » Je parle, bien entendu, du monde tel que je le vois, du monde des phénomènes, considéré par un savant et non par un métaphysicien. La loi de la conservation de la matière et de l’énergie est le fondement de toute la science.

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Dans le monde entier, pas une molécule de matière n’apparaît ou 11 e disparaît. La terre se couvre de moissons et se dépouille. Les forêts grandissent; un chêne concentre en lui-même une masse énorme de matière pesant des milliers de kilogrammes : rien n'a été créé pourtant, mais transformé. La matière qui est entrée dans les moissons ou dans le chêne a été puisée dans les sucs de la terre, dans l’acide carbonique de l'air. Nous pourrions la peser, la mesurer. Un savant et un grand philosophe du xvi c siècle, Van Helmont, l’a fait. Il avait pris un pot de fleurs, il y avait planté un petit arbre, pesant rigoureusement la terre qu'il lui donnait, l’eau dont il l’arrosait, et il s’était aperçu, au bout de quelque temps, que son arbre était beaucoup plus lourd que ne le comportaient la perte de terre et la perte d’eau. Van Helmont devina ainsi et prépara la découverte plus tard complétée par Lavoisier et Priestley de la respiration ou plutôt de la nutrition des plantes aux dépens de l’acide carbonique qui est dans l’air. 11 est décomposé par les feuilles vertes, et cette matière flottante devient de la matière solide ; une partie de l'air se concentre dans les feuilles pour devenir du bois, ou du moins fournir le charbon contenu dans le bois. Oui, tou tse retrouve, et il en est de l’énergie

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comme de la matière pondérable. Tout se transforme, rien ne se crée ; la somme de matière et d’énergie qui est dans ce monde est invariable. Voilà la loi qui règne dans le monde physique.

Mais passons, au contraire, dans le monde moral et entrons-y par la porte la plus basse : celle de la sensation, phénomène d’apparence presque matérielle. Je suppose qu’un fer rouge me brûle cruellement la main : voilà une transformation, que je puis calculer dans ses effets, dont je puis établir la balance économique d’une façon absolument rigoureuse. Une certaine quantité de chaleur sera dépensée ; cette quantité de chaleur mettra en mouvement les molécules qui constituent le tissu de ma main ; des matières grasses, des matières albuminoïdes seront décomposées; de la vapeur d’eau sera volatilisée; la quantité de chaleur dépensée aura produit une quantité égale de travail chimique et de mouvement. Je puis, établir le doit et Y avoir, inscrire tout cela exactement sous forme d’équation. Seulement, dans cette équation, il y a un terme qui manque, c’est la souffrance épouvantable que j’aurai subie. {Rires.)

Oui, ma douleur, quantité non négligeable pour moi, ne compte pour rien dans l’équation des phénomènes physiques. Quand je dis que rien ne se

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perd et que rien ne se crée, je le dis du monde matériel. Ma sensation est un phénomène concomitant, mais appartenant à un autre monde. Il peut être ou ne pas être. Si j’avais été chloroformé, Téquation aurait été exactement la même et ce terme aurait manqué.

Dans tout l’univers matériel, les opérations se passent, suivant l’expression familière aux chimistes, en vase clos. Lorsqu’un chimiste a enfermé dans un canon de fusil, le chaperon bien vissé, divers réactifs ; lorsqu’il a porté le tout au rouge vif, et qu'ensuite il ouvre le tube refroidi, il trouve des combinaisons nouvelles ; mais naturellement il retrouve le poids de matière qu’il a mis. L’Univers est, pour le Créateur, un grand vase clos dont rien ne sort et où rien n’entre : ceci est vrai du moins de l’Univers matériel.

Mais le monde humain est un ciel infini. Des pensées, des volontés, des passions, des joies et des douleurs y naissent et y meurent. Là tout est variable, tout est changeant, abondant et luxuriant un jour, désolé le lendemain. Là tout se crée et tout se perd. Considérez un homme après sa mort. Cette forme qui va se détruire aura été traversée par des torrents de matière. Vous auriez pu, comme Van Heimont pour son arbrisseau, calculer et peser

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ce que ce corps aura reçu de nourriture ou d’air par la respiration, tout ce qu'il aura absorbé, tout ce qu’il aura dépensé. Mais songez, eu voyant ce corps mort, à tout ce qui aura passé dans cet être d’affections ou de haines, de joies ou de chagrins, de jouissances et de souffrances ; à tout ce que cet être aura voulu, appris, aimé, entrepris, espéré. Cela est immense, cela est infini, et cette moisson-là ne se pèse sur aucune balance. Il n’y a point de transformation, point de commune mesure.

Voici donc deux mondes différents ; et la grande loi de l’un ne pénètre pas dans l’autre. Il y a des gens, il y en a beaucoup, qui ont prétendu même que le second monde, celui de l’esprit, était le seul réel. Oui, pendant que de mauvais politiques prétendaient biffer Dieu ; de très grands philosophes, le plus grand nombre des philosophes, ont été tentés de biffer le monde extérieur. Tout ce que j'en sais, tout ce que j’en connais, ce sont mes sensations, c’est-à-dire des modifications de mon esprit. Y a-til quelque chose ou n’y a-t-il rien derrière ces sensations? Berkeley prétend qu’il n’y a rien. Il veut nous habituer à cette idée que les choses n’existent que dans l’esprit qui les perçoit. On y a quelque peine ; on en a eu aussi, dit Berkeley, à s’habituer

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à penser que la Terre tournait autour du Soleil et non le Soleil autour de la Terre.

Savez-vous que l’Idéalisme a séduit même de très éminents économistes? Ce n’est pas une opinion de rêveurs. Turgot ne croyait pas du tout à la réalité du monde extérieur. Turgot était un élève de Condillac, très naturellement conduit du sensualisme à l’idéalisme. Cet homme qui a fait des règlements sur le transport des grains, sur la vente des vins, ne croyait pas que les grains et les vins existassent réellement, en dehors de l'esprit qui les perçoit et de ses sensations !

N'allons pas si loin, messieurs : croyons à un monde extérieur, indépendant de nous. Mais séparons-le exactement de ce monde intime qui réside dans l’âme et la conscience humaines. Ne cherchons pas dans l’un et l’autre monde le règne des mêmes lois ; n’appliquons pas à leur étude les mêmes méthodes.

Un écrivain anglais, Mac Leod, me semble avoir, mieux que tout autre, discuté, en philosophe idéaliste, les notions fondamentales de l’économie politique. Le rouge, le bleu, le son grave ou aigu, dit-il, sont des sensations et n’existent qu’en moi, non dans les objets. Il en est de même de la valeur : elle n’a d’autre mesure que mon besoin ou

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mon désir ; elle est parement subjective. Un philosophe a dit avec raison : La sensation est de mon côté ; Mac Leod a encore plus sûrement raison, en me faisant seul arbitre de la valeur. Car enfin les hommes ont pu croire que la couleur appartenait à l’objet, étant h peu près certains d’être tous ou presque tous affectés, devant le même objet, de la même impression: les Daltoniens sont rares. Mais la valeur change suivant les temps et les personnes : la valeur est bien plus sûrement subjective.

L’étude des valeurs, l’étude de la production des richesses appartient exclusivement, comme les études morales et sociales, au monde humain.

Qu’on les appelle sciences, si l’on veut ; mais qu’elles ne s’attendent pas, comme les sciences physiques, à établir sur des faits constatés, des lois générales et invariables. Il n’y a plus ici de déterminisme exact et universel ; et les conditions ont beau être les mêmes : les phénomènes changent quand intervient ce nouveau facteur, la liberté humaine.

Peut-on prévoir ce qui sortira des entreprises, et des travaux, et des inventions de l’homme? Peuton savoir où l’entraîneront ses passions? En morale, il a la connaissance, non pas de lois fatales,

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mais de préceptes auxquels il se conforme librement, s’il a la volonté de pratiquer le bien. En économie politique vous pouvez lui enseigner des règles de conduite, lui apporter les conseils du bon sens, les fruits de l’expérience, des hypothèses sur ce qui vraisemblablement résultera d’un état de choses connu. Mais sont-ce là des lois? Je ne le pense pas, au moins suivant le sens donné à ce mot en physique.

Si tous les hommes étaient également sensés, également bien renseignés, également exempts de passions, également au courant de leur véritable intérêt, peut-être pourrait-on prévoir la marche des événements. Mais le prodigue, l’avare dérangent les calculs ; si l’on prend les sociétés dans leur ensemble, elles aussi sont prodigues ou avares, le plus souvent prodigues, sujettes à des folies de faste et de gloire dans certaines monarchies, victimes dans certaines républiques des déclamations démocratiques et des intérêts électoraux. Et les inventions nouvelles, et les modes nouvelles, tout le génie humain et toute la fantaisie humaine ne sont-ce pas là des éléments toujours imprévus qui viennent déjouer les calculs et embrouiller les lois ?

Espérez-vous jamais, vous, les économistes, rai-

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sonner comme font les gens qui possèdent cette notion : la conservation de l'énergie, cette loi : rien ne se perd, rien ne se crée? En physique, c’est la vérité universelle; et, dans voire domaine rien n’est plus faux : les ignorants seuls se figurent que la richesse, en quantité invariable, passe demain en main, comme l’énergie se transforme. Vous avez tous démontré que, contrairement à la matière et à l’énergie, la richesse se perd et qu’elle se crée. Vous êtes le contraire des physiciens.

Appeler vos lois des principes de sagesse ; appeler votre science un art dont les règles sont tirées de l’expérience et du sens commun, ce n'est point vouloir les rabaisser. Loin de là. Le retour vers l’Idéalisme nous conduit, ce me semble, à ce point de vue. En effet, nous séparons le monde de la loi naturelle et le monde de la liberté morale ; et nous ne pouvons plus, pour connaître l'un et l’autre, user des mêmes méthodes ni appliquer les mêmes principes.

Mais si l’on trouve mes conclusions contestables en économie politique, je veux du moins proposer, en politique, des conclusions que personne ne contestera. Ici les conséquences de l’Idéalisme sont claires. Une nation n’apparaît plus comme une plante poussant et grandissant, puis dépérissant,

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suivant des lois fatales, mais comme une société réglée par un contrat. Entre nous, on ne constate pas l’égalité des bourgeons poussés sur le même arbre — mais on voit régner la confraternité d’êtres conscients et raisonnables.

Une erreur commune en notre temps est d£ confondre la liberté avec le principe d’un huit ou dixmillionième de souveraineté attribué à chacun, en sorte que la moitié plus un des citoyens puisse exercer sur la moi lié moins un, un pouvoir absolu. Ceci pourrait être admis par les évolutionnistes. Ils pourraient trouver là, par analogie, une application des lois de la pesanteur ; et ce principe démocratique pourrait concorder avec leur conception physique et mathématique de la société. Nous concevons autrement la liberté politique : elle n’est pas garantie à nos yeux par le poids triomphant de la majorité. Elle ne vaut que par le droit égal imparti à chaque homme, de penser et d’agir, qu’il soit ou non suivi par la foule. Car l’Idéalisme, c’est le respect de Vâme humaine, et la consécration de son indépendance. (Vifs applaudissements.)

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