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CHAPITRE V

D'où vient le sentiment de la beauté dans le règne

animal ?

Les animaux ont un sens pour la beauté dans leur espèce ou dans les espèces voisines. Ils choisissent pour s'apparier non pas seulement le plus fort, mais le plus beau, le mieux doué par les couleurs du plumage, par la puissance ou les modulations de la voix, par le chant, par les ornements, par la grâce, c'est-à-dire celui qui répond le mieux aux caractères essentiels de son espèce. C'est ainsi que, dans l'état de nature, les espèces animales ne dégénèrent pas . Il n'y a pas de décadence pour elles.

Pendant que des races d'hommes déclinent à vue d'œil, les animaux en liberté, dans les mêmes contrées, prospèrent comme dans les meilleurs jours. Les mammifères, les oiseaux de la Perse, de l'Egypte, de la Grèce ont vu ces civilisations passer, et ils sont restés ce qu'ils étaient au

temps des Pharaons et des Olympiades. La cigogne, qui fait aujourd'hui son nid dans un temple de Thèbes, n'a pas été effleurée par la chute de l'Egypte. La chouette survit à Pallas- Athéné, l'aigle à Jupiter ; ils n'ont pas perdu une plume dans la chute des dieux. Les rossignols sont aujourd'hui à Colonne ce qu'ils étaient au temps de Sophocle. Leur goût de la beauté n'a point changé. Ils aiment aujourd'hui ce qu'ils aimaient alors. A travers tous les temps, ils ont continué à chercher le meilleur de leur espèce, et celle-ci n'a pas déchu.

C'est ce sentiment d'amour pour le plus excellent qui soutient le règne animal contre les changements des époques. Seul, l'homme aime quelquefois le plus laid, lo plus vicieux, le plus dépourvu d'humanité. Dans ces moments, les sociétés déclinent et les civilisations périssent.

Voyez le travail infini des mâles pour attirer et

charmer les femelles ; efforts si constants que leur

organisation même en est changée et embellie.

Sans relâche, ils appellent, ils chantent, ils crient,

ils bruissent, et seulement pour plaire à leur

femelle. Ils disputent avec leurs rivaux, de la

voix, du chant, du bec, des griffes, des antennes,

des dents, des mâchoires ; et cet éternel combat

n'a qu'un but, posséder ce qui représente le mieux

leur espèce. Par cette contention de tout leur

être vers une fin toujours la même, ils transmettent leurs avantages à leur postérité. Ils réussissent, de génération en génération, à garder intacts leurs armes pour combattre, leurs instruments de musique vocale et instrumentale pour décider le choix en leur faveur, leur plumage nuptial pour la saison des noces.

C'est seulement de nos jours que les naturalistes ont fait entrer la nécessité de plaire, la pré-, occupation du beau, et une sorte d'esthétique inconsciente dans les unions et les préférences des animaux. Au temps de Lucrèce, et même de Buffon, on croyait que tout se décidait chez eux par la force, la fureur aveugle. Au contraire, le sentiment de la couleur, de la forme, djx chant, décide le plus souvent du choix. D'où cette conclusion, en ce qui touche l'espèce humaine que les femmes sont moins consultées dans leurs préférences que les femelles de la plupart des animaux en liberté.

Chez eux, où le convenu n'a point de part, tout se rapporte à l'individu en même temps qu'à l'espèce. Assise sur un arbuste, la cigale appelle du matin au soir, de sa voix altérée, sa femelle muette. Celle-ci choisit non pas le mâle qui est sur l'arbre le plus productif, mais celui qui réunit le mieux les principales conditions de son genre. Chez l'homme, au contraire, qui épouse

une situation, la personne n'existe pas. Elle n'est pour rien dans le 'choix. Comment n'y aurait-il pas des familles, des classes, des peuples, des races en décadence?

Ainsi, le sentiment du beau pénètre le règne animal, il le conserve, il le soutient. Quand ce sentiment n'est plus pour l'homme qu'une théorie sans application, l'homme n'est plus que la moitié de lui-même.

Jugez par là de ce que peut être l'abolition du divorce dans un peuple. Deux êtres qui s'abhorrent et que rien ne peut désunir, liés malgré eux dans un mariage odieux auquel tout leur être répugne. Quelle postérité de haine et de laideur doivent-ils laisser après eux ! Si les animaux étaient asservis à l'union indissoluble, malgré la haine et l'horreur réciproques, il y a longtemps que les races animales seraient en pleine dégénération.

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