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CHAPITRE VI

Théorie de l'Amour comme principe de vie

universelle.

Hésiode et les anciens étaient plus près que nous de la vérité, lorsqu'ils faisaient naître les notions morales, non du calcul, mais de l'amour universel. Celui-ci, antérieur aux dieux, le plus beau des dieux immortels, était à leurs yeux le créateur de toutes choses. Par lui s'expliquait ce qu'il y a de plus mystérieux dans l'origine des êtres, comme des idées.

Mêlée à chaque créature, cette force cosmogonique, âme et foyer de la vie universelle, n'estelle pas devenue trop étrangère à nos conceptions scientifiques de la vie ? Ne remplaçons-nous pas trop souvent cette loi des lois, préhistorique, génésiaque, par des abstractions et des énigmes? Cet amour est aujourd'hui si loin de nous et de

nos systèmes que nous le regardons comme une maladie, une névrose de la mémoire et de l'imagination, quand il se montre de notre temps.

Accordez-moi au moins, je vous prie, que ce qui a dissipé, à l'origine, le chaos, brisé le premier œuf du monde, produit et varié les espèces, éveillé la conscience individuelle, créé l'univers animé, évoqué dans chaque être le génie intérieur, n'a pas été une maladie ou une névrose de la nature vivante.

Dans les plus mauvais jours, il y a eu des créatures humaines qui ont marché sur les nues.

Elles se sont séparées des laideurs de leur époque; elles ont adoré la beauté . Le bruit des discordes, des massacres, des chutes d'empires, ne les atteignait pas. Perdues Tune dans l'autre , elles souriaient au milieu des agonies et des pestes. Pourquoi? Elles étaient Tune à l'autre leur univers hors duquel rien n'existait pour elles.

Comme il y a eu des fleurs splendides dans les jours les plus tristes du monde, il y a eu aussi des créatures humaines qui ont vécu de délices au milieu du deuil du genre humain. Il y en a eu sous les tyrannies de tous les temps ; il y en a de nos jours. Sous les Mérovingiens, sous Philippe II, quand l'espèce humaine tarissait, il y a eu des créatures qui, sourdes aux lamentations, aveugles aux calamités, malgré le renversement

dos États, se faisaient des royaumes de joie et de félicité.

Qui sont-elles ces créatures inconcevables?

Celles qui ont aimé. Quelquefois leur royaume n'a duré qu'un moment; mais il a existé un jour, et ce jour a été pour elles une éternité. Où ontelles reçu ce privilège? Pendant que les autres membres de l'espèce humaine vivent courbés sous la nécessité, en proie aux pensées misérables, aux calculs de l'insecte, emprisonnés dans les habitudes d'une profession, dans les préjugés d'une époque, dans la supputation d'une vie mercenaire, elles ont un génie qui les enlève audessus des conditions de leur temps et de leur peuple. Les autres rampent, elles ont des ailes.

Où les ont-elles prises?

Voyez, chez elles, ce regard profond qui perce l'infini, cette extase du bienheureux qui ouvre le ciel sur leurs têtes. Quel penseur est plus absorbé dans sa découverte que celui qui aime, quel saint dans sa vision, quel poète dans son poème ?

Qui a donné, en un moment, cette vaste envergure à cette pauvre âme, inerte hier encore et replée sur elle-même? Demain peut-être elle retombera dans son inertie première, elle aura perdu ses ailes; elle rampera à son tour, aride, dépouillée, misérable ver de terre.

Mais aujourd'hui, elle aime, elle est aimée, elle est sur le trône de l'univers.

C'est l'amour, dites-vous. Oui, sans doute. Mais qu'est-ce que l'amour? Après tant de poètes qui l'ont décrit, tout reste encore à dire sur ce sujet. - Précédemment j'ai montré que dans tout le règne animal les êtres choisissent ceux qui représentent le mieux les qualités de leur espèce. Quand ils ont trouvé des individus en qui résident ces caractères essentiels, beauté, force, vitalité, ils les préfèrent à tous les autres ; ils s'unissent à eux et l'espèce se propage. Voilà le fond de l'amour dans le règne animal.

Que dire du genre humain? Pourquoi chaque fibre est-elle complice ? Pourquoi ce tressaillement universel de l'esprit et du corps? A travers tous les voiles, j'aperçois le génie de l'espèce humaine concentré dans le cœur de l'homme et de la femme qui s'aiment.

L'amour passionné a pour substance l'humanité en germe, enveloppée dans le mystère de deux êtres qui se croient faits l'un pour l'autre. Chaque amant ne croit-il pas que celle qu'il aime l'emporte sur toutes dans ce qui constitue l'essence de l'espèce humaine ? N'est-elle pas à ses yeux la plus belle ou la plus gracieuse, ou la plus conforme à ce que peut désirer un cœur d'homme?

Ne pense-t-il pas qu'il faudrait que toutes les

femmes fussent semblables à elle ? Et n'est-ce pas là le prestige qui le fascine ?

Si ceux qui s'aiment sont séparés, le monde animé ne leur semblet-il pas désert ? Le genre humain disparaît à leurs yeux; tant il est vrai qu'ils concentrent en eux l'espèce humaine ; eHe s'éteint ou revit avec eux. Dans une solitude profonde, ils sont l'un à l'autre tout un peuple ; ce mystère qui nage dans leurs yeux, c'est la nouvelle humanité qu'ils portent en eux-mêmes. Comment n'en seraient-ils pas enivrés ? Le sourd vagissement des générations futures murmure dans leurs paroles et couvre pour eux le bruit de l'univers.

Vous les croyez seuls. Oh ! que vous vous trompez! Le souffle des générations nouvelles erre sur leurs lèvres; les temps nouveaux flottent inconscients dans leurs yeux. Ils ont concentré en eux la substance de tous les âges futurs ; comment n'en seraient-ils pas troublés ? Ils n'ont pas conscience de cette humanité nouvelle qui les enveloppe et rayonne autour d'eux; c'est ce qui achève la magie.

Voyez, dans le tableau de la Conception de Murillo, ces couronnes d'enfants ailés sortis des limbes, qui aspirent à naître. Ils appellent la vie; ils forment le cercle des générations à venir. N'entrez pas dans le cercle des incantations,

vous qui voulez garder votre raison intacte. Ne posez pas le pied sur ce disque magique des enchantements nocturnes.

Allons plus loin. Je veux bien que le génie de la race humaine tout entière soit concentré dans l'âme qui aime et que les siècles de durée de l'humanité future soient en germe dans un moment. Je dis que nous ne connaissons rien encore de l'amour, si nous n'ajoutons un trait qui renferme tous les autres, comme la flamme achève le flambeau.

Ce n'est pas seulement l'espèce qui aspire à naître; c'est une création meilleure. Il n'est pas d'amants qui ne se figurent pour eux un bonheur tel qu'il n'a été encore possédé par personne. Ils se feront l'un à l'autre un Eden que le monde n'a pas encore vu. Ils se créeront un âge d'or. Le reste du genre humain n'a pas su atteindre la félicité ni même la rêver. Pour eux, ils sauront l'atteindre et la fixer. N'est-ce pas le rêve de tous? Ainsi, au bout de sa course, l'amour a pour but l'amour, c'est-à-dire un monde meilleur.

Rien n'ébranle profondément l'âme humaine que ce qui est une des conditions de la formation de l'univers vivant. Quand il arrive que l'homme et la femme se choisissent par amour, ils rentrent dans la loi universelle qui a créé le monde animé.

Au fond de leur amour se cache l'avenir de l'espèce humaine, sans qu'ils en aient conscience.

En cela consiste la grandeur de l'amour tel que tous les temps l'ont adoré, depuis Hésiode. Il ne s'agit pas de deux êtres seulement qui passent et dont nul ne- garde la mémoire ; il s'agit d'un monde et d'une postérité meilleurs, entrevus et déjà possédés. C'est parce que les amants portent en eux la vision de cet avenir indéfini de félicité, que même infimes ou obscurs, ils s'élèvent si aisément à une région sublime. Les histoires de Roméo et de Juliette , de Paul et Virginie, d'Héloïse et Abélard égalent en intérêt les annales de plus d'un empire.

Voilà pourquoi ces histoires , toujours les mêmes, ne lassent jamais. Chaque génération y retrouve la terre promise, éternellement convoitée de l'espèce humaine.

Malgré tout, l'amour humain ne produit ses vrais fruits que dans le mariage. Les adultères des dieux enfantaient des Hercules et des héros, parce que les dieux n'avaient rien à cacher. Chez les hommes il en est autrement. L'amour, s'il est obligé de mentir, de frauder, de trahir, enfante des créatures de mensonge et de fraude.

Examinez de près les enfants nés de l'adultère,

vous trouverez bien souvent des esprits adultérins.

Enfantés dans le déguisement, la peur, le tremblement, le faux, vous découvrirez physiologiquement que souvent ils portent en eux la marque intérieure de ee trouble profond. Tout leur être conserve par son inconsistance la trace de cette perturbation première. La vérité qui a manqué à leur naissance, à leur berceau, est aussi ce qui manque le plus chez les meilleurs, à leur caractère et même à leur physionomie, depuis la jeunesse jusqu'à la vieillesse.

Tout chez eux est évasif. Pour se maintenir dans le vrai , ils ont à soutenir en -eux - mêmes une guerre intestine dont ils ne soupçonnent pas la cause. Plus dignes d'admiration que d'autres, si, nés de la fraude, ils vivent de sincérité.

J'ai- toujours été étonné que les moralistes ne condamnent l'adultère qu'au nom des conventions légales. Pourquoi ne le condamnent-ils pas au nom du bonheur? Ils seraient peut-être mieux écoutés.

Osez donc dire enfin, que la plus grande calamité, la plus grande insanité pour une créature humaine est d'aimer celle qui appartient à un autre.

Quand les idées sont si altérées , je suis bien obligé d'en appeler encore au témoignage de* toute

la nature vivante. Les espèces animales en liberté ne mentent pas, ne fraudent pas dans leur union. Si deux lions ou deux cerfs convoitent la même femelle, l'un chasse l'autre de son domaine , et le mensonge n'entre pas dans leur caverne ou leur forêt, pour altérer le type de leur espèce ; des combats furieux assurent la postérité des plus forts, des meilleurs de leur race. Ils régnent en sécurité dans leur famille sur leurs lionceaux ou sur leurs faons.

Mais, qu'est-ce que cette joie furtive que l'homme prétend tirer de l'épouse d'un autre? De quel bonheur veulent-ils parler dans une alliance où tous deux se trompent nécessairement ? Ils se jurent d'être fidèles et chaque souffle est une infidélité. Mensonge de l'âme et du corps; pas un instant où le plus aimant, le plus aimé ne doive se dire : Elle me trompe; elle ment; elle engendre pour un autre dans le mensonge et dans Je crime : crime au nom des conventions humaines, ou crime au nom de l'amour immortel.

f Et vous appelez cela : succès, conquête, joie, Éfconheur, volupté, félicité? Moi, je l'appelle desespoir.

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