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CHAPITRE IV

Une intervention surnaturelle est-elle nécessaire pour expliquer la nature humaine ?

Un naturaliste promet de tout expliquer par des lois, sans avoir besoin d'une intervention surnaturelle. Je marche après lui dans ce chemin. Mais tout à coup le cœur lui manque. Il s'arrête étonné. Il vient de rencontrer un phénomène qui déconcerte sa philosophie naturelle. Pourquoi, dit-il, l'homme n'est-il pas velu comme les quadrupèdes ?

Je réponds : Les mammifères à fourrures montrent par là qu'ils sont originaires du Nord, ou au moins d'une contrée froide. Les animaux à robe (chevaux, bœufs), sont originaires d'une contrée moyenne (Tartarie, nord de l'Inde). Quant à l'homme il n'est pas le seul être qui naisse nu.

L'éléphant aussi est nu. Il a la peau noirâtre, huileuse, entièrement rase comme le nègre. Pourquoi ? Parce qu'il appartient à la région tropicale.

Une fourrure, une peau velue l'eussent empêché d'habiter ces contrées. Concluons que si l'homme est nu, c'est qu'il est originairement compatriote de l'éléphant. Il est né comme lui dans la zone chaude. Par là, il porte en naissant témoignage de son premier lieu d'origine.

Quand l'homme a quitté la zone torride, il a dû lutter contre un climat qui lui était étranger. D'où les vêtements de peau d'ours, de lion, de loup ou de kangourous, suivant la différence des lieux.

S'il vient nu dans le monde, ne dites plus que c'est là une anomalie, un mystère inexplicable (1). Plaindre l'homme de naître nu, c'est un effet de rhétorique qui ne peut plus prendre place dans l'histoire naturelle. Plaignez donc aussi le rhinocéros, car lui aussi est nu. Ses oreilles sont les seules parties de son corps sur lesquelles il y ait des poils ou plutôt des soies.

C'est par le hasard d'une découverte que l'on a su que le mammouth était velu dans les contrées froides. Il a laissé sa crinière, il a dépouillé sa fourrure, à mesure qu'il s'est avancé vers le Sud. Ses descendants transformés sont nus, sous le soleil de l'Inde et de l'Afrique.

Comment la voix de l'homme préhistorique

(1) Wallace, The Theory of natural sélection, p. 345.

a-t-elle pu s'adoucir, prendre des inflexions mélodieuses? Cela aussi paraît inconcevable au même savant (1), sans un instituteur surnaturel?

Réponse : Toutes les voix de la nature environnante n'étaient pas des rugissements, des hurlements, des cris de bêtes fauves ; il y avait encore les mélodies des oiseaux. L'homme qui a tout imité, a imité aussi les voix des oiseaux chanteurs. Il en a rempli ses premières langues. Il a écouté leurs cadences, il les a reproduites. Ainsi les organes de la voix se sont assouplis dans l'homme ; il a chanté avant de parler. Toujours et partout il a trouvé des instituteurs.

Mais la conscience ! D'où vient-elle ?

Je comprends que la conscience endormie dans la matière s'éveille par degrés, à mesure que la matière se développe. Nous sommes inconscients la moitié de notre vie, pendant le sommeil. Souvent, alors, nous n'avons pas plus de conscience que la pierre et nous disons: J'ai dormi d'un sommeil de pierre ou de plomb.

Par degrés, nous acquérons une demi-conscience, végétative ; puis enfin la lumière complète de la conscience. Ce qui se passe chaque jour, dans chacun de nous, explique ce qui se passe dans le corps entier de la nature.

(1) Wallace, Nttural Sélection, p. 350,

Oserai-je dire que Buffon a trop réduit les espèces animales au pur mécanisme, qu'il leur a trop refusé les plus simples lueurs intérieures, alors même qu'il les peignait en traits éclatants? J'avoue qu'il a ainsi grandi l'homme, mais il l'a rendu incompréhensible. Nul être avant lui qui l'annonce et le prépare. Nulle ombre d'intelligence avant lui sur la terre. Enfin il arrive, et rien n'a fait pressentir sa venue.

Resterait aujourd'hui à écrire la psychologie du règne animal avant l'homme. C'est là certainement une des tâches réservées à notre temps. Du fond des ténèbres intérieures où tout animal est plongé, on verrait luire un premier rayon d'intelligence, et ce rayon augmenter de race en race jusqu'à la dernière scène où le genre humain apparaît dans la splendeur du monde intellectuel. La scène ne serait jamais vide; et l'esprit ne serait que plus merveilleux, lorsqu'on verrait par quelle série d'ébauches il a été préparé dans le grand atelier de la vie universelle. Deux observations qui me reviennent souvent, et dont la place est ici, achèveront ma pensée.

Un jour, Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire me montrait la ménagerie du Jardin des Plantes.

Nous arrivâmes aux loges des animaux féroces. Dans une de ces loges étaient ensemble un lion et une lionne. Ils étaient debout, immobiles, et sem-

â2 L'ESPRIT NOUVEAU.

blaient ne pas nous voir. Le lion, levant sa large patte, la posa doucement, lentement sur le front de la lionne. Tous deux restèrent dans cette attitude aussi longtemps que nous demeurâmes en face d'eux.

Que voulait dire ce geste ? Un peintre qui eût voulu représenter la douleur calme, la compassion du plus fort, eût-il inventé quelque chose de plus saisissant ? Encore aujourd'hui cette image me revient et me parle pendant que j'écris ces lignes. — Qu'est-ce que cela? dis-je à Isidore Geoffroy. — Leur lionceau est mort ce matin, me répondit-il. Je compris alors ce que je voyais. Pi lié, bienveillance, sympathie, ces sentiments se lisaient sur ces fronts ridés. Si vous eussiez assisté à ce spectacle, vous ne demanderiez pas aujourd'hui d'où peuvent naître de tels sentiments et s'il est possible qu'ils aient été éprouvés avant l'homme, dans le règne animal.

Autre observation : Les animaux sont capables défaire des expériences sur eux-mêmes, de façon à se corriger d'une illusion. Vous êtes-vous jamais demandé comment ils peuvent échapper aux illusions de l'écho ? J'en eus un jour un exemple frappant qui doit être rare à cause du concours des circonstances qu'il exige*

Un soir, à Schweizerhalle, j'entendis un gros chien, arrivé de la veille, aboyer sur le seuil de

la maison. Un écho lui renvoie son aboiement. . A cette voix étrangère, le chien répond par un cri de menace. Ce cri lui revient ; il aboie plus fort. De plus en plus jrrité, il passe à tous les degrés de la colère. Il hurle ; un long hurlement [ lui répond. Puis, tout à coup, comme si une lueur [ avait^ traversé son intelligence, il change brusquement de ton ; l'écho change aussi. Dès lors, le chien commence à se reconnaître dans la voix étrangère. Il jette encore un cri, puis deux, en baissant le ton, jusqu'à ce que le doute ait cessé pour lui, et qu'il se soit entièrement retrouvé dans les intonations de l'écho. Alors il se calma en grondant; il sembla dire : C'est moi.

Qu'est-ce que cela, sinon une expérience volontaire, un commencement de réflexion, une première lueur psychologique dans les limbes du règne animal?

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