CHAPITRE VII
Rapports de l'Amour et du Génie créateur. — En . quoi consistent le progrès et la décadence des arts.
Si l'amour du beau est ce qui maintient les espèces animales, comment s'étonner que ce sentiment soit inné dans l'espèce humaine? Ne demandez plus d'où il vient, comment il s'est formé* Il sort des sources mêmes de l'être. Il est né, non pas d'une réflexion, mais des conditions mêmes de la vie. Il est au fond de l'existence humaine,.
L'oiseau cherche le beau dans le plumage, dans le chant. Comment l'homme n'aurait-il pas à son tour cherché le beau dans la vie- et dans l'art? Si le rossignol chante pour charmer sa femelle, comment l'homme n'aurait-il pas la faculté d'inventer des chants, des poésies, pour charmer son espèce? L'amour du beau n'est pas une fantaisie, c'est une des lois de toute la nature vivante.
L'oiseau déploie artistement son plumage, ses
pierreries vivantes, topazes, saphirs, émeraudcs, pour atleind p e au beau dans son espèce; comment l'homme n'aurait-il pu y atteindre dans la nature humaine? Si le paon fait la roue par orgueil ou par amour, pourquoi l'homme ne se pavanerait-il pas dans l'Apollon du Belvédère?
Toutes ces prétendues impossibilités disparaissent, sitôt qu'on y applique la vue générale des espèces comparées.
Admettez que, dans la nature, la beauté est utile, que la fleur se pare de ses couleurs pour attirer les insectes qui servent à la féconder; j'étends cela à l'art humain, et j'incline à penser qu'il est, lu?, aussi, plus utile qu'il ne vous semble aujourd'hui. Vous verrez que le beau n'est pas seulement une décoration. Il est, le plus souvent, une cause de durée pour un peuple.
Telle nation se couvre des plus belles couleurs de la poésie, de la peinture, de la parole humaine. A quoi bon? dites- vous; on pourrait se passer de poètes. Dites aussi qu'on pourrait se passer de fleurs, de rayons et de ces essaims qui propagent la vie.
Sous la forme immortelle de Tart, une nation peut s'envelopper et subir de longues métamorphoses sans mourir. Comme une chrysalide dans sa coque, elle se réveille et parcourt de nouveaux cycles de vie. Qui peut dire qu'Homère, Sopho-
cle n'ont pas servi à prolonger l'existence de la j Grèce et à la faire revivre? Ils ont attiré sur elle les yeux du monde, qui, sans cela, l'aurait laissée mourir. Et l'Italie, n'a-t-elle pas été conservée par Dante, Pétrarque, Raphaël, pendant trois siècles de mort apparente?
Une nation serait donc une larve. Celles qui périssent tout entières sont celles qui n'ont pu s'envelopper d'une forme immortelle d'art ou de poésie. Elles n'ont pu s'endormir du sommeil de la chrysalide. Elles sont mortes.
Rien ne ressemble plus au génie créateur que l'amour. Il est, comme lui, toujours nouveau. Il s'absorbe, comme lui, dans sa propre création. Il ne voit qu'elle, et il la voit partout. C'est l'univers entier qu'il concentre dans ce qu'il aime. Il le voit dans la trace d'un pas sur la poussière ; il le retrouve scintillant dans l'étoile la plus lointaine. C'est qu'il a créé ce qu'il aime. Il compose un poëme qui respire, il sculpte une statue vivante.
N'est-ce pas ainsi que le génie qui crée une œuvre d'art en est possédé? Chaque objet de la nature lui fournit un nouveau irait pour l'achever. À Iravers la pierre ou l'airain, il cherche l'œuvre dont il est épris. Il convoite la beauté dans les veines du marbre. Amour insatiable que toute vie révèle. C'est en cela que je fais consister la différence
entre les époques fécondes et les époques stériles.
Dans les grands âges de créations d'art, l'homme est doué d'un amour tout-puissant poui tout ce qui renferme un germe de beauté. Les artistes de l'antiquité grecque et de la Renaissance étaient tous amoureux de ce qu'ils rencontraient de beau dans l'espèce humaine et dans les choses.
Ils éprouvaient pour les œuvres d'art le même transport que les âmes éprises sentent l'une pour l'autre à la première rencontre.
A quoi aspiraient - ils ? A enfanter le beau, à faire du présent un Vivant Éternel ; les chefsd'œuvre naissaient d'eux-mêmes.
En vain, ce premier transport passé, les choses restent ce qu'elles étaient; la terre est la même, mais l'homme ne la voit plus des mêmes yeux.
Chaque jour qui se lève a beau offrir la même merveille ; l'homme est changé. Le grand Amour aux ailes d'or ne le possède plus. Toute création lui devient impossible. Ses efforts pour masquer son indifférence ne tromperont ni le présent ni l'avenir.
Il n'aime plus : tout est là. Impuissance, décadence, stérilité.
Les artistes orientaux n'étaient pas amoureux de leur sujet; ils n'en approchaient qu'avec la
crainte de l'enfant. Gomme l'amour leur manquait , ils ne pouvaient produire la vie. Froid? colosses qui restent de pierre.
Celui qui a dit, dans l'antiquité, que la sculpture et la peinture sont nées le jour où un amant a gravé sur la muraille l'ombre de celle qu'il aimait, a trouvé le sens de l'art.
L'art est, en effet, une dépendance du grand domaine de l'amour, dans ce sens qu'il faut que l'artiste aime les choses qu'il représente; sinon l'indifférence se glisse sur sa toile ou dans son marbre et l'art ne peut naître.
Comment voulea-vous que l'artiste fasse circuler le sang dans le marbre, dans l'airain, dans le bois, sur la toile, s'il ne le sent pas circuler dans ses veines?
Vous regardez avec indifférence les forêts, les eaux, les rochers. De quel droit prétendez-vous les faire revivre sous votre pinceau? Professer l'indifférence, c'est professer la stérilité.
Dans leur première époque , les Égyptiens ont aimé les choses vivantes ; toute leur sculpture est fondée sur cette époque. L'esprit sacerdotal a glacé cette première fleur pour des milliers d'années. Il n'a pu l'anéantir.
' Si ceux qui se vantent de leur sublime mépris de toutes choses et de leur froide ironie étaient sincères , ils ne pourraient rien produire. Mais,
sous ce masque, il y a encore quelque reste caché d'une sympathie ou d'une haine, ou au moins, le souvenir d'un temps passé ; et c'est de là qu'ils s'inspirent. La cendre éteinte reste féconde.
Quand vous voyez la vie universelle se dilater, de degré en degré, et l'infini se dérouler devant vous, avouez que la froide ironie est une puérilité prétentieuse. Il n'y a que les enfants qui bâillent au spectacle du lever et du coucher du soleil.
Les Grecs ont fait de la sculpture, parce qu'ils aimaient les beaux corps ; les Flamands, des intérieurs , parce qu'ils adoraient leur chez-soi; les hommes de la Renaissance, des œuvres éclatantes de tous genres, parce qu'ils étaient épris de tout ce qu'ils voyaient.
Ne rien aimer, ne rien haïr, tout mépriser et vouloir écrire, peindre ou sculpter, c'est vouloir paraître sans être.
Quelle est donc la marque des artistes de décadence? La voici : ils n'aiment rien; ils ne peuvent rien enfanter de vivant.
Comment a-t-on pu dire que les vierges de Raphaël ne sont que de beaux animaux? Je crois bien plutôt que Raphaël a été amoureux de chacune des vierges qu'il a peintes ; c'est pour cela qu'il a mis tant d'amour divin dans chacune d'elles. Ses Enfants Jésus sont ses vrais fils.