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CHAPITRE VIII

Comment l'Art peut être à la fois vrai et moral

Comparons Fart à la réalité des choses humaines.

Un roman où l'on verrait tous les honnêtes gens l'emporter sur les vicieux ne serait pas lisible, tant il serait fade à force d'être faux. Si une œuvre d'art s'attache seulement à la vie réelle, elle montre l'avantage du méchant sur l'homme de bien ; cette œuvre est vraie, mais immorale.

Comment donc l'art peut-il se sauver et être à la fois moral et vrai?

Voilà la difficulté. Elle se résout par ce sentiment instinctif qui est au fond de toutes les grandes œuvres : le méchant a l'avantage dans la lutte de la vie, en tant qu'individu ; mais l'homme de bien, même vaincu, l'emporte, comme représentant de Tintérét général de l'espèce humaine.

Le premier, dans sa victoire, ne triomphe que pour lui ; le second, vainqueur ou vaincu, com-

bat pour le genre humain. 11 meurt et son idée survit ; le monde en profite. Voilà la morale dans l'art.

Examinez ce qui se passe dans un poëme, un |drame. Nous ne nous sentons pas représentés par le méchant. Néron, Iago, Lovelace ne sont pour nous que des individus qui nous sont étrangers ; mais nous nous retrouvons dans la victime, quelle qu'elle soit. Combat de l'individu et de l'espèce, c'est le fond même du drame, sa morale et sa vérité.

Nous sortons d'un drame oppressés par la victoire du méchant et consolés par l'attente d'une revanche de la justice.

Voilà pourquoi aucun dénoûment ne nous satisfait. Heureux, nous le soupçonnons d'être faux; malheureux, nous en attendons un autre.

Chaque drame nous laisse ainsi le désir et le pressentiment d'un autre drame.

On a blâmé le dénoûment de Tartuffe. C'est qu'il n'est pas conforme à la vie réelle. Dans le monde, Tartuffe l'eût infailliblement emporté. On eût vu Orgon et les siens chassés de la maison et M me Pernelle demandant humblement l'aumône à la porte de l'imposteur. Ce dénoûment 'était le vrai, mais il eût paru intolérable. Molière n'y a échappé que par le deus ex machina.

Il y a des œuvres qui dessèchent l'àme hu-

maine et ôtent jusqu'à l'espérance. Celles-là, quand même elles seraient peuplées d'anges, seraient la perte de toute morale, puisqu'elles en tarissent la source. Je conçois, au contraire, des œuvres où tous les personnages seraient méchants et qui pourtant seraient morales ; ce serait celles qui, en me promenant dans l'enfer, me -donneraient l'amour passionné du ciel.

Nous venons d'entrevoir, par l'imagination, l'abîme du mal et du faux. Osons y descendre.

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