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CHAPITRE IX

Théorie du Mensonge.

L'univers ne ment pas. Étudiez la physionomie de tous les êtres (car chacun a la sienne), vous verrez qu'ils disent ce qu'ils doivent dire. De génération en génération, l'expression de leurs sentiments internes s'est gravée sur leurs traits en signes involontaires ; langage universel quine trompe que ceux qui veulent être trompés.

Après avoir comparé les physionomies, les gestes instinctifs des hommes et des animaux, Darwin (1) a décrit les signes extérieurs des principales passions. Ces signes, se retrouvant à peu près les mêmes à chaque degré de l'échelle animale, sont dus à l'hérédité; l'homme les a reçus le plus souvent de ses premiers ancêtres. Il y a ainsi une tradition de marques extérieures pour

(l; Charles Darwin, The Expression of Ihe émotions in man and animais, 1872.

chaque situation de l'esprit : amour, haine, surprise, désir, angoisse, souffrance, étonnement, crainte, horreur. A chacun des états internes répondent certains mouvements de muscles qui le trahissent aux yeux, comme si une main invisible révélait et gravait, au dehors, dans la chair et dans les jfibres, la vie cachée.

Parmi ces situations de l'esprit, je cherche en vain le mensonge. Combien il serait utile de pouvoir en décrire scientifiquement les signes les plus caractéristiques ! Par malheur, ce sont précisément ceux qui manquent au tableau comparé des expressions et des physionomies dans ranimai et dans l'homme.

Encore une fois, c'est que l'animal ne ment pas; il n'a pu transmettre à l'homme les signes caractéristiques du mensonge, Le loup, le tigre ne vous flattent pas pour vous mieux déchirer. Le lion ne se déride pas pour vous capter. 11 ne se fait pas un rugissement de courtisan. La vipère se cache, il est vrai ; mais dans ses yeux perçants vous pourriez lire sa haine. Elle ne ment pas. Le chien enragé montre par sa gueule écumante, par sa course effrénée, la rage qui le consume ; il ne ment pas. Même les singes anthropoïdes n'essayent pas de se composer leurs traits. Ainsi de tous les autres. Ceux qui, comme l'araignée, tendent des embûches, ne caressent pas d'à-

vance leur proie. Ils ne mentent pas. Quant au langage des animaux, ils écoutent et imitent des bruits et des voix étrangères. Mais, dans cette imitation, rien qui ressemble à l'intention de paraître ce qu'ils ne sont pas.

Un seul être ment sur la terre, c'est l'homme. Lui seul parvient à se composer un masque, un langage, un visage qui le fait paraître tout le contraire de ce qu'il est. De là vient la difficulté de saisir les traits caractéristiques du mensonge. Nul animal inférieur ne peut en donner l'idée. Comment donc s'est formée la faculté de mentir dans l'homme ? Pourquoi ce privilège ? Question que personne ne s'est posée. Il faut pourtant essayer de la résoudre. Toute la destinée humaine est là.

Chose étrange, en effet ; il est plus facile de voir comment l'homme a reçu de l'animal un héritage de vérité, que de voir comment et de qui il a reçu la capacité du mensonge.

Le carnassier ne sait que so .tapir dans une embûche j mais, là, il ne sait pas adoucir sa face, voiler sa paupière, fausser sa voix, dérider son front, sourire de sa gueule béante, se métamorphoser en agneau. L'homme le sait. Pourquoi?

Parce qu'il a appris à se dominer; et, parcelle puissance, l'instinct animal de la ruse devient mensonge réfléchi dans l'homme. Chez lui, tout

peut mentir : le visage, la voix, la bouche, la main, les yeux, le geste, la marche, le corps entier. Ce qui n'est chez l'animal qu'une transformation inconsciente (mimicry) est instantané chez l'homme. Il sait prendre la voix et la couleur de sa proie ; il sait mimer sa victime.

Voulez-vous donc reconnaître le menteur? Vous pouvez y parvenir en observant quelques-uns des signes suivants : l'œil éteint (car il s'agit de ne pas se laisser découvrir par le regard) ; le visage pâle (tout le sang se retire au dedans comme si la vie même se dissimulait) ; les prunelles tournées vers les extrémités opposées (moyen d'égarer l'observateur) ; les sourcils froncés et soudainement épanouis (c'est d'abord un effort, qu'il faut aussitôt cacher); les dents serrées et bientôt la bouche entr' ouverte (comme pour retenir la parole et la lancer en même temps) ; surtout la langue qui s'effile et se darde dans un mot précipité ; souvent la démarche serpentante, comme pour attaquer et fuir" au même moment.

Mais que sont ces signes réduits à eux-mêmes? Ils doivent se combiner avec les traits et l'expression de celui à qui le menteur s'adresse. Car, la première condition pour lui est d'imiter fcelui qu'il veut tromper. Il en prend le visage, le ton, le geste, en sorte qu'il diffère de lui-même aussi souvent qu'il change d'interlocuteur. De là une

variété infinie qui échappe à l'analyse clans le même individu : simple avec les simples, violent avec les violents, timide avec les timides, le mot qui fait le fond de sa langue est : loyauté.

Maintenant, au lieu d'un seul, supposez une classe d'hommes ou une société qui s'étudie à mentir. Vous verrez une combinaison d'expressions fugitives dont aucune langue ne peut donner l'idée et qui, s' effaçant les unes par les autres, aboutissent à un manque absolu -d'expression. Quand vous croyez avoir saisi le menteur, il se dissimule sous la raideur du masque; rien ne ressemble plus à la raideur de la mort.

Voyez le Judas de Léonard de Vinci dans le tableau de la Sainte Cène.

Le génie réfléchi de Léonard a saisi quelquesuns des traits que nous cherchons. Jésus vient de dire : L'un de vous me trahira. A ces mots, tous les disciples sont saisis d'horreur. Ils se lèvent, ils se penchent, ils interrogent, ils tendent les mains, ils se partagent en groupes. Un seul reste froid, immobile • : c'est Judas. Reconnaissez-le à celte fixité, à cet isolement, à ce front d'airain, perdu dans l'ombre. Gomme il est sûr de luimême, le coude fortement appuyé sur la table 2 Que les autres s'émeuvent, gesticulent, rejettent le soupçon, découvrent leur poitrine. Pour lui, il est impassible comme le Christ ; car de tous les

Douze, il est celui dont l'altitude ressemble le plus à celle de Jésus. Il se tourne vers lui, il se modèle sur lui. Voilà bien l'homme en qui tout ment, excepté sa main droite qui serre convulsivement la bourse. Mais qui pourrait faire attention à ces muscles crispés, à ce poing fermé, au milieu de toutes ces mains loyales qui s'ouvrent, se cherchent, interpellent, s'étonnent, interrogent, protestent en pleine lumière ?

Le geste, ai-je dit, est le même dans Jésus et dans Judas. Une différence pourtant : Jésus étend sur la table la paume de sa main ouverte, visible à tous. Judas fait le même geste; seulement sa main est renversée, comme celle d'un homme qui cache son jeu. Il se retourne à demi vers le Christ, et il fait sur lui-même une ombre épaisse ;

c'est cette ombre qui le dénonce et qui dit : Voilà Judas. Tous les autres, excepté lui, rayonnent de la clarté du jour et des splendeurs du Christ.

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