CHAPITRE X
D'où vient la Justice ? — D'où vient l'avantage des méchants dans le combat de la vie?
D'où vient la justice? Notion inexplicable, nous dit-on, d'après les lois connues de la nature. Car, il n'est pas utile à l'individu d'être juste; il périrait s'il l'était réellement. D'où peut donc venir le sentiment du juste dans l'homme préhistorique ? Où en a-t-il reçu le germe? Ce n'est pas lui qui se l'est donné; ce n'est pas le monde qui lui en a fourni la notion. Il n'y a, encore une fois, qu'un pouvoir extra-mondain, en dehors de la nature, qui lui a révélé la justice.
Voyons cela de plus près. Je crois apercevoir, au contraire, que la Justice est née de l'amour et qu'il y en a un premier germe inconscient dans toute créature vivante. L'oiseau qui apporte la pâture à sa femelle dans le nid où elle couve ses œufs, ne s'oublie-t-il pas lui-même pourunaulre? Ne fait-il pas un acte de justice ? La poule, qui
L'ESPRIT NOUVEAU. f>3
distribue également la nourriture à chacun de ses petits, n'est-elle pas juste à son tour?
L'un est-il sacrifié à l'autre? Non. Us ont semblable part, comme s'ils étaient régis par un code éternel : premier instinct de répartition équitable. La lionne elle-même ne fait-elle pas la part égale à ses lionceaux, et la louve du Tibre à Romulus et Rémus? La femme préhistorique ou sauvage n' allaite- t-elle pas également ses nouveau-nés, sans quoi l'espèce s'éteindrait au moment de naître? Et qu'est-ce que tout cela, si ce n'est la première lueur de la justice sous la forme de l'amour maternel qui dompte même les lions? Véritable législation primitive.
Ne dites donc plus que la justice ne peut être née sur la terre; qu'il a fallu, pour cela, que des êtres surnaturels aient dressé l'homme à l'équité, au sens moral, comme l'homme dresse aujourd'hui les animaux domestiques à la chasse, au manège, à l'équitation, à l'habitude de porter les fardeaux, de traîner les chars, de garder les troupeaux.
La justice est née de l'amour : il a seul fait ce miracle.
Vous soutenez que la justice n'est que le sentiment de la prudence. Je ne fais pas le mal, parce que j'ai peur d'être puni. Je vous assure que vous vous trompez. Je pourrais faire beaucoup de mal sans la moindre crainte d'être châtié.
Si je ne le fais pas, il faut absolument trouver un autre motif que mon intérêt. Est-ce la sympathie? Mais quoi ! me sentirais-je dégagé de toute justice envers ceux qui me sont antipathiques? Non. Je m'obstine à penêer que la même force qui tient les mondes en équilibre, descendue dans l'esprit de l'homme, y devient équité, justice, sentiment moral.
À cela vous objectez que la justice diffère partout; qu'il y a des peuples qui en sont entièrement dépourvus. Mais c'est là ce que je nie à mon tour, car toute société humaine a un certain sentiment de justice. Les voleurs ont un code qu'ils observent entre eux dans leurs repaires, les sauvages dans leur tribu. — Justice informe.
— Oui, sans doute, mais embryon de justice, et cet embryon d'où vient-il? Encore une fois la justice n'est pas seulement la fille avisée de la prudence : elle descend de plus haut.
Voyez la conscience de l'homme de bien.
Pourquoi est-ce le plus beau spectacle de la terre ?
Est-ce seulement parce qu'elle est d'accord avec la loi écrite, avec l'institution locale, le gouvernement, l'autorité officielle? Non, elle est d'accord avec toutes les vérités qui soutiennent l'univers. « Les cieux pleuvent la justice. » Rien de plus vrai. Ne dites plus que la crainte de la pénalité
forme seule la conscience de l'homme de bien.
Dites , au contraire , que ce qui est ordre ,
? pondération, équilibre, équivalence des forces
{dans la nature devient justice dans l'homme. Per-
jdre l'équilibre, la balance intérieure, voilà le
commencement de l'injustice.
Il y a, je le sais, dans la nature, une certaine hypocrisie inconsciente. Chaque insecte prend un petit masque et contrefait son voisin. Tous les êtres se déguisent pour échapper l'un à l'autre. . Ces déguisements, très-visibles dans les êtres inférieurs, moins apparents dans les autres, sont ce que les naturalistes anglais appellent mimicry. Les plus faibles miment les plus forts. Imitation d'une créature par une autre, œuvre non volontaire, mais inconsciente,, dans la grande mise en scène de la nature.
Chez l'homme, ceux qui n'ont que l'apparence de la vertu ont l'avantage sur ceux qui la prennent au sérieux ; car, l'homme est de sa nature comédien, et celui qui joue le mieux a toutes les couronnes.
Ajoutez que ceux qui emploient tour à tour le vrai ou le faux, suivant l'intérêt qu'ils ont à choisir l'un ou l'autre, ont l'avantage sur ceux qui n'emploient que le vrai. Ils ont deux voies ouvertes, là où les autres sont confinés dans une seule, C'est la réponse à toutes les questions de Job
sur la prospérité de l'hypocrite. Il se sert à la fois du vice et de la vertu. Il a deux pouvoirs con-!
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On a réhabilité, de notre temps, Tibère, Néron.' Lucrèce Borgia est devenue la bonne Lucrèce.
Pourquoi non? Je ne doute pas que le plus méchant homme agisse en homme de bien, quand cela lui est utile, sauf à se rejeter dans le crime, le jour où le crime le sert.
Dans l'état actuel des choses, le mensonge donne à un homme, pour le combat de l'existence, un avantage signalé sur celui qui n'emploie que la vérité. A quoi donô sert la justice? Voilà le cri de l'antiquité qui éclate de nouveau. C'est là encore une fois la question que notre temps pose avec plus de force qu'aucun autre. Voyons si notre époque nous fournira la réponse qui a manqué aux époques précédentes.