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CHAPITRE XL

Suite. L'on vient la victoire des méchants?

Au dix-huitième siècle, les philosophes pensaient que la vertu n'est que l'utile.

Et moi je demande : Comment peut-il se faire qu'il y ait encore des hommes qui restent fidèles à la vérité? Elle leur est utile, dites-vous?

Dérision des dérisions ! En quoi la dépression, la misère, la persécution, le mépris sont-ils utiles à l'homme ?

J'ai toujours vu les gens de petite conscience s'armer de cette maxime, que la vertu est l'utile, pour en écraser l'homme de conscience.

Laissez-le, disent-ils, c'est un sage, un être singulier; il n'a besoin de rien. Sa conscience lui suffit ; ce serait le gêner que de lui laisser ce qui lui appartient, avec sa place au soleil.

Disant cela, ils le dépouillent et le mettent à nu par déférence, par scrupule ou par amour de la justice ; je vous le laisse à deviner.

r»S L'E&PRIT NOUVEAU.

Ils s'excusent par ces mots : Nous ne voulons pas de l'idéal. A quoi tout l'univers répond : Vous n'êtes ni dans l'idéal, ni dans le réel, el plus loin encore de la réalité que de l'idéal. Vous êtes dans le faux, c'est-à-dire dans le néant.

Caractères d'un monde de décadence : toute franchise un embarras, toute honnêteté un obstacle, toute vertu une exagération, tout mensonge une habileté, tout vice une bonne fortune, tout honneur une maladresse, toute loyauté une sottise, tout principe une ânerie. On me fuit commo un principe, dit l'homme de bien.

Pourquoi vivent les méchants , et sont-ils gorgés de richesses? Cette seule question de Job, me donne la date du poëme iduméen. Répondez avec assurance que l'auteur vivait dans une société déjà en décadence. On le voit clairement par le caractère même de l'énigme qu'il pose. Ce n'est pas clans un temps de prospérité nationale qu'il se serait avisé de sa question.

Les idées de Sacrale sur la justice, qu'il regardait comme la première condition du bonheur, appartiennent à une société encore prospère, aux derniers beaux jours de la Grèce. Périclès dan? le gouvernement, Socrate dans la philosophie, se répandent l'un à l'autre comme Machiavel répond à Borgia.

Trop souvent j'ai vu le méchant avoir sur

l'homme cle bien tous les avantages dans le combat de l'existence ; trop souvent j'ai vu le plus honnête foulé aux pieds, comme un embarras ou un reproche. Sans plus de discussion, je tiens pour réfutée la maxime, que la vertu n'est que Futile. Mais une autre question s'élève : l'amour de la vérité nuit à l'homme, et pourtant l'homme reste fidèle à la vérité. Voilà, sans rhétorique, l'énigme nouvelle. Essayez de la résoudre.

D'abord, considérez ce premier avantage du méchant : les bons le craignent. C'est absolument comme s'ils l'aimaient, . puisqu'ils font pour lui, par crainte, tout ce qu'ils feraient par amour.

Autre avantage du méchant. Il dépasse toutes les prévisions de ceux qui ne le sont pas. Il a une fertilité d'inventions monstrueuses que nul autre que lui ne peut égaler. Chez lui, le mal produit le mal par une progression indéfinie du mal, monde fermé à l'esprit de l'homme de bien. Celui-ci est condamné à être toujours surpris par les spirales d'enfer que le méchant déroule sous ses pas.

Que sont les combinaisons des criminalistes, au prix de celles des criminels? De purs jeux d'enfants.

Quand je suppute ainsi les avantages du pervers, ses facultés d'invention, sa puissance de

menlir, toutes ses fibres conspirant à tromper, sa quasi-certitude de faire croire ce qu'il veut, je commence à m' effrayer et à trembler pour l'honnête créature qu'il poursuit et qu'il tient déjà dans ses ongles! Que peut-elle lui opposer? Comment se soustraire à ces griffes, à ces morsures venimeuses, elle qui ne possède ni griffes, ni venin ; déjà je la vois perdue sans ressource.

Une foule de questions s'élèvent alors en moi ; car, à ce spectacle, je ne crains pas seulement pour une conscience, une personne. Je crains pour toute l'espèce des bons, des sincères ; et je me demande, pour la première fois, comment restera-t-il sur la terre un vestige de sincérité dans l'individu ou dans l'espèce, puisque la sincérité n'est encouragée ni par les lois, ni par les coutumes.

Il est sûr, en effet, qu'une certaine somme de mensonges (1) fait une partie essentielle de l'éducation des gens bien élevés. Le mensonge est admis dans l'amour, dans la guerre; il est l'âme de la politique ; non-seulement il est admis, encouragé, mais applaudi; seul enthousiasme que je voie encore se produire chez les bonnêtes gens.

Supputant ainsi les ressources accumulées

(1) Wallace, Natural Sélection*

du mensonge, je m'obstinai à me demander par quel prodige a pu survivre la sincérité dans l'espèce humaine; comme si répéter ma question était la résoudre. Enfin, décidé à ne pas désespérer, je m'avisai de penser qu'il y a une force universelle cosmogonique qui soutient la vérité dans l'homme. C'est sans doute l'univers entier qui la défend en lui. Sinon, il y a longtemps qu'elle aurait disparu de la terre.

Prenant confiance dans cette idée, j'en cherchai les raisons, et voici les premières qui se présentèrent à moi. Pourquoi n'y aurait-il pas, indépendamment de l'utilité éprouvée, un principe de vérité natif dans l'homme? Ce besoin de vérité existait avant lui ; il s'est transmis à lui. Chaque être, dans l'univers, tient ce qu'il promet. Chaque aurore promet le jour et le jour lui succède.

Il y avait dans le monde, avant l'homme, des créatures sincères qui marchaient avec loyauté vers leur but.

Telles races, se sachant ennemies, ne cachaient pas leur hostilité sous un masque d'amitié.

Quoi qu'on en dise, cet univers n ! est ni une fiction, ni une fraude; il marche conformément à ses règles, il n'affiche pas des lois pour leur désobéir. Tout est sincère dans les trois règnes.

Si l'univers mentait, il se détruirait au même

moment ; il ne dure que parce qu'il est conforme *\ ses promesses. Quelque chose de cette sincérité inconsciente de l'univers est entré dans l'homme. Elle y est devenue sincérité réfléchie, probité, conscience, morale, devoir. Ainsi la même loi d'équilibre qui soutient les mondes, soutient dans l'homme la vérité.

L'astre arrive fidèlement au point céleste que la loi lui impose. La mer arrive au rivage qui lui est assigné. L'oiseau fait ses migrations par le chemin des ancêtres ; si une partie de ce tout manquait au devoir inconscient, le tout s'abîmerait.

Dans l'homme, cette sincérité qu'il a reçue en naissant, l'embarrasse. Il fait tout pour l'extirper, dès qu'il en a conscience, mais en vain. C'est le sceau de la vie universelle imprimé en lui-même, transmis d'espèce en espèce jusqu'à lui. Il peut l'effacer de ses paroles, de ses actions, de ses pensées, non de son être. En dépit de lui, le méchant reste homme, comme le loup reste loup.

Il a beau tendre ses pièges pour extirper la vérité; la vérité persiste comme la force latente qui meut les mondes et les sphères ; car elle est identique avec cette force.

Chose étrange ! l'homme peut mourir pour la vérité, pour la justice. Il meurt, et rien ne

peut le vaincre ; il meurt, et en même temps il survit dans le vrai et clans le juste. Il trouvr 4ans son cœur la force accumulée de toutes le: vérités inconscientes qui soutiennent runivers. Ouand vous êtes sincère, vous sentez en vousmémo un point de résistance invincible à tous les éléments; diamant que l'effort conjuré des mondes ne pourrait entamer.

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