CHAPITRE XII
Comment la race des gens de bien peut-elle survivre?
Malgré tout, la même question revient et m'obsède; puisqu'elle change de forme, changeons aussi la réponse.
D'après les lois de la raison et de la nature, comment expliquer que le méchant ou au moins le médiocre en fait de morale, ayant une supériorité aussi évidente dans les combats de la vie, la race des gens de bien puisse encore exister sur la terre? Il semble qu'elle aurait dû disparaître depuis longtemps sous les coups répétés et la victoire presque assurée de l'homme de proie. En effet, le fourbe, l'imposteur, l'intrigant/ l'envieux, l'oppresseur ont sur l'homme de bien des avantages analogues à ceux des animaux qui ont des griffes, des serres, des cornes, des
mâchoires endentées, des vésicules de poison sur ceux qui n'en ont pas. Comment donc le juste peut-il survivre et sa race se propager ?
De grands naturalistes de notre temps, tels que M. Wallace, déclarent que cette survivance du juste est incompréhensible par les lois naturelles. C'est là, pensent-ils, un miracle qui contredit les règles les mieux établies et suppose nécessairement l'intervention mystérieuse d'êtres supérieurs à l'humanité.
Pour moi, il me semble, au contraire, que si la race des gens de bien s'est maintenue jusqu'à ce jour, si elle tend même à s'accroître, je puis en alléguer plusieurs raisons, sans avoir recours à aucun miracle. Ces motifs sont les suivants.
En premier lieu, une espèce n'est pas nécessairement extirpée, parce qu'elle trouve, dans la nature, des ennemis plus forts qu'elle et mieux armés. Les éperviers et les aigles poursuivent, depuis l'origine du monde, les familles désarmées des passereaux et des tourterelles. Pourtant, ces familles vivent encore. Les tigres et les hyènes n'ont pu extirper les antilopes. Les loups n'ont pu détruire les moutons; et je parle ici, non des moutons domestiques, mais des moutons sauvages qui, dans le désert de Cobi, n'ont d'autres protecteurs qu'eux-mêmes. Il n'est donc pas absolument incompréhensible que les hommes de proie et de
fraude, dévorant les gens- de bien, n'aient pu parvenir encore à en détruire la race.
A celte raison, j'en ajoute d'autres tirées plus spécialement de la nature humaine.
Le méchant ne l'emporte pas toujours et infailliblement. Quelquefois, il est pris dans ses pièges; puis il ne pense qu'à lui, il ne voit que lui. Dès lors, nul autre que lui ne profite de sa victoire. Au contraire, les victoires du juste, en s'accumulant et s'additionnant, finissent par produire une tradition de justice qu'aucune défaite particulière ne peut effacer*
Trouvez le sage par excellence. En quoi sa sagesse lui est-elle utile ? Il est pauvre, il est nu, il est foulé aux pieds. Oui ; mais sa sagesse, sa pureté, sa sainteté sont utiles à l'espèce humaine.
II est des temps et des lieux où la race des gens de bien diminue et semble disparaître. C'est le temps où les conditions de l'existence leur deviennent trop difficiles ; il en est d'autres où cette race augmente par la raison opposée.
Je crois que les gens de bien augmentent de nos jours. Ils se sentent croître des organes qu'ils n'avaient pas auparavant, et qu'il est difficile de leur ôter : ailes de l'esprit qu'on ne peut leur couper, habitudes prises de s'associer, de se concerter, force d'impulsion acquise, plus de lumières, plus de ressources pour se protéger. Devant
cet accroissement, la population des méchants doit nécessairement diminuer dans un temps donné.
Il s'ensuit que le méchant n'a toutes les chances pour lui que dans les sociétés en décadence Celles-ci disparues, la victoire des gens de proie disparaît avec eux.
Au contraire, sitôt qu'une société se relève, c'est l'homme de bien qui reprend l'avantage sur le méchant ; et, comme les sociétés en progrès tendent à se substituer aux sociétés en décadence, il est manifeste que la victoire des méchants s'efface et que celle de l'homme de bien survil hns le mouvement ascendant de l'espèce hu
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