CHAPITRE XIII
Comment doit se poser le nouveau problème social.
Ici j'entrevois une issue pour sortir du chaos ; je la trouve dans cette définition nouvelle des époques de grandeur et de décadence.
Les temps de vraie grandeur pour un peuple sont ceux où l'homme de bien a plus de chances de réussir que l'homme de proie dans le combat delà vie. Au contraire, les temps de décadence sont ceux où l'homme de proie l'emporte nécessairement sur l'homme de bien.
De même que dans le combat de l'existence chez les races animales, la prédominance reste aux mieux armés d'ongles et de griffes, de même te progrès d'un peuple ou d'une race consiste en ce que l'homme le plus conforme à la justice et au droit, a le plus de chances de l'emporter.
Réduit à ses termes les plus simples, voilà le problème à résoudre pour chaque nation. Il est
clair ; il renferme tous les autres ; il est dans le plan de l'économie universelle. Tout ce qui vit et respire le rencontre et travaille à le résoudre à sa manière. Que de leçons une fourmi, une abeille pourraient donner à de grands peuples !
Voyez toute société qui prospère, par exemple,
les Etats-Unis. L'homme de bien n'y est pas nécessairement éc asé. Loin de là, il s'élève au pinacle sous le nom de Washington et de Lincoln. Ce n'est pas le méchant qui avait tous les avantages dans les beaux temps de la Grèce et de Rome.
Quelquefois, on allait chercher le meilleur à la charrue.
Ainsi, je m'explique, sans avoir recours au surnaturel, l'étrange obstination de l'espèce humaine, dans la justice, malgré la victoire du méchant. Au fond, ses victoires ne convainquent personne. Succès de surprise ; vous sentez que la dernière journée ne peut lui rester.
Dans ma jeunesse, la philosophie se tirait d'affaire en niant ce qui frappe les yeux. Elle affirmait que le méchant porte en lui-même son châtiment; comme si, au contraire, le criminel ne s'endurcissait pas par la continuité du crime. Faisons mieux. Osons voir les avantrges de la double langue du fourbe. Laissons-lui ses chances, gardons les nôtres.
Par là, je ne veux pas dire que l'homme de
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bien, dans les temps de décadence, soit nécessairement condamné à être malheureux. Je dis seulement que, s'il est heureux, il Test en dépit des triomphes du méchant ; il a placé son cœur si haut que, même blessé et saignant, il domine le vainqueur.
Quand les théologiens vont répétant que le juste ne doit pas chercher le bonheur dans cette vie, sur la terre, ils reconnaissent implicitement tout ce que je viens de dire, de l'avantage du fourbe, dans la lutte de l'existence. Ils font tout pour que le champ de bataille lui reste sans combat et sans partage.
Fausse théologie et fausse morale. Nous voulons, au contraire, disputer pied à pied la terro au méchant et lui en ôter l'empire. N'ajournons pas la victoire du juste au dernier jugement. Cela est trop commode pour le pervers. C'est à lui de disparaître.
Que le progrès, chez les peuples, soit aussi lent que vous le souhaitez, il faut pourtant que la fraude et le mensonge ne restent pas indéfiniment la couleur dominante.
Mais qu'est-ce que le mal et d'où vient-il? Le mal est bien souvent la rétrogression vers des organisations antérieures. L'homme du dix-neuvième siècle qui redevient volontairement l'homme de l'âge de pierre, l'animal de proie blotti dans
son embûche, meurtrier, chasseur d'hommes, voilà le mal.
Vous disputez sur le droit de punir. Quand je /ois tant d'hommes pousser l'endurcissement jusqu'à la démence, je crois à la vertu du châtiment. Je comprends que rien ne pervertit l'homme autant que l'impunité. .. Celui qui aurait la certitude d'échapper à toute peine serait pris, comme Galigula, d'une furieuse envie d'en finir d'un seul coup avec l'espèce humaine. C'est le mal des Césars.
Observez les pervers; comptez les degrés par lesquels ils descendent. Ils ne sont devenus tels que parce qu'ils ont été toujours au-dessus de la peine ; ils ont marché, la tête haute, plus vite que la justice. Boiteuse, elle ne saurait les atteindre; ils la dédaignent ; de là le cynisme.
Excepté dans un premier moment de fureur, le peuple n'a jamais su punir. Depuis les Gracques jusqu'à Rienzi, il n'a jamais su que rendre leurs armes à ses ennemis. Ils l'en ont accablé. Histoire qui se perpétue toujours la même et jusqu'ici n'a éclairé personne. Magnanimité née de la faiblesse, non de la force. •
Malgré cela, n'allez pas croire que l'amour du vrai, du juste, nuisible à l'individu, ne sera jamais profitable qu'à l'espèce. Ne m'attribuez pas cette conclusion désespérante. L'amour du juste est une
\ faculté qui finira par trouver son application,
\ même au profit de l'individu. Ne séparez pas
ï Tune de l'autre ces deux moitiés de vérité.
Cherchez à la base de toute société en progrès,
vous trouverez une grande action ou une grande pensée.
Vous n'avez pas assez de foi dans l'âme, dans l'esprit; c'est pour cela que vous scandalisez si souvent le monde par votre abaissement. Gomment ne pas sourire de ces combinaisons de chartes, de constitutions, dans lesquelles on groupe au sommet de l'Etat des enrichis, des privilégiés, sans s'inquiéter jamais de savoir si leur fortune est bien acquise. Dans ces arrangements artificiels, vous n'atteignez jamais une parcelle de vérité.
Je ne sais comment l'homme droit, sans intrigues, sans fraudes, se trouve toujours en dehors de toutes vos combinaisons. Il en est exclu, il est, pour vous, l'obstacle. C'est contre lui que se tournent tous vos projets.
j Quoi que vous en disiez, pourtant, une âme telle qu'il s'en trouve encore, grande, pure, magnanime est, pour le peuple qui l'a enfantée et nourrie, un trésor plus grand, plus utilitaire que tous les fonds secrets employés à la sûreté publique ou à l'élève du bétail. C'est, en effet, le modèle
sur lequel les autres se forment, s'il reste une seule chance pour la dignité humaine.
Cette âme, qui s'enveloppe dans le droit et, pour dire le mot ridicule, dans la vertu, contient en soi plus de parcelles d'or pur que la nation brodée, dorée des dignitaires, des députés bien pensants, des fonctionnaires à tous serments, des archevêques et évêques infaillibles et des employés de première classe, depuis 1815.
Écoutez encore ceci : Pour qui la possède, cette âme juste est une fortune plus grande, un bien plus légitime, un capital plus sacré qu'une fortune de quatre-vingt à cent mille francs de rente, acquise en un jour à la Bourse, réalisée dans les canaux ou les obligations de chemins de fer, enregistrée au bureau des hypothèques et scellée du grand sceau de l'Etat.