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CHAPITRE I

Pourquoi des esprits si ennemis dans une même

nation?

Quelle distance incommensurable met entre les hommes l'incompatibilité des pensées ! Je me sens plus seul, plus étranger cent fois au milieu de certains de mes compatriotes, que je ne serais dans le désert du Sahara ; et pourtant j'ai respiré le môme air, vécu de la même vie. Qui donc a fait cette différence absolue que l'usage de la même langue ne sert qu'à enraciner à chaque mot ?

Explique qui pourra cette incompatibilité de

sentiments, de désirs, d'espérance? Ce n'est pas la tradition des ancêtres, ni l'éducation, ni la différence du sang. D'où vient cet infini entre nous? Je le sens qui s'augmente à chaque souffle. Est-ce la haine ? Mais pourquoi la haine ? Je m'en défends; la différence, entre nous, n'en est que plus grande.

Quand l'esprit se pétrifie, toute pensée féconde lui semble une folie. Est-ce là ce qui nous sépare?

Est-ce la différence d'un esprit qui se glaee et d'un esprit qui s'obstine à penser?

Est-ce la différence de la mort et de la vie? Peut-être.

Mais non. Car la mort enfante la vie et ici elle n'enfante que la désorganisation. Gomment donc, en une même nation, peuvent se produire des esprits si naturellement armés l'un contre l'autre?

Où ont-ils puisé ces tempéraments de feêres ennemis? ..j

Peut-être que dans chacun de nous, notre!

vieille histoire revit et retentit enchacune.de nos fibres. Ne sommes-nous que la résonriaùce.

des haines passées? Le tombeau n'a-t-it iâen étouffé? Les vieilles armures de fer du, n^jren! âge résonnentelles en nous? Sont-ce les clamèttrs, prolongées, inconscientes des Bourguignon^, et des Armagnacs, des ligueurs et des royalistes,

des frondeurs et des mazarins, des feuillants et des girondins? Si cela est, pourquoi suis-je dans un camp plutôt que dans un autre?

Je ne me couvrirai pas de ces raisons d'atavisme. Je n'ai qu'un moment. Je veux que ce moment soit mien, que ma vie date de moi.

Non, je n'ai pas emprunté aux morts mes amours ou mes haines. Je n'accepte pas le legs involontaire des sentiments d'un autre âge. Moi, moi seul, je me sens responsable de ce que je suis ; car c'est moi qui me fais chaque jour. Ne m'excusez pas sur les Latins, sur les Gaulois, sur les Allobroges, ou sur les Francs de ce que je suis aujourd'hui.

Je ne me sens le serf d'aucun temps.

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