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CHAPITRE III

Qu'est-ce que l'Esprit byzantin ? — 'Comment s'éteint une nationalité.

La seule question importante de nos jours, la régénération du peuple français, est la seule qui ne soit jamais posée, la seule qui n'entre pour rien dans les combinaisons de notre temps. Un peuple plongé dans l'abîme veut en sortir, et tous ceux qui ont une puissance s'en servent pour l'y replonger. C'est le spectacle auquel j'assiste chaque jour. Cette nation respire encore ; c'est un-désordre. Le cadavre froid, rigide, voilà la paix, la sagesse.

Tout ce qui se passe dans le monde officiel , discours pour déguiser sa pensée, manœuvres, habiletés qui se prennent au piège, art de parvenir : tout cela est la continuation du mouvement de décadence qui a commencé avec le second Empire. Ces vingt années d'esclavage se perpétuent

dans l'esprit qui les a subies sans résistance : chute de chaque jour, impossibilité de concevoir autre chose que le faux et le vide. S'il n'y avai -que cela dans la nation française, elle ne compte* irait plus au nombre des vivants.

Mais sous le détritus de cette poussière humaine, . voilà tout au fond, loin de cette société morte, un peuple qui chaque jour grandit, aspire à la lumière. Je l'ai vu ; comment pourraïs-je en douter? Il est le contraire du monde momifié qui n'a gardé que le semblant.

Ainsi, d'un coté» esprit de décadence ; il conclut imperturbablement à la mort sociale. De l'autre, esprit de renaissance. Celui-ci n'a presque aucune occasion de parle? , Terçu pour suspect dès qu'il se montre, sa force § 'atteste en toute chose. Tels sont les deux esprits qui luttent comme là mort et la vjie d£ns l'organisation humaine*

Toutes les fois que la liberté a paru en France, elle a ë.té roauditp eorome une hérésie ou un crime.

Au treizième siècle, la liberté se montre avec les Albigeois. Hérésie I Ils sont extirpés dans les supplices. Plus tard, la liberté s'est appelée Réforme. Hérésie ! Les hommes du passé l'extirpent avant la fin du dix-septième siècle. Au dix - huitième , la liberté prend la forme de la philosophie i elle ose paraître sacs déguise-

ments, en 89, dans la politique. Hérésie ! Une réaction de quatre-vingts ans Ta poursuivie et ex* ; tirpée comme un crime. De nos jours, la liberté reparaît. Les mêmes hommes du passé l'appellent radicalisme, et sous ce nom de guerre conspirent . à l'anéantir. Souffrirons-nous cette nouvelle extirpation de l'hérésie ?

Qu'est-ce que l'esprit byzantin?

Quand un gouvernement monacal voyait au loin la lumière transfigurée du Mont-Thabor, et qu'il ne voyait pas chez lui l'Etat menacé au dedans et au dehors, la ville assiégée, le peuple éperdu sur les places publiques, c'était là l'esprit byzantin.

Il consiste à voir ce qui n'est pas, ce qui ne peut être et à fermer les yeux à tout ce qui est.

De nos jours, ceux qui, sous la -République française, s'obstinent à en nier l'existence, pour ne voir que leur Thabor royaliste, ceux-là sont revenus à l'esprit byzantin. Ils nous parlent de la lumière subtile de monarchies fantastiques , et ils nient la réalité qui les enveloppe. Ils se font dé la royauté absente une montagne miraculeuse; et la terre qu'ils habitent, ils ne la voient pas.

Aveuglément volontaire et contre-sens perpétuel, voilà donc le fond de l'esprit byzantin. Il anéantit la patrie ; car comment la sentir, quand on n'habite plus qu'avec des chimères monacales?

Toutes les ressources de l'intelligence sont employées à se donner à soi-même le change, à ne pas sentir ce que Ton sent, à ne pas entendre ce que Ton entend. Dans ce travail de mutilation que devient la France? Elle disparaît comme toute autre réalité. Pour le Byzantin français, rien n'existe que sa vision : légitimité, orléanisme, bonapartisme. Voilà, nous dit-on, le vrai. Il consiste à ne pas être. Au contraire, la République qui est, que l'on voit, que Ton touche , voilà le faux. Elle a le vice d'exister.

Quand ce mal saisit une société, elle est en grand danger ; si ce mal augmentait, ce serait la mort même. Ne croire qu'à ce qui n'est pas, ne se complaire qu'aux fantômes, ne respecter que les ombres, ne nier que l'évidence, n'adorer que le faux ; comprend-on où mène une pente semblable?

Si quelque chose m'effraie , c'est le vide d'idées qu'un pareil état d'esprit entraîne avec lui. Des orateurs connus se succèdent, ils parlent avec assurance ; ils tournent sur eux-mêmes sans jamais avancer, ni rencontrer une pensée. C'est le tournoiement d'une danse de derviches qui se prolonge jusqu'à l'épuisement des forces vitales.

Pourquoi cette affreuse stérilité chez des hommes que la nature a si bien doués ? Pourquoi cette éloquence plus aride que le désert ? Pour-

quoi tant de paroles habiles qui ne peuvent rien taire germer dans une nation ? C'est que tout se passe chez ces hommes en dehors de la réalité.

On fait parler des ombres qui ont la voix exténuée des ombres; pâles habitants des Champs Élysées, ils ont beau enfler leurs voix, il ne s'en échappe qu'un son grêle qui ne peut arriver jusqu'aux vivants.

Vous demandez pourquoi la langue française perd de sa popularité dans le monde ? La réponse est facile. Son autorité diminue à mesure que s'accroissent les déclamations de la réaction française. Le vide, le creux, la fadeur jésuitique, combinés avec une rhétorique furieuse, la haine de la vérité, la peur de l'intelligence, l'horreur de la pensée, en quoi, je vou$ prie, cela peut-il intéresser le monde?

La réalité, la vérité sont les seuls soutiens de l'homme, les seuls aliments d'une vie nationale ; lorsque, par système, on se soustrait au réel, on tombe nécessairement dans le vide.

La gageure de nier la République qui est, peut

bien se soutenir un moment, comme un amusant

défi au témoignage de nos sens et à la clarlé du soleil. Je consens à trouver cela plaisant pour un premier essai de rhétorique. Mais, si cette gageure se prolonge, si on veut me la faire prendre au sérieux, elle s'épuise promptement. Il n'en

reste qu'une déclamation d'école d'où ne peut même sortir aucun effet oratoire, ni à plus forte raison aucun effet utile pour celui qui parle et pour la nation qui écoute. Tout ce que produirait la déclamation de l'absurde tournée en habitude serait d'assoupir une nation au point de l'empêcher de se réveiller jamais.

Je comprends maintenant comment, au murmure de ce genre d'éloquence, les Byzantins se sont endormis du sommeil éternel. L'arrivée des barbares, le fracas des invasions n'ont pu les réveiller.

J'ai vu je ne sais combien de royautés arborer leur drapeau à la tribune. Dans ce conflit, je cherchais vainement la France. Chacune de ces royautés en emportait tranquillement et fièrement un lambeau.

Une certaine faculté de paroles subsiste qui ne disparaîtra jamais chez les Gallo-Romains. Mais ces paroles ne contiennent plus aucun atome de vie; les vieux partis mâchent une poussière de vieux bois sépulcral.

Je connaissais les subtilités doctrinaires nées des invasions de 4814 et de 1815. Je demandais quelle subtilité nouvelle serait enfantée par l'invasion de 1870. Je le sais maintenant. Après les uhlans, voici les sophistes. |

Au nom de la tolérance, il faut, dit-on, trois

royautés et une république dans l'État. Voilà la bonne république, bonne surtout à condition d'être étouffée.

» Ne voit-on pas qu'un État peut subsister avec plusieurs religions, parce qu'aucune d'elles ne prétend être l'État? Mais trois monarchies et une république qui prétendent chacune être l'Etat , n'est-ce pas la dissolution de l'intelligence humaine? Hélas! oui. Chacune de leurs paroles va à cette conclusion. Mais moi, qu'ai-je fait pour être condamné à entendre et réfuter ces inepties?

La vraie garantie de durée pour un gouvernement, disent-ils encore, c'est d'être précaire, de ne pas s'établir dans les esprits, d'être écrit sur le sable, de n'avoir d'autre valeur qu'une ombre. Gage certain de perpétuité : n'avoir pas de lendemain.

Et cela s'appelle sagesse. Oui, la sagesse des intelligences qui ne s'appartiennent plus, des esprits étouffés dans la main de l'ennemi.

On faisait des raisonnements de ce genre dans les diètes polonaises, convoquées sous le bon plaisir de la Russie. On y démontrait que le plus grand bien, pour la Pologne, c'était d'avoir cessé d ! exister. Rien de plus sage que ce bienheureux néant.

vous, qui vous appartenez encore, qui ne pensez pas, ne parlez pas sous le bon plaisir d'un

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maître, écartez ces ténèbres, délivrez au moins nos esprits. Empêchez-les de se faire esclaves volontaires ; ne laissez pas notre intelligence périr comme les intelligences de ceux qui sont tombés en esclavage. Rendez-nous la lumière, le bon sens, tout ce qu'on veut nous ôter.

N'appelez pas libération du territoire la cession définitive de nos provinces aux envahisseurs. Sommes-nous libérés parce que nous n'avons plus Strasbourg, Metz, l'Alsace et la Lorraine? De grâce, trouvez un autre mot qui soit un démenti moins flagrant à l'évidence. Veut-on nous ôter aussi le souvenir? Cathédrale de Strasbourg, qui perces de loin l'horizon, je te Vois d'ici en écrivant ces lignes. Ce n'est pas moi qui t'oublierai jamais.

Reconnaissez à ce signe l'homme en qui s'éteint l'esprit de nationalité. Il devient sourd aux cris de détresse de sa nation. Elle a beau crier : Pitié, pitié ! il répond dans son cœur : Point de pitié ! Et il se fait une âme de pierre.

Ses petites pensées lui cachent les pensées de l'universalité des citoyens. Il hait le peuple qui lui devient une énigme; car est-il besoin d'un peuple, où il n'y a plus de nation? Tout ce qui est esprit public, national, lui paraît un désordre, un péril, une ligue dangereuse, un complot qu'il s'agit de déjouer sans retard.

Au lieu de la France, il dit : Ce pays-ci. A

mesure qu'il s'en détache, il le gourmande, il voudrait le châtier comme s'il l'avait envahi et con-r quis. Ses conseils sont des ordres, et ses ordres ne sont que haine. Il parle en étranger et s'indi- ' gne de n'être pas entendu. En discourant, il frappe l'air du poing fermé, comme s'il tenait un fouet,

La frivolité et la déclamation, quand elles se joignent à l'esprit de routine et à des idées cadavéreuses, sont de tous les spectacles le plus repoussant. Cela ressemble trop $ la Danse des morts.

Jusqu'ici j'avais refusé d'associer et de prononcer ces deux mots : Malheureuse France ! Ils m'échappent aujourd'hui, malgré moi.

Ne se trouvera-t-il donc pas, à. la fin, un homme qui, porté au pouvoir, prenne pitié de cette infortunée nation ? De son côté tant de bonne volonté, tant de patience, tant de bonne foi ! Gela ne touoherat-il personne? Et, d'un autre côté, tant de dureté, tant d'aveuglement, tant de vues personnelles !

Il est certain que, depuis ses malheurs, la nation a montré les qualités d'un peuple digne d'être libre. Que lui a-t-il manqué? Ce qui lui a manqué toujours, un gouvernement qui puisse la comprendre.

Une nationalité qui baisse, c'est un fleuve qui tarit et abandonne ses rivages. Il met à nu les caïmans qui se cachaient dans ses eaux profondes.

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