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CHAPITRE VI

Pourquoi les systèmes sur Homère se sont détruits les uns les autres. — De l'unité de composition en matière littéraire.

Ceux qui supposent une légion d'Homères pour V Iliade et autant pour l' Odyssée, en parlent vraiment trop à leur aise. Où ont-ils jamais vu la nature si prodigue en hommes de génie ? Il les faudrait tous égaux en puissance * sinon, après une rhapsodie sublime, en viendrait une médiocre, après une médiocre une pire. Ne savez-vous pas combien l'imitation est stérile? Que serait cette foule d'imitateurs qui se régleraient sur un premier modèle ? Gomment échapperaient-ils à la loi infaillible qui veut que la copie soit inférieure à l'original? Au lieu de grandir , le poëme irait continuellement en s' abaissant, à mesure que les disciples se substitueraient au maître. On verrait une succession indéfinie d'élévations et de chutes. Ainsi de copies en copies, toujours plus inégales, l'œuvre

tomberait à chaque pas ; elle finirait par ramper. Est-ce là la marche de ces divins poèmes?

Ne sentez- vous pas,, au contraire, qu'ils sont soutenus par un souffle qui les empêche de languir et de déchoir? Ce souffle, toujours le même, est l'esprit créateur qui les a conçus à l'origine dans la pensée des dieux.

Les systèmes des Allemands sur Homère se réfutent les uns les autres. C'est bien pis que la mêlée autour du cadavre de Patrocle.

Vous figurez-vous un poème refait de générations en générations par tous les versificateurs qui se succèdent? Racine refait par Pradon, Pradon par Chapelain?

Et c'est là ce que je devrais accepter comme la méthode de formation qui explique les chefsd'œuvre de l'esprit humain ?

Partout où il y a une variété dans le ton d'une œuvre, il faut, disent-ils (1), supposer une égale diversité d'auteurs.

De là autant de nuances, autant de poètes différents. A ce compte-là, je ne serais pas embarrassé de prouver, par des raisons analogues, qu'il y a vingt auteurs différents dans Corneille ; vous m'en accorderez aisément trente pour Ra-

(1) Th. Bergk. , Griechische Litteratur Geschichte. Berlin,

cine ; mais j'en demande quatre-vingt-quinze pour Voltaire. Et ces beaux résultats, c'est là ce qu'il me faut vénérer sous le nom de science allemande !

Le dernier commentateur d'Homère nous propose de dépouiller Y Iliade de toutes les additions ( qu'il prétend y découvrir. Il nous resterait quelques fragments, une trentaine de pages que le critique consent à regarder comme dignes d'être conservés. Il ferait lui-même pour nous, à son gré, le choix de ces fragments. Nous aurions alors, nous dit-il, la vraie jouissance de l'art. Aujourd'hui nous sommes dupes d'un faux Homère.

Mais comment le faux s'est-il substitué au vrai? Les additions, nous assure-t-on, étaient déjà faites vers la fin du dixième siècle avant le Christ. A peine Homère a achevé son Iliade, une autre Iliade a pris la place de la sienne. Les Grecs se seraient ainsi laissés déposséder de leur poète en peu d'années, sans protester, sans même s'en apercevoir. Le petit aurait été substitué au grand, le médiocre au sublime, peut-être même du vivant d'Homère, dans tous les cas, avant le commencement des Olympiades. Personne n'aurait senti la différence avant que les Allemands l'eussent révélée.

Homère aurait été remplacé par de jeunes amateurs, dilettantes, Kunstgenossen. Ces amateurs

auraient effacé le vieux poète sous les yeux de la Grèce. Ils auraient substitué leur copie à l'original, détruit I organisme de Y Iliade et de Y Odyssée; et la Grèce, fermant les yeux et les oreilles, oubliant ce qui remplissait sa mémoire, aurait pris le plomb pour For, le continuateur pour l'inventeur, la copie pour le modèle ! Croira cela qui voudra.

Je m'en tiens à cette conclusion de La Bruyère : « Il est toujours pernicieux de poursuivre le travail d'autrui. »

Je ne croirai pas que cette Grèce, maîtresse en toute . espèce d'art et principalement de poésie , n'ait eu aucun discernement en matière de poésie et que tout versificateur ait été pour elle un autre Homère.

D'ailleurs, je ne nie pas qu'il y ait des parties inégales, que, par exemple, la fin de YOdyssée semble tarir; le grand fleuve se perd dans le sable. Mais est-ce la preuve que la fin de YOdyssée soit l'œuvre de gens médiocres qui se sont couverts du nom d'Homère? L'inégalité est le partage des plus grands poètes. Vouloir que chacun d'eux soit toujours à la même hauteur, c'est méconnaître leur nature d'homme.

J'ai voulu faire une expérience sur Homère.

J'ai pris le dernier chant de YOdyssée, celui que les Allemands de nos jours rejettent comme une œuvre d'écolier indigne de leur examen. Je l'ai

donné à lire simplement à une personne étrangère aux systèmes où se noient les érudits. Quelques moments après, sans me répondre, elle me rend le livre les yeux pleins de larmes. Voilà la réponse de la nature.

. Où, et quand de pareils effets ont-ils été produits par des dilettantes et des faussaires?

Le caprice, l'arbitraire, en matière de critique, ne peuvent guère aller plus loin. Depuis près d'un siècle la critique allemande sur Homère s'est épuisée sans arriver à aucun résultat. Il est temps de prendre une autre route. Ne séparez pas le poëte des conditions de toute poésie.

Ceux qui ont mis Homère en pièces n'ont pu s'obstiner dans ces systèmes que faute d'avoir réfléchi aux conditions de l'esprit de création dans l'homme.

Morcellement, dispersion, ce n'est point ainsi que se sont faites les grandes œuvres. Toutes sont nées de la concentration d'un monde dans un esprit, une personne.

Il y a, dit-on, en Russie, des orchestres où chaque musicien n'exécute qu'une note. C'est ce système qu'on a appliqué à Homère. Érudition subtile, mais barbare.

Les raisons que l'on oppose au vieil Homère, tel que nous le connaissions, sont toutes extérieures ; l'ignorance de l'écriture en est la princi-

pale. Que sont ces motifs en comparaison des F raisons intimes tirées de là nature même de l'es-

prit de création dans l'homme?

La première condition d'une grande œuvre est celle-ci : Un vaste poëme suppose une force intellectuelle accumulée qui se concentre dans l'âme d'un poëte. Si cette force, au lieu de se concentrer, se partage entre plusieurs, elle se disperse. L'éclair ne s'allume pas, la merveille ne peut se produire. Voilà les idées qui décident la question ; ce sont celles dont personne ne parle.

Le miracle du génie poétique s'accomplit par l'action non interrompue de la pensée sur la pensée, de l'imagination sur l'imagination. C'est ainsi que le bois d' Arani frottant le bois, le feu immortel s'allume pour ne plus s'éteindre.

La force ne s'use pas, elle s'ajoute à la force. Chaque chant est comme une impulsion nouvelle qui entraîne le chanteur. Le flot pousse le flot, le poëme pousse et porte le poëte. Chose impossible si l'œuvre appartenait à des auteurs différents. Il n'y aurait pas de continuité dans la puissance du créateur.

La force irait se perdant à chaque chant.

Comment comprendre que de telles œuvres soient animées à la fin du même souffle qu'au commencement ? Parce que l'esprit de l'inventeur s'accroît, s'enrichit, se fortifie par son œuvre.

Supposez plusieurs rhapsodes : la force de l'un ne sert pas à l'autre. La circulation de la vie est

interrompue à chaque pas. Ce seront des com- '■

mencements perpétuels, des germes qui ne s'épanouiront pas, des impulsions qui ne se communiqueront pas.

Comment vous expliquez-vous que, dans les \\

derniers chants de Y Iliade ou de Y Odyssée, ou de la Comédie divine, la fin soit égale, sinon supérieure au commencement ?

Encore une fois, cela ne peut se concevoir que parce que la force première n'a pas été perdue ; que, de chants en chants, elle s'est accumulée et allumée dans l'esprit du poète ; qu'il a lui-même profité de son œuvre ; qu'il s'est agrandi par elle ; qu'elle l'a porté et soutenu jusqu'au terme. Véritable germination, qui, chaque année, ajoute un nouveau cercle végétal au tronc de l'arbre sacré. Toutes choses impossibles, s'il ne s'agit pas d'un individu, homme ou végétal.

Les grandes œuvres du génie humain s'accomplissent par les mêmes lois que les œuvres de la nature.

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