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CHAPITRE VIL

Comparaison du tempérament de l'Iliade et de celui de l'Odyssée. — Du don des larmes.

On dit que VIliade et YOdyssée n'ont entre elles rien de commun; qu'elles n'appartiennent pas à la même famille et ne peuvent avoir un même auteur. Et moi je demande qui fera parler Pénélope, Nausicaa, Arété, si ce n'est celui qui a fait parler Andromaque et Hélène ? Qui composera la scène des prétendants percés des flèches d'Ulysse, si ce n'est celui qui a chanté les combats de l'Iliade*! Les deux poèmes, loin d'être étrangers l'un à l'autre, se rencontrent dans les mêmes tons et rentrent dans le même moule. Je ne m'étonnerais pas de rencontrer Nausicaa dans YIliade y ou Hélène dans YOdyssée. Les âmes des héros de Y Iliade reparaissent atténuées dans l'enfer où les retrouve Ulysse.

Pour parler comme les géologues, Ylliade et YOdyssée appartiennent au même terrain : même

époque, mêmes espèces, même âge de bronze.

Les dieux eux-mêmes connaissent à peine le er. La hache que Calypso donne à Ulysse est une hache d'airain ; le fer n'entre pour rien dans la construction de son navire.

Je trouve aussi le même tempérament physiologique dans l'auteur de Y Iliade et dans Fauteur de Y Odyssée.

Comment cela ? Dans l'un et dans l'autre, les grandes émotions, colère, douleur, dépits, joies, finissent par les larmes. Dans Ylliade, Achille, assis au bord de la mer, le terrible Achille pleure de colère.

Diomède pleure de dépit d'avoir laissé tomber son fouet. Dans Y Odyssée, le sage Ulysse pleure d'émotion au récit de Démodocus. Les Atrides eux-mêmes pleurent dans l'enfer. Les déesses aussi, les néréides pleurent. Les chevaux de Patrocle pleurent. Je ne parle pas d'Andromaque, d'Hélène, de Pénélope. Toutes ont cette même abondance de larmes. « Comme les neiges amon- « celées par Eurus, sur les cimes des monts, se « fondent au souffle de zéphir, et les fleuves « s'emplissent et débordent ; ainsi sont inondées « de larmes les belles joues de celle qui pleure « son époux assis près d'elle. »

D'où sort cette source intarissable de larmes divines, si ce n'est du tempérament du poëte ?

Grande raison qui s'ajoute à tant d'autres, pour penser que Y Iliade et ï Odyssée sont de la même famille et du même père. Car il ne faut pas croire que ce don des larmes, ce désir du gémissement (1), appartiennent à tous les poètes grecs. Hésiode, Pindare, Sophocle ne connaissent rien de semblable. Cette abondance de pleurs est propre à Homère. Elle marque son tempérament particulier. Entre tous les génies de la Grèce, je le reconnais aux larmes qu'il sait tirer des yeux des hommes dans l'âge de bronze.

Si je ne devais garder qu'un livre, je choisirais l'Odyssée. Toute l'humanité est là. Jamais le ciel ne fut si près de la terre et les dieux plus conformes aux hommes. Poëmë trempé de larmes divines, composé au bord de la mer d'Ionie, c'est sur la plage qu'il faut le relire. Le bruit des vagues se mêle à la voix du poète. Ses hexamètres se déroulent comme les flots couronnés d'écume.

Voilà le vrai commentaire de Y Odyssée.

(1) titepoç «pto Ytoio. Od. XVI, 215

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