‹ L'esprit nouveauChapitre 53 sur 74 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Découvertes de H. Schliemann dans] la Troade. En quoi elles modifient la critique sur Homère.

Notre temps a vu deux grandes découvertes historiques, qui, Tune et l'autre, ont commencé par être bafouées. L'une est celle de Boucher de Perthes sur l'homme de l'âge de pierre ; l'autre de Schliemann sur les antiquités troyennes. La première sert aujourd'hui de base à la science de l'homme primitif; la seconde donne un corps à la critique des temps d'Homère.

Rien de ce qui caractérise les grandes découvertes n'a manqué à celle de M. Schliemann (1) : persévérance enthousiaste chez l'explorateur , 'opposition railleuse chez les hommes du métier ; le terrain disputé pied à pied à l'expérience ; enfin, la vérité tolérée comme un paradoxe.

Les célèbres fouilles d'Hissarlik , dans la

(1) Antiquités troyennes; Rapport sur les fouilles de Troie, par le D r Henri Schliemann, 1874.

Troade, ont mis à découvert une géologie humaine composée de plusieurs couches de peuples, superposées* Tune à l'autre ; la première sur le roc primitif, calcaire, âge de pierre ; la seconde, de douze à sept mètres de profondeur en briques crues, âge de cuivre, époque troyenne; la troisième, une Ilion de bois, époque des nations qui ont renversé Troie et lui ont succédé ; quatrième couche, empire lydien, art hellénique, murs de Lysimaque, 750 ans avant Jésus-Christ. Cette dernière couche hellénique, résidu de mille soixante ans, n'a que deux mètres d'épaisseur.

La montagne ainsi tranchée, du sommet à la base, laissant voir des villes étagées l'une sur l'autre, sans, intervalle, depuis l'âge de pierre jusqu'à l'âge récent , il est impossible que la coupure du sol n'ait pas traversé l'époque troyenne.

M. Schliemann a découvert, on ne peut le nier, le centre d'une grande civilisation dans la Troade. Si ce n'est pas Troie, il faut supposer qu'il y avait, à la distance de deux lieues, un autre grand centre de civilisation. Deux capitales" qui se touchent à la même époque. Comment le poète qui a chanté l'une, n'aurait-il eu aucune connaissance de l'autre? Comment l'antiquité n'aurait-elle connu que l'une de ces villes ? Autant d'impossibilités matérielles et morales.

Défions-nous tant que nous voudrons de l'imagination, de l'enthousiasme, de l'amour désintéressé de la vérité. Rien de mieux. Mais défionsnous aussi un peu de notre esprit de routine et de notre pusillanimité.

Voilà des murailles qui se dressent devant nous. Quatre villes étagées l'une sur l'autre, comme le Louvre de Henri II sur le haut des tours de Philippe- Auguste ; plus de cent mille objets de tous genres, exhumés et retrouvés. Ne fermons pas volontairement nos yeux à la lumière. Ces pierres sont des témoins de l'âge de cuivre. Pouvez-vûus dire qu'ils n'ont rien de commun avec les poèmes d'Homère, parce que la ville exhumée existait avant lui? Comme si tout poète épique ne chantait pas une époque antérieure! N'oubliez donc pas qu'il s'agit d'un poète, et que la poésie héroïque a pour essence de métamorphoser les choses passées (1).

Que s'ensuit-il pour la critique de Ylliade et de Y Odyssée? En quoi les découvertes d'hier, les civilisations exhumées, que chacun peut toucher du doigt, nous aident-elles à sortir dû laby-

(1) M. Schliemann avait fait à la France une donation gratuit o de sa magnifique collection qui compose un musée unique dans le mondo. Le Gouvernement français a refusé. Qui voudra le croire un jour? Moi-même, je refuserais de le croire, si je n'avais vu la lettre du donateur.

rinthe de la critique allemande? Quelles lumières jettent-elles sur tant d'obscurités amassées à plaisir ?

J'admets, pour un moment, que notre Homère de l'âge de bronze, celui que j'ai rétabli comme individu, a pu voir quelques débris de ces premières Troies. Je suppose qu'il a rencontré, à fleur de terre, des débris de murs calcinés par les flammes. Je le suis, à travers cette Pompéïe de l'âge de cuivre, près des murailles et des tours, plongées dans les cendres durcies, et qui portent au front la trace de l'incendie.

Quelles pensées un spectacle pareil peut-il lui inspirer? Qu'a dû produire, sur un esprit créateur, la vue ou seulement l'écho de ces ruines mystérieuses pleines encore des restes des civilisations antérieures? Il erre sur les tumulus où dorment les premières Troies. Tout lui parle ; il relève ces ruines, il refait ces palais, il voit en esprit des combats acharnés.

Plus les murailles sont épaisses, plus il a fallu de temps pour les briser. Dix ans suffisent à peine pour vaincre les assiégés. Voilà la première conception du siège de Troie. Mais les batailles n'ont pas suffi. Le feu a partout laissé ses traces sur la cité mystérieuse. Il a fondu les métaux, calciné les pierres. L'incendie de Troie se rallume dans l'esprit du poète.

Qui a allumé l'incendie? Qui a détruit les palais? Quels peuples? Quels héros? De la vision de ces ruines naissent Y Iliade et l'Odyssée. L'entassement gigantesque de ces Troies étagées Tune sur l'autre flamboie dans les poèmes. Entre la Troie de l'âge de pierre et la Troie de l'âge de bronze s'étaient amassés des siècles d'oubli. Homère a comblé l'intervalle ; il l'a rempli de son génie.

Illusion, dites-vous. Homère, ni aucun homme

de son temps, n'a pu voir de ses yeux la Troie antique d'Hector et de Priam. Elle était déjà ensevelie sous six mètres de cendres et de terres éboulées. Je le veux bien. Homère n'a pas vu les ruines de Troie; il ne les a pas touchées de ses ' mains. Qu'importe ? Il a su au moins par les légendes qu'elles dormaient là sous ses pieds. Il a aperçu quelque angle de muraille qui perçait un des flancs de la montagne. Gela lui a suffi. Moins il a vu, plus il a inventé.

Il n'a pas fait des fouilles à travers les couches de cendres de bois , déjà durcies , qui le séparaient de la ville des Troyens. Mais il a fouillé, en esprit, le sol retentissant sous ses pas. Il a restauré ce qu'il ne pouvait voir ; il a exhumé, en pensée, les tours, les murailles, les palais ensevelis. C'est là précisément la faculté par excellence du poète : refaire les mondes perdus.

Et qui sait si, de tant d'objets exhumés aujourd'hui, quelques-uns n'ont pas passé sous ses yeux? Vases, armures de cuivre, pendants d'oreilles, colliers, disques dentelés, poteries, urnes, squelettes coiffés de casques de cuivre, ustensiles de diorite, lances, haches de combat, bandeaux, diadèmes d'or, coupes d'argent, d'électron, flûtes, lyres, restes et témoins d'une grande civilisation. Le moindre objet qui n'est pour nous qu'une occasion de curiosité, est devenu pour lui un motif mélodieux de chants immortels. Il l'a encadré clans ses récits. L'âge de cuivre et d'airain résonne ainsi tout entier dans les vers d'Homère.

De ces grossières Pallas, à la tête de chouette, représentées en foule sur les vases de terre, je vois naître la Pallas-Athéné de l'Olympe. La voilà qui jaillit du cerveau du poète. Que sont ces amas de paillettes et de perles d'or , ces bandelettes aux larges pendants pour encadrer le front? Des restes de parure de femmes. Hélène, Andromaque s'en revêtent dans l'imagination du divin chanteur. Elles marchent devant lui. Ici apparaît le bord d'un bouclier de cuivre, à demi enfoui dans les cendres. Qui sait si cette vieille armure, ou une autre semblable, n'a pas été le premier motif du chant sur le bouclier d'Achille?

Ainsi, les poèmes homériques ont pour première assise l'image ou le souvenir de ruines

véritables , réelles, non fictives. Ne sait-on pas tout ce que la vue des ruines, et quelquefois d'un seul débris, a enfanté de légendes, de poëmes ébauchés dans l'esprit des peuples? Les vagues légendes dont résonnent les murailles désertes des Troies primitives, Homère les a recueillies ; il les a traduites en poëme,il s'en est fait l'écho. Qu'elles soient d'Hissarlik ou de Bounarbaschi, il en a tiré V Iliade et Y Odyssée.

Nous sortons du vague, nous touchons au vrai. Entrons dans la réalité par la porte de la Pom~ péïe et de l'Herculanum de l'âge de pierre et de cuivre.

Page 1