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CHAPITRE X

Qu'un poète se sert des petites choses pour en faire

de grandes.

La Troie retrouvée de nos jours est plus petite que la Troie d'Homère. Gomment en serait-il autrement ? N'est-ce pas l'œuvre du poète d'agrandir les lieux et les hommes, s'il parle d'un autre temps que le sien? Ce qu'il n'a pas vu, il le divinise. Toute peuplade devient nation; qu'est-ce donc s'il s'agit de la ville sacrée? Il la mesurera, non au cordeau, mais à l'idée qu'il s'en fait. Il la rebâtira non de briques, mais de pierres polies.

D'ailleurs Homère avait-il besoin d'une grande ville pour faire un grand poème? Ses héros habitent tout près les uns des autres. Il n'y a qu'un pas des demeures d'Andromaque, d'Hélène, dans la haute ville, aux Portes-Scées ; chaque cri parvient aux oreilles de tous les habitants. Achille

et Hector font trois fois, en courant, le tour des murs. Ce ne sont pas les objets qui sont grands, c'est l'esprit du poète. L'immense Iliade se meut Uutour d'une petite Ilion.

Le temps où Rome a fourni le plus de légendes épiques est celui où elle n'était que la Roma quadrata, une bourgade enfermée dans le Palatin ; à mesure qu'elle a grandi, l'histoire a étouffé la poésie.

Troie étant ensevelie, l'action du poème dut se dérouler hors de la ville. Les scènes d'intérieur sont rares dans V Iliade. Le poète a hâte de sortir de l'étroite enceinte et de retrouver le vaste horizon où il jette ses héros. Il a la ville sous ses pieds ; mais ses yeux sont presque toujours attachés sur le monde environnant, la plaine* les monts aux plateaux prolongés jusqu'à l'Ida couvert de neiges, les rivages, les îles, l'Océan sans limites. Il chante sur le tombeau d'une nation ; de là il voit au loin la bataille des dieux et des hommes.

Quoi que nous fassions, nous avons peine à nous figurer Homère autrement que sous les traits d'un vieillard. C'est qu'il figure pour nous l'écho de longs souvenirs. Il raconte un monde qui n'est plus. La Troie souterraine se prolonge en lui dans ses récits. Il parle de ce royaume enfoui comme s'il l'avait vu. Il unit l'âge de cuivre et

Tâge de bronze (1). Gela ne peut être l'œuvre d'un jeune homme.

Des siècles ont passé entre la destruction de Troie et les récits homériques. Pourquoi s'en étonner? Ce n'est pas dans le moment de la douleur, de la passion ou de l'action, que les grands poètes produisent leurs œuvres les plus belles. Il faut que leurs sentiments se soient refroidis. Vous croyez qu'il n'en reste rien qu'une cendre éteinte au fond de leur âme. Eux-mêmes le croient aussi. Mais l'heure vient où, par le souvenir, ils rallument le foyer éteint ; et c'est de ce souvenir que le poëme jaillit. La douleur, la passion deviennent rhythme, art, harmonie. Telle est l'histoire des poèmes homériques. Tant que la bataille a duré, nul n'a songé à la chanter. Mais après que les cendres se sont amassées, un poète est venu. Il les a rallumées de son souffle. Ce qui n'était que décombres, est devenu VIliade et Y Odyssée.

(1) Les Grecs n'ayant qu'un même mot pour le cuivre et lo bronze, comment éviter la confusion? Dans Homère, Vulcain mêle le xa>xèç à l'étain pour faire le bouclier d'Achille.

XaXxèç signifiait ici cuivre, mais en combien de cas le sens reste incertain? Les fouilles de M. Schliemann ne découvrent jamais de bronze, toujours du cuivre. On pourrait en conclure que Troie est de l'âge de cuivre et Homère de l'âge de bronze.

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