‹ L'esprit nouveauChapitre 60 sur 74 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Apocalypse du non -être. — Le bonheur dans l'anéantissement de l'individu et du monde.

— Apres le désespoir que vous avez amoncelé dans mon esprit, je ne demande pas mieux que de cesser de sentir, de respirer, de vouloir, de penser. Mais mon faible concours suffira-t-il pour éteindre la vie animale et végétale, arrêter de mon doigt la mécanique céleste - et étouffer l'univers? Je n'ose m'en flatter.

— Tu es trop modeste. Pour t'encourager, il me reste à te dire le dernier fond de la philosophie pratique à laquelle nous sommes arrivés. C'est ici qu'il faut ramasser le peu d'attention dont tu es capable. Hegel croyait que le but de, l'univers est de donner à l'esprit conscience de lui-même; il croyait que l'esprit, comme le beau Narcisse, se plaît à se mirer éternellement dans la nature et dans l'humanité. Hegel se trompait. Le but du monde est de manifester la supériorité .

éclatante du non-être sur l'être, si bien que te monde entier aspire à l'anéantissement et que le Créateur, ou plutôt l'Inconscient, répare sa faute en rejetant dans le néant ce qu'il en a tiré par l'inadvertance et l'erreur d'un moment.

— Parlez-moi plus clairement, je vous en prie.

— C'est ce quç j'allais faire pour me proportionner à ton intelligence. Passons donc de la théorie à la pratique. Pour le succès de l'œuvre d'anéantissement physique et moral de l'univers, je dis qu'il y a trois conditions à remplir, les* quelles sont bien près de se réaliser.

La première exige que, dans la plus grande partie du monde, l'esprit de l'homme règne sans partage. Car c'est ainsi seulement que l'anéantissement de la volonté peut s'imposer à la nature entière, et c'est de quoi il s'agit. Or, nous voyons que l'homme diminue les animaux et les plantes, partout où il est le maître. Grâce aux progrès de la ohimie et de l'économie agricole, tu vois la population humaine augmenter sur le globe. Il s'ensuit que l'esprit et la volonté de l'homme finiront par se substituer à l'esprit et à la volonté de la nature. Le moment viendra où il suffira à l'espèce humaine de vouloir pour étouffer la vie de l'univers.

Seconde condition (Je la victoire: il faut que la

conscience de l'espèce humaine soit pénétrée du malheur d'exister et qu'elle arrive à un fervent désir du non-être. Ce sentiment deviendra un nouveau fanatisme ; car avec l'âge le pessimisme augmentera. Il ira jusqu'à absorber tous les instincts moraux. Déjà, ne vois-tu pas, dis-moi, que nous avons sous nos yeux les symptômes les plus évidents de la décrépitude de l'humanité? C'est un avare qui couvait des yeux sa cassette où il croyait posséder des trésors. Un beau jour, il ouvre la cassette et la trouve vide. Voilà l'humanité actuelle. Ou plutôt, elle est comme le vieil Œdipe à Colonne qui, aveugle et chancelant, veut se précipiter dans le non-être.

Comme tout vieillard, il ne lui restera bientôt plus qu'un désir : repos, sommeil éternel sans rêve. L'heure approche où l'humanité reconnaîtra enfin la folie de tous ses efforts. Elle n'aspirera qu'à la privation d,e la douleur, c'est-à-dire au nihilisme, au nirvana.

Voilà, cher ami, l'espérance qui me soutient et que je partage volontiers avec toi.

Il est une troisième condition. Celle-ci est presque entièrement accomplie. Vois les chemins de fer, les bateaux à vapeur, les fils du télégraphe tendus à travers les steppes et les déserts. Gela ne te remplit-il pas d'une joie infinie? Oui, les regards me répondent. Mais sais- tu bien d'où te

vient cet enthousiasme inconscient ? Je vais te le dire. C'est que la facilité des communications permettra à l'espèce humaine de prendre une résolution définitive, dans un moment solennel. II sera dès lors possible, après discussion et à la majorité des esprits actifs qui composent l'esprit humain, d'embrasser pour dernière conclusion le ferme projet d'anéantir la volonté et avec la volonté l'existence universelle. Ce dernier point dépend de l'état de la population et des applications habiles qu'elle saura faire des découvertes scientifiques. Pour ce résultat final, la soustraction du monde et les moyens pratiques de revenir au grand zéro, notre but suprême, je laisse à ta fantaisie la liberté de se donner carrière.

— Voilà donc votre dernier mot. Je dois chercher dans les progrès de la science les moyens d'étouffer la vie de toute créature et principalement de l'espèce humaine. Gomment l'entendezvous, maître? Espérez-vous asphyxier l'espèce humaine par quelque gaz encore inconnu, comme on étouffe les abeilles dans la fumée pour leur prendre leur miel? Le plus simple ne serait-ce pas que, d'un commun accord, l'homme se refusât à engendrer son semblable? Périr sans postérité, oui, voilà le secret trouvé. Ou bien espérezvous décider par votre éloquence, dans un congrès universel, le genre humain à se jeter sur un

grand bûcher de Sardanapale? Ou encore, trouverez-vous plus philosophique de le faire mourir da faim, après que vous aurez absorbé toute la substance alimentaire, végétale ou animale ? Permettez. Ne serait-ce pas mieux encore de le noyer jus-^ qu'au dernier homme dans un déluge fait de vos mains, quand vous aurez, par le progrès de l'hydrographie, déplacé les océans? Vous le voyez, vous avez déchaîné ma fantaisie. Je m'enivre après vous de ce rien éternel. Marchez, maître, je vous suis à grands pas dans le vide. Je me reposerai quand, à la place de l'infinie circonférence des cieux, j'aurai posé un grand zéro. Alors enfin je. serai heureux ; mon calcul sera achevé.

— Tu te presses trop; en cela tu montres bien la légèreté incurable de l'esprit français. Nous voilà, je le suppose, débarrassés de ce monde. C'est' beaucoup, je le reconnais. Estce, tout? Hélas, non. Ici, au contraire, commence pour moi la plus cuisante inquiétude. Tu ne connais rien de ces douleurs philosophiques qui me transpercent au moment même où il te semble qu'ayant atteint le vide nous pouvons chanter victoire. Eh bien, sache quelle angoisse me prend! Ah! mon ami, si la vie allait recommencer? Si ces mondes étouffés ou détruits allaient renaître! Si, du parfait néant où nous nous délectons d'avance, devait sortir de nouveau un germe d'existence 1

L'ESPRIT NOUVEAU. 2aa

Si les soleils éteints allaient se rallumer, comprends-tu ce nouveau désespoir, pire que tous ceux que je t'ai enseignés dans les trois stations de Tillusion? S'il restait une seule chance de reparaître à un atome de vie ! Or ça, mon cher, c'est ce qu'il faut examiner de sang-froid. Car ce danger existe, et je dois en calculer exactement tous les retours possibles. Ni toi, ni aucun homme de ta race, vous n'avez jamais imaginé •rien d'approchant à ce que je vais te dire. Penses-y. Quel avantage y aurait-il, si l'humanité s'éteignait, en cessant d'engendrer, ou par toute autre cause, et si le pauvre univers continuait de subsister à l'écart, ou pis encore, si l'Inconscient saisissait la première occasion venue, de créer \m nouvel homme, ou quelque autre type semblable ? Toi-même tu avoueras que ce serait un nouveau pas dans la désolation de la désolation. Or, cette chance existe ; oui, la possibilité reste ouverte que l'Inconscient recommence la faute corn? mise déjà une première fois par le caprice de la création. Oui, il est dans les possibles que l'Inconscient qui n'apprend jamais rien de l'expérience, se décide encorç une fois à vouloir, c'est-à-dire quQ l'œuvre du monde se répète, se renouvelle, et non-

% seulement une fois, mais souvent et presque de la même manière ; car la volonté est insatiable ; c'est la puissance de l'infini.

— Vous me faites frémir. Je m'étais déjà si bien accoutumé au néant.

-r- Mets -toi dans l'esprit qu'après cette fatale expérience de la création, le Créateur n'aura rien appris, ni rien oublié. Il sera exactement ce qu'il était auparavant ; car il n'a ni mémoire, ni réflexion.

Le long tourment de l'existence ne l'aura point corrigé; s'il vivait encore dans les conditions du temps, il est à peu près certain qu'il retomberait dans le même faux pas. Mais comme nous le confinons hors du temps, dans une vide éternité, il ne trouvera dans ce vide rien qui puisse le déterminer à vouloir ou à ne vouloir pas. Les chances seront égales pour l'être ou le non-être. Nous aurons à parier un contre un, qu'il ne se refera plus de monde visible; et, pour la pratique, ce n'est pas là un avantage à dédaigner. Ajoute encore ceci : Pour peu que l'éternité se prolonge, la vraisemblance d'une nouvelle création deviendra si petite, qu'elle suffira, dans la pratique, pour que nous soyons tranquilles. C'est comme si, jouant à croix ou pile, le hasard ramenait la croix un million de fois. Tu serais mathématiquement sûr en pariant pour la croix. Sois donc en paix sur ce sujet. Débarrassons-nous d'abord du monde actuel et ne craignons pas le monde futur. Nous l'étoufferons dans l'œuf.

— Je le souhaite comme vous. Mais la tète me tourne. Vous m'avez si bien ballotté, en quelques moments, entre l'être et le non-être, que je ne sais plus où je suis. Tout disparaît à mes yeux, ciel et terre; suis-je éveillé ou endormi?" Il me semble que je ne suis plus que le rêve d'une ombre, comme dit Pindare.

— Voilà justement l'effet que ma philosophie produit. Jouis de cette heure d'anéantissement. Tu me la dois ; elle passera trop tôt . Grains seulement le réveil. Je n'ai jamais vu un homme se réveiller de bonne humeur.

Page 1