CHAPITRE IL
Un défi au doute absolu.
Les idéalistes ont pu soutenir que le monde n'existe que dans notre cerveau. D'immenses débats ont occupé les hommes qui forgeaient cette hypothèse. L'univers, disaient-ils, est un phénomène cérébral ; il a commencé d'exister le jour où il s'est trouvé une tête humaine pour l'inventer.
Gela pouvait être dit quand l'origine du monde était supposée presque contemporaine de l'origine de l'homme. Mais aujourd'hui que la géologie nous montre les milliers de siècleà et les mondes successifs qui ont précédé l'homme, comment pourrai-je dater encore de sa première pensée l'apparition de la terre et des cieux? Où était le cerveau qui imaginait le monde, quand il n'y avait pas de cerveau, mais seulement le mollusque de l'époque primaire ?
C'est, dites-vous, le spectateur qui a créé le
spectacle. À merveille. Mais, dans ces périodes infinies que vous touchez du doigt et qui ont précédé même les mollusques, où était le spectateur ? Il n'y en avait pas.
Nul œil n'était encore ouvert. Nul embryon do pensée. Où était alors le sujet connaissant pour se donner la représentation de l'objet ? Où était le moi, pour se forger un non-moi dans le vide ? Direz-vous que cet univers, dont nous touchons les âges successifs dans la pierre, n'existait pas, ne comptait pas, parce que vous y manquiez et qu'il ne pouvait être sans vous, hors de vous?
Direz-vous que vous venez vous-même d'édifier dans votre esprit ces couches souterraines de granit, de calcaire, qu'elles ne sont rien qu'une opération idéale de votre entendement, qu'il est l'atelier où se sont dressés les fondements éternels du globe terrestre ?
Je vous attends à cette dernière épreuve. Pour moi, je tire au moins cet avantage de la vieillesse démontrée du globe, de me débarrasser de ces fantaisies qui font dater l'univers de vous-même, qui êtes d'hier. Dès le premier pas, me voilà délivré d'un spectre.
Si l'homme hb peut saisir que des apparences,
il faut en dire autant de tous les êtres animés ;
dans ce cas, l'organisation universelle ne serait
qu'un piège tendu à tous les êtres pour voir,
10 L'ESPRIl NOUVEAU.
sentir, goûter, entendre, toucher, connaître ce qui n'est pas. Qui peut croire à cette embûche universelle? Au temps de Kant, l'anatomie comparée du cerveau n'existait pas. S'il eût pu la connaître, il eût vu tous les cerveaux dans le règne animal se rapprocher de plus en plus du cerveau humain ; il eût reculé devant l'idée d'un piège tendu à la création entière.
Le monde n'est-il qu'une apparence produite par notre esprit? Écoutez le disciple de Kant tirer la conséquence (1) : Le problème du monde n'est résolu que chez moi. Le monde n'est que par ma volonté. J'ai pu le faire, je puis le défaire à mon gré. Fantôme que je promène à ma fantaisie, je l'ai évoqué pour mon malheur; il dépend de moi de le replonger dans le néant.
En effet, un univers complaisant qui n'est qu'une bulle de savon que nous lançons dans l'air et qui s'évanouit à notre premier souffle, % cela coupe court à toutes difficultés.
1) Voy. Arthur Schoppenhauer. 4 e édition, 1873.