CHAPITRE I
Le vaincu console le vainqueur. — De l'horreur de l'existence dans l'Inde et en Judée. Pourquoi?
Après ce cauchemar métaphysique, dont je ne saurais calculer la durée, je me suis réveillé seul, comme si j'étais sorti d'un froîd enfer. Mon premier sentiment fut une pitié sans bornes pour cette philosophie du désespoir. J'aurais voulu retrouver mon docteur. Oubliant le mal qu'il m'avait fait, je me sentais la force de le consoler.
Je le cherchai autour de moi pour reprendre le dialogue interrompu ; mais je rie vis sur ma
table qu'un livre où toutes les pages étaient brouillées, d'ailleurs savant en toute matière, mêlé çà et là d'équations algébriques, traitant de l'Inconscient avec une conscience scrupuleuse, effrayant et attirant comme un livre de magie. Je n'osais le rouvrir, j'en étais encore tout possédé. M'adressant en esprit à son auteur, que je soupçonnais caché sous une de ses forrmules, voilà donc, lui dis-je, le dernier mot de l'Allemagne? Le désespoir en toute chose .-
Oh ! que les temps sont changés, depuis ceux où moi-même j'écrivais, dans mes jeunes années, au milieu des docteurs de Heidelberg, que l'Allemagne s'enivrait d'espérance ! On croyait alors s'ouvrir, avec les formules de Schelling, tous les mystères de la nature. Les marronniers de Heidelberg étaient en fleurs sur la montagne. J'en suivais les sentiers avec Creuzer, l'auteur de la Symbolique , qui avait la foi de Proclus et de Plotin . Il me parlait de leur religion de la beauté , les ruines souriaient autour de nous?
Qu'est-il arrivé 'depuis ce temps-là ? Vous êtes vainqueurs et vous êtes au désespoir. Pour moi, je suis des vaincus ; pis que cela, j'assiste à ce qu'il y a de plus hideux sur la terre, le triomphe de l'hypocrisie ; et c'est moi qui veux vous consoler. Le vaincu consoler le vainqueur; convenez que cela est étrange.
Je vous confesserai que vous avez sur moi un immense avantage, qui devrait à lui seul vous pénétrer de joie. Vous parlez, en liberté ; en liberté, entendez bien ce mot. Vous pouvez dire ce que vous pensez ; et moi je ne puis dire ce que je pense que sous l'œil de noirs ennemis , qui déjà m'ont ôté par avance les honneurs de la sépulture, à moi et à tous ceux qui pensent comme moi. Jouissez donc de cet avantage insigne. Développez en paix votre intelligence. Frappez à toutes les portes de la pensée, sans que nul vienne vous fermer la bouche et vous dire : Halte-là ! Accroître votre esprit, chercher la vérité, au risque de vous tromper ; tenter les voies nouvelles, dans le ciel et sur la terre, voilà le bonheur, et vous le possédez. Personne ne vous le dispute. Pour moi, je ne possède rien de semblable. La liberté de penser, si je la pratique, m'est imputée à crime. Où la borne doit-elle s'arrêter ? Là où il plaît à ceux qui font profession de ne pas penser. Comprenez- vous ce supplice, pour une intelligence née libre comme vous : trouver partout l'obstacle, l'arbitraire, le faux bon goût, la fausse convenance, la calomnie qui compriment la pensée, parce que toute pensée leur est un scandale ?
Eh bien, ce supplice, je l'éprouve dans mon for intérieur, à chaque pas, à chaque aspiration.
Je suis tombé en esclavage, et c'est moi qui entreprends de vous consoler.
Vous dites que la nature et le monde ns sont qu'illusion et tourment. Cette idée n'est pas neuve. Je la comprends dans le bouddhisme de l'Inde, au milieu des castes inférieures, écrasées sous le fardeau du jour. Tout devait leur faire maudire la vie . Nul espoir pour elles d'échapper à l'oppression des maîtres. Oh! que je conçois,
dans cet esclavage sans espoir, l'appétit du
.néant I C'est là que se reposeront le Soudras, |le Paria : c'est là qu'ils se rafraîchiront du tourment de l'existence sous le long fouet des classes dirigeantes. Oui, ils doivent adorer le non-être, Je ferais comme eux, si je croyais aux oppresseurs éternels. La religion du néant est l'effet naturel d'un excès de douleur, tant de l'âme que du corps. En êtes-vous là, docteur? Homme heureux, vous pouvez penser en liberté, même l'absurde, et vous accusez la vie !
Je comprends encore l'horreur de l'existence et de la nature à une autre époque du monde, par exemple, dans les pauvres bourgades de Judée, au temps de la naissance de Jésus-Christ. Opprimées, rançonnées par les Romains, que pouvait être la vie dans les masures du lac de Galilée ? t«a terrç occupée par les conquérants se dérobait sous les pas des indigènes. Quel horizon
de pensées s'ouvrait aux pêcheurs de la Tibériade ? Misère» physiques, misères morales, par-
| tout. Qu'ils se soient dégoûtés de la terre quand
jelle ne leur appartenait plus, est-ce étonnant?
iVoir au seuil l'envahisseur maudit, vous ne pouvez plus concevoir cette douleur. Moi je la conçois trop bien, et surtout d'un peuple jaloux, ennemi de tous les autres. Privé de sa nation et, pour mieux dire, de sa race, la terre dut lui paraître une vallée de larmes. Il dut se faire une religion de mépriser tout ce qui est visible. Il aspira à quitter ce monde de tourments , préparation naturelle à l'ascétisme chrétien.
Mais vous, Allemands, en êtes-vous là ? Avezvous perdu votre patrie , votre nationalité ? La terre allemande s'est-elle dérobée sous les pieds des Allemands ?
L'horreur de l'existence était un sentiment né des choses, chez les bouddhistes de l'Inde, chez les Juifs précurseurs du Christ. Chez vous, un sentiment pareil ne peut être qu'un jeu d'esprit, la plainte philosophique du sybarite. C'est le pli
; de la feuille de rose qui vous fait jeter ce cri de désespoir métaphysique.