‹ L'esprit nouveauChapitre 62 sur 74 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Confidence. — Expérience sur moi-même. — La vie m'a-t-elle trompé? — La jeunesse. — La vieillesse.

Vous n'admettez qu'un instant, un éclair de joie dans l'existence humaine, c'est l'adolescence. Vous faites grâce à la fleur de la jeunesse, parce qu'elle ne dure qu'un moment. Le plaisir, dites-vous, peut s'y rencontrer par surprise. Mais ce moment passé, tous les âges de l'homme appartiennent irrévocablement au mal, au désespoir. Quant à la vieillesse, comment en prononcer le nom et tolérer les calamités qu'elle traîne à sa suite ? C'est elle qui donne à la vie son vrai sens. Et ce sens est: désolation, dépouillement, malédiction. Voilà votre sentence. /

Si la vie est un si grand mal, vous devriez, au contraire, célébrer comme l'âge du bonheur celui où elle commence à manquer, où le non-être s'approche et s'annonce par les signes avant-coureurs que vous savez si bien découvrir au dedans et

au dehors. Vous seriez conséquent avec vousmême, si vous faisiez de la décrépitude le moment favorisé, auquel doit aspirer toute créature en possession de la plénitude de l'existence. Les jeunes gens, au lieu de désirer que leur jeunesse se prolonge, nés d'hier, voudront avoir les cheveux blancs. Leur désir sera de se réveiller demain, chargés d'années, couverts de rides. Car il ne s'agira plus de lutter contre Je travail du temps, d'en réparer les outrages, mais de découvrir le moyen de précipiter la jeunesse vers la vieillesse et la vieillesse vers la décrépitude.

Que vos doctrines cadrent mal avec l'expérience que j'ai faite de la vie ! Je vous étonnerais, en vous disant que l'âge où j'ai le plus souffert, celui où j'ai le plus senti le fardeau de l'existence, le seul où j'ai désiré la mort, a été la jeunesse. Non que je fusse dans des circonstances plus fâcheuses qu'un autre, mais par une raison qu'un philosophe doit comprendre. La jeunesse m'a été amère, parce que je sentais de trop près les j bornes de ma raison, trop de vide dans mon intelligence, trop de difficultés à le combler, la formation de ma pensée encore dans le chaos, c'està-dire mon être encore trop incomplet, trop audessous de ce qu'il pouvait devenir. Ce chaos dont je ne pouvais sortir, ce premier désir de la lumière et ces épaisses ténèbres qui s'obstinaient

partout en moi, cette interrogation que j'adressais à chaque chose et qui n'obtenait pas de réponse, voilà la douleur intolérable qui ne me laissait de repos ni jour ni nuit, dans mes belles années.

Une fièvre ardente qui me dévorait pouf le beau inaccessible, une recherche haletante du vrai, jamais satisfaite, une soif inextinguible d'idéal, un chemin raboteux vers je ne sais quel sommet ; à peine y étais-je arrivé, \\ fallait fepar* tir pour chercher au delà ce qui n'existait pas. Et dans ce travail, une attente, Une insomnie, une angoisse cuisante, une inquiétude continue de corps et d'esprit, pas un jour, pas une heure où j'eusse pu dire : C'est le repos, arrêtons-nous

Voilà ce que la jeunesse a été pour moi; et, encore une fois, je ne puis l'attribuer qu'au vif sentiment de ce qu'il y avait d'inachevé, de tronqué dans mon être. Rien ne pouvait assouvir même pour une heure ce qui me semblait être la soif de l'infini. Je marchais comme dans un désert de flamme.

Pourtant, j'avais, moi aussi, des amis auxquels je me donnais tout entier. Mais à peine j les avais-je rencontrés, je sentais qu'ils étaient incomplets comme moi. Je leur communiquais mon inquiétude, et ils ne me donnaient point le repos.

Gomment aurais-je pu jouir de quelque chose ? Je lie Voyais pas, je n'entendais pas. Que faisaisje donc ? J'attendais. Mais quoi ? Une chose qui ne venait jamais et que je ne savais comment nommer. Partout où j'étais, je sentais comme le mal dû pays. De quel pays, direz-vous ? D'un pays inconnu que je ne devais jamais voir et qui m'attirait par un attrait invincible. On me demandait :

Pourquoi n'êtes-vous pas bien ici ? Pourquoi paiS tez-vous ? Je ne savais que répondre et je partais.

Est-ce là vivre ? C'est pourtant ainsi que j'ai passé la première partie de ma vie, l'âge qui pour tous les hommes est l'âge heureux.

On me disait aussi dans ce temps-là : Tu n'observes pas ce qui est autour de toi. Rien n'était plus vrai. Gomment aurais-je observé puisque je ne voyais ni n'entendais ? Je savais seulement que ce que je cherchais n'était pas là, et cet instinct ne m'a pas trompé.

Je faisais comme les oiseaux sauvages qui, dans un fourré épais, sans avoir observé les plantes et leurs fruits, connaissent très-bien ceux qui leur nuisent et s'en détournent d'eux-mêmes. Il est de fait que dans cet âge qu'on appelle celui des illusions, je n'ai eu aucune illusion, et que pas un être ne m'a trompé ni à cet âge, ni à aucun autre.

A l'heure m£me où j'écris ces lignes, en des jours difficiles, je ne puis dire que le monde et la vie m'aient abusé. Chacun est resté conforme à ce qu'il annonçait. Chacun, suivant sa voie portait inscrit sur son front ce qu'il devait dire ou faire plus tard. Ne l'accusez pas de vous avoir trompé. Il avait écrit sur son visage ses actions futures. Accusez- vous seulement de n'avoir pas su lire.

Quand la vieillesse est arrivée, je l'ai trouvée incomparablement moins amère que vous ne prétendiez. Oui, si je ne craignais de passer pour paradoxal, je dirais que les années que vous m'annonciez comme le comble de la misère et de la détresse, ont été pour moi plus douces que celles de la jeunesse. Plus vous m'aviez épouvanté de cette dernière station de l'existence, plus j'ai été surpris de ce qu'elle m'a offert à chaque pas.

Je m'attendais à une cime glacée, déserte, étroite, tooyée dans là brume ; j'ai aperçu, au contraire, autour de moi, un vaste horizon qui ne s'était encore jamais découvert à mes yeux. Je voyais plus clair en moi-même et en chaque chose. Ce n'était plus cette attente désespérée d'une clarté qui me fuyait. Dans ma longue route, j'avais recueilli quelques vérités qui, chaque jour, devenaient plus certaines. Elles étaient pour

moi comme le fruit de la vie ; sans penser que Ton ne puisse en acquérir de plus précieuses, j'en jouissais comme d'un bien assuré ; ce que je n'avais jamais pu dans les heures angoissantes où je me cherchais moi-même.

Ne dites pas que cette paix avec moi-même et avec les choses est un rassasiement de l'existence, une satiété de la pensée, un engourdissement par lequel je donne moins de prise à la douleur. Non. Expliquez-moi bien plutôt, comment le souvenir de tel jour qui date d'un demisiècle, si par hasard il se réveille, si l'occasion le rappelle, si un mot le ressuscité, expliquez-moi commentée jour, ce moment, se. précipite sur moi avec la même force qu'au commencement de ma vie, comment la douleur est la même, comment l'obsession est la même ; vous ajouteriez des années aux années, l'intensité de cette pensée ne diminuerait pas. Si le vertige de la douleur prend une fin, ce n'est pas que la vie diminue, c'est qu'il s'y mêle quelques vérités dont l'âme a fait provision; elle ne se ronge plus elle-même dans le vide et le désert.

Vous affirmez que les sentiments s'émoussent

en vivant. Moi, je sens très-bien que je vivrais

un siècle, je ne m'accoutumerais jamais à ce qui

^jme révolte aujourd'hui. Mensonges à outrance,

clameurs d'hommes de proie, défis à la justice, en-

durcissement dans l'iniquité, perversité tranquille, parce qu'elle se sent impunie, légèreté dans la cruauté, ricanement dans la barbarie, cela me sera aussi nouveau, aussi exécrable dans mille ans qu'aujourd'hui.

De même, les âmes belles que j'ai entrevues sur la terre, ne. s'effaceront jamais pour moi. Elles m'apparaîtront toujours, telles que je lésai aperçues dans l'heure radieuse.

La vie humaine n'est point ce que vous dites ; elle n'est pas une chute continue de la jeunesse à l'âge mûr, de l'âge mûr à la vieillesse. J'ai senti tout autrement l'existence. Ma jeunesse a été triste, mon âge mûr meilleur, ma vieillesse heureuse. La première lueur est devenue lumière ; la lumière vérité ; la vérité repos, paix, bonheur. Voilà quelles ont été pour moi les époques de la vie : une ascension vers la lumière.

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