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CHAPITRE III

Les Sciences naturelles confirmées par l'Histoire.

Les premiers Inventeurs.

Pourquoi nous refaire si aisément des ténèbres à mesure que l'expérience et la science les ont dissipées ? Il faut que le désir de l'obscurité soit bien puissant dans l'homme, puisque les savants eux-mêmes se plaisent à se créer des mystères qui sont le reniement de leur science.

Appliquant l'utilitarisme de Bentham au règne animal, vous venez d'établir que les progrès d'un être ont pour but son utilité immédiate, qu'il a des mains pour saisir, des yeux pour voir, des oreilles pour entendre. J'en conviens. Je crois être avec vous sur un terrain solide ; et aussitôt vous déclarez que vous venez de rencontrer quelque part un organe dont l'utilité n'est pas évidente, que ce phénomène contredit toutes les lois

connues, que cette énigme ne peut se résoudre qu'en sortant du domaine naturel, par l'intervention d'une puissance mystérieuse, extra-mondaine ; retour au miracle par une voie détournée, au milieu de tout l'appareil scientifique de la zoologie.

Que d'espaces parcourus en quelques lignes !

Quoi! revenir si aisément au surnaturel! Avoir tant de foi dans le mystère et si peu dans l'observation ! J'hésite, j'examine, je demande de quoi il s'agit, quelle est cette merveille qui déconcerte si tôt un des esprits les plus sagaces, un des observateurs les plus pénétrants de notre temps (1), et voici ce que je trouve :

Certains hommes fossiles de l'âge de pierre, tel que celui d'Engis, avaient le cerveau presque aussi développé qu'un homme de nos jours.

Qu'avaient-ils besoin, dit-on, de ce vaste cerveau ? Que pouvaient-ils en faire ? Ils avaient donc reçu des dons qui leur étaient inutiles? Car ils n'avaient aucune occasion ni de penser ni d'inventer. Un organe qui ne peut servir de rien à celui qui le possède, voilà une découverte qui renverse toutes les notions modernes sur l'histoire naturelle.

(1) Alfred Russel Wallace. Natural Sélection, p. 336, 349, 355, 359.

Que devient le principe de la sélection, c'està-dire de l'utile? Que deviennent tant d'autres idées admises pour vraies et qui avaient renouvelé de fond en comble l'étude des règnes animal et végétal ? Un seul fait, tel que celui du crâne d'Engis, réfute toutes les théories de Darwin en détruisant le prétendu utilitarisme de la nature. Or il se trouve une foule de faits de ce genre, puisque, de nos jours, les sauvages ont un cerveau plus développé qu'il n'est utile à leurs besoins. Disproportion entre l'organe de la pensée et les occupations intellectuelles, entre le cerveau et la fonction mentale ; dès lors nécessité de renoncer à l'idée que tout se fait dans l'homme et les animaux conformément à leurs besoins immédiats.

On croyait avoir découvert le secret de la formation des espèces; voilà que ce secret nous échappe. Nous retombons dans la nécessité de recourir à une puissance extra-mondaine qui agit, prépare, organise par des moyens que la science ne prévoit pas ; grave conséquence, puisqu'elle ruinerait tout ce qu'on avait établi par l'observation et l'expérience.

J'ai dit la difficulté; voici, selon moi, la solution.

Le naturaliste qui a posé le problème l'eût résolu, si à sa science profonde, particulière, il eût ajouté l'histoire. C'est de la rencontre de ces

deux sciences, que peut jaillir la clarté. Une seule n'y suffit pas.

Est-il vrai, en effet, que le cerveau du gorille eût à peu près suffi à l'homme préhistorique de l'âge s de pierre? Voilà ce que je ne puis admettre.

Ne voyez-vous l'intelligence humaine que dans les grands produits d'une civilisation avancée? Faut-il bâtir le Parthénon, inventer la machine à 'vapeur, pour montrer que l'esprit humain existe et qu'il se sert du cerveau humain? Pour moi, je crois que l'homme préhistorique a eu besoin de facultés mentales déjà toutes humaines pour faire le premier pas, se séparer de la routine de la nature morte, inventer, créer, ne fût-ce qu'une hache de pierre.

Ce cerveau d'Engis est déjà le cerveau d'un philosophe. Pourquoi non? Vous ne faites pas assez de cas des premiers inventeurs, de ceux qui, avant tous, ont produit ce qui ne s'était jamais produit dans les milliers de siècles de la nature inorganique. C'est parce que vous méconnaissez ce moment initial des choses humaines que vous entrez dans une voie où votre science entière pourrait disparaître.

Le premier qui a façonné une arme, courbé un arc, travaillé un os en pointe, dégrossi une hache, celui-là a été créateur. Aucun prédéces-

seur qui lui ait ouvert la voie; tout chez lui fut spontané. Est-il sûr que pour cet acte de création, de spontanéité, il n'ait pas eu besoin d'un cerveau aussi bien conformé que l'homme de nos jours qui ne fait que suivre un modèle copié mille et mille fois avant lui ? Est-il sûr, que celui qui le premier a imaginé de semer en terre un grain de blé, d'en recueillir l'épi, n'a pas eu besoin d'une capacité crânienne égale à celle de Fellemberg ou de Richard du Cantal (1) ?

L'homme préhistorique imagine de dessiner les animaux qu'il rencontre ; il leur laisse leur attitude, leur mouvement. Qui soutiendra que ces peintres, ces sculpteurs préhistoriques qui, n'ayant pas d'ancêtres, inventaient à la fois leur art, leurs procédés, leurs instruments, n'avaient besoin pour tout cela que du cerveau du gorille, « avec c la dimension de trente-quatre pouces et demi c cubiques? »

Vous voyez, avec stupeur, que l'homme fossile d'Engis avait un cerveau digne d'un académicien. Vous cesseriez de vous étonner, si vous examiniez la première formation des langues humaines, même des sauvages, leurs racines, leur grammaire, leurs consonnances, leur logique surtout.

(1) Auteur du Dictionnaire d'Agriculture*

Vous reconnaîtriez que chaque langue, môme de l'homme fossile, suppose une philosophie latente, et un cerveau humain.

Qui sait ce que le crâne d'Engis qui vous confond a renfermé de lueurs, de pressentiments, de prévisions adaptées au premier monde de l'industrie, aux rudiments de l'art et du langage? C'est lui peut-être qui a découvert le feu, inventé l'arc et la flèche.

Les anciens ne commettaient pas la faute que je signale ici. Ce qu'ils estimaient par-dessus tout, c'étaient les premiers inventeurs. L'homme préhistorique qui avait découvert le feu, ils en faisaient Prométhée . Celui qui le premier avait semé le blé, ils en faisaient Triptolème, ils l'associaient à Cérès. Loin de croire que les inventeurs de l'âge de pierre n'avaient eu besoin que d'un cerveau de singe, ils leur attribuaient des facultés olympiennes; ils les divinisaient.

Ne dites donc plus que les hommes préhistoriques n'avaient pas besoin d'avoir un organisme humain, et n'en tirez pas cette conséquence que la science de la nature telle que notre temps Fa faite est réfutée par le sauvage.

L'histoire humaine confirme ici, au contraire, l'histoire naturelle.

Concluez, que l'homme préhistorique, ayant créé tous les rudiments de la civilisation, avait

besoin pour cela d'une tète humaine. Môme cet être de l'âge tertiaire, qui n'a laissé que ses débris de hache, n'était pas une moitié d'homme. Il a inventé la massue et les armes d'Hercule ; c'était déjà l'homme tout entier.

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