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impose donc à chacun de la défendre et à tous de se coaliser contre les vieux ennemis implacables qui menacent en elle, non seulement la dignité morale de l'homme, sa vie intellectuelle, mais sa sécurité sociale, sa vie physique.
Pourquoi donc la Révolution et la Réforme ne feraient-elles pas cause commune contre un danger commun? L'expérience du passé, les nécessités du présent, le sang versé sur la même terre, pour la même cause, sont-ce de si faibles arguments qu'ils ne méritent d'être écoutés? Et l'œuvre à faire n'est-elle pas, comme dirait Corneille, à tenter les plus généreux courages?
La France à refaire contre le double despotisme politique et religieux qui l'a défaite et avilie ; tant d'âmes à arracher, par l'infusion d'une vie nouvelle, à la mort hébétée du catholicisme !
La Réforme ne fut pas seulement un bienfait moral, un redressement de la conscience contre l'avilissante théocratie catholique, un effort héroïque de la liberté contre les idées et les choses qui l'opprimaient. Elle ne sauva pas les âmes seulement de la domination des prêtres, mais la terre même et la fortune nationale. Elle ne
les déposséda même pas en partie de leur autorité seulement, rnais des biens et des richesses accumulées depuis des siècles par leur avare et frauduleuse charité.
La Réforme fut aussi une révolution économique. Dans les pays même où elle ne triompha point, mais où elle fut assez forte pour lutter, comme en France, elle ne put enlever au clergé des possessions usurpées, elle lui causa du moins de graves préjudices qui eussent tourné bientôt au soulagement de la misère publique.
L'Eglise ne se contentait pas de posséder la moitié du territoire en Allemagne, le tiers environ en France ; elle amaigrissait encore les peuples des quêtes de ses mendiants qui, comme autant d'insectes, suçaient avidement le peu qui leur restait de substance. Elle avait en plus encore ses charlatans, ses coureurs de places, ses histrions de tréteaux qui, autour de la vente de ses indulgences, amassaient les dupes et les badauds — extorquant, à grands renforts de boniment, l'or des riches, les sous du pauvre.
Et elle possédait encore ses droits, ses dîmes, et, par dessus le tout, le privilège de ne point payer d'impôts pour sa propriété insatiable qui, progressivement, menaçait d'envahir toute la
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richesse de l'humanité. De sa personne, comme de ses biens, le prêtre était au-dessus du droit commun. Le «pauvre peuple» le payait et payait encore pour lui.
La Réforme fut une double protestatiou, unique en sou principe, contre cette opulence et cette puissance cléricales. Elle les amoindrit; si elle ne parvint à les détruire, elle les ébranla d'un grand péril, à la fois par ses doctrines et ses violences, terribles à l'église, bienfaisantes au genre humain, et même par les colères vaincues, mais légitimes de tous ces paysans qui, se croyant appelés au royaume égalitaire de l'évangile, empoignèrent tumultueusement, contre le prêtre et contre le noble, la faux, la fourche, le bâton... Que cette Réforme démocratique, populaire, que ce christianisme pratique, social aient été ajournés par la Réforme princière et seigneuriale, par le christianisme théologique, ceci ne prouve rien contre le génie et l'œuvre de la Réforme.
Dès le début, la Réforme, dans la pensée même de Luther, fut une force, non un système; un soulèvement irrité contre les iniquités et le despotisme de Rome, et point du tout une théologie arrêtée et fermée. Elle était une uégatiou du principe catholique et par conséquent l'af-
finnation du principe conti*aire ; en niant l'autorité, elle affirmait la liberté individuelle, et,, en rejetant l'interprétation traditionnelle des saintes écritures, elle les soumettait à l'examen libre de la conscience humaine. Plus tard, petit à petit, cette négation et cette affirmation connexes, qui n'étaient que l'endroit et l'envers d'un même principe, se développaient dans des théories qui devinrent des confessions de foi. Luther n'avait point prémédité son œuvre ; on peut dire qu'elle l'instruisait lui-même au fur et à mesure qu'il l'accomplissait.
Sous l'action de l'ancienne éducation catholique, il était impossible que la Réforme ne devînt pas elle aussi une théologie ; et, dans ses premiers temps, la théologie l'emporta sur les préoccupations pratiques, nécessairement. La conquête de la liberté religieuse était la préface logique des conquêtes subséquentes de la liberté dans les choses politiques et sociales 5 la première contenait toutes les autres, qui n'en étaient que les déductions logiques. Il ne faut donc pas juger la Réforme seulement par ses paroles et par ses actions, qui se démentent souvent les unes les autres, à cause de la timidité ou de la lâcheté des hommes; il en faut suivre les tendances intimes, et, dès le
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XVP siècle, y prévoir tous les développements ultérieurs.
Que les réformateurs s'excommunient pour leurs dogmes ; qu'ils disputent, à en perdre haleine, leurs confessions de foi, qu'importe! Ces dissidences apparentes ne détruisent ni la négation, qui fait une seule force de toutes les forces de la Réforme, ni l'affirmation qui en est l'unité morale, essentielle, qui les justifie ensemble et les condamne. Elle les justifie, car chacun, étant seul juge de sa foi, a le droit de se faire son système particulier et de recueillir tous les adhérents qu'il pourra; elle les condamne, car de quelle autorité imposaient-ils à la façon catholique, leurs confessions de foi, et réclamaient-ils comme ils le firent trop souvent, à l'appui de leurs théories spirituelles, les secours brutaux du bras séculier? C'est par cet illogisme que le.s sectes intolérantes ouvrent dans la Réforme une entrée à l'esprit catholique qui s'y maintient encore. Oui, la Réforme, même à l'heure qu'il est, n'est pas encore purgée de ce que les temps y on fai: pénétrer ou laissé subsister de catholicisme.
Les dissidences des partis républicains, leurs luttes même (journées de juin, Commune) ne prouvent pas davantage contre la République et
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la lîévolution. Ces malentendus fatals, les résistances de l'intérêt personnel qui veut fixer à soi-niûnie les conséquences bienfaisantes d'un principe ; les fureurs passagères qui ont leurs causes dans l'iniquité désastreuse de certains événements, ne cachent pas, à l'observateur sincère, l'unité d'une même idée, la force d'un même esprit. La Réforme, se méconnaissant et se massacrant elle-même, ne prouve rien contre la Réforme; elle prouve tout au plus contre la logique et la générosité humaines. Or, il y a longtemps que les moralistes répètent, sur ce sujet, toutes les vérités amèj'es dont l'histoire est la confirmation. Toute révolution, malgré les doctrines et les théories particulières qui prétendent, seules, la posséder, est bien trop vaste et trop vague, trop vivante, pour se laisser enfermer dans une formule. Tant qu'elle n'est pas accomplie, c'est-à-dire qu'elle n'est pas réalisée dans la société transformée, elle n'est pas un système, elle est une vie ; elle n'est pas une théorie, elle est un esprit.
La Réforme en est encore là *, visiblement, son œuvre n'est pas achevée ; les cultes et les formes où elle a stationné un moment et qu'elle a quittés ou est en train de quitter, ne sont pas elle ; ce sont de vieux vêtements usés dont per-
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sonne ne se soucie plus. Voyez l'Amérique ! ses mille sectes laborieuses y préparent (et l'on n'y fait pas assez attention) une société aventureuse et diverse, mais libre, toute nouvelle, extraordinairement vivante, qui déjà est le scandale et l'effarement des unitaires religieux et politiques.
Au XVI'' siècle, la Réforme n'avait encore donné ni prévu toutes ses conséquences ; elle n'avait pas acquis la pleine conscience d'ellemême ; elle était trop proche du catholicisme pour n'en avoir rien gardé, pour n'être pas encore un peu catholique. Enfin, les nécessités pressantes de la lutte l'obligèrent à se concentrer dans des systèmes qui, pour le moment, la présentassent plus dense, plus une aux attaques de l'ennemi.
A la grande Révolution, il se passa quelque chose d'analogue. Tous les pai-tis, ceux en qui était le plus vivante l'idée révolutionnaire, furent sacrifiés, les uns après les autres, à l'unité de la défense nationale. Le malheur, c'est que ces systèmes, ou plutôt ces expédients, auxquels on eut recours comme un pis-aller suprême, prétendirent, le danger passé, s'éterniser, détenir sous clé à tout jamais l'esprit, qui ne s'y était que pour un instant réfugié, comme dans une forte-
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resse. La Révolution et la Réforme ont eu, aussi, leurs prétendues orthodoxies qui leur ont été également fatales, et dont elles sont encore gênées et embarrassées, toutes honteuses, tout empêchées.
Au XVI'' siècle et au XVII'= siècle, ce n'est donc pas dans ses affirmations, mal définies et mal déduites, qu'il faut chercher l'esprit et l'unité de la Réforme : c'est dans ses négations. Elle n'a encore conscience que de sa force, destructive, peu de sa force créatrice. L'entente des Églises est universelle, unanime dans la réprobation de tous les principes qui font l'Eglise catliolique ; comme ces principes sont ceux d'où s'est déduite toute la vieille société, leur réprobation ne contient-elle pas, par ce fait même, l'affirmation d'une autre société? C'est cette affirmation qui nous invite à aller au fond des négations protestantes. Chacune d'elles est le sentiment, la prescience d'un principe dont l'action se développera dans le temps ; toutes se tenant logiquement dans l'unité d'un même esprit, forment un ensemble de principes qui, affranchis enfin du dogme et des cultes, est le véritable testament politique et social de la Réforme.
Quelques clairvoyants, seuls, et le peuple, en