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CHAPITRE DIXIÈME

Ces réserves faites pour dégager la réforme de la responsabilité de ces articles de la confession de 1571, nous reprenons notre analyse.

Nous ne nous occuperons pas des articles de foi proprement dits ; le dogme de la déchéance, la corruption de l'homme « qui ne peut appro- « cher Dieu ni par son intelligence ni par sa « raison (art. IX) ; l'infection du péché ori- « ginel dont la contagion s'est répandue dans «toute la postérité d'Adam (art. X)». Ce sont là des questions théologiques qui ne sont point de notre compétence ; non plus que la distinction de la chair humaine et de l'esprit divin en Jésus, « dans lequel les deux natures sont « enjointes, chacune néanmoins conservant sa « propriété distincte. »

Mais l'article III n'est pas sans intérêt ; il mérite qu'on s'y arrête : les auteurs de la confession y énumèrent les livres qu'ils acceptent

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comme authentiques, vraiment canoniques, dans le Vieux et le Nouveau Testament, les seuls dans lesquels ils consentent à chercher la révélation de la pensée divine. Depuis, la critique a fai: des progrès, et elle ne laisserait point subsister cet article sans de grandes modifications. Mais il ne faut pas oublier que cette critique, qui a produit toute une littérature et singulièrement éclairci les origines du christianisme, son histoire, sa tradition, est une science toute protestante ; elle est sortie logiquement de cette prétention qu'avaient les anciens réformateurs de restaurer l'Eglise chrétienne dans sa simplicité primitive, et de retrouver la vraie signification de la parole divine falsifiée par la tradition catholique. Les controversistes protestants furent bien obligés, pour soutenir cette opinion, de recourir à l'histoire, à l'étude comparée des textes ; cette nécessité a formé parmi eux une forte école d'érudits et d'exégètes qui, fouillant en tout sens le dogme et l'histoire du christianisme, ont agi en même temps sur les données et sur la matière de la foi. Petit à petit, sans presque qu'on se fût aperçu de ce long travail, le christianisme s'est trouvé transformé, renouvelé, historiquement et philosophiquement.

Dans cette grande œuvre de revision, quelle fut la part du catholicisme ? A peu près nulle.

Il ne pouvait, certes, se mêler aux novateurs qui, mot par mot, décomposaient ses dogmes et ses traditions. Son rôle n'était que défensif : il fut incapable de le tenir avec honneur. On aurait grand'peiue à trouver dans le fatras de ses polémiques injurieuses et radoteuses une seule réponse qui vaille quelque chose scientifiquement, ou même qui se rachète de son insuffisance par des qualités de style ou d'éloquence. — De cette colère folle qui naguère a soulevé le clergé catholique contre la Vie de Jésus, de M. Renan, que reste-t-il? Des diatribes, des invectives qu'on ne peut lire sans dégoiit.

Il ne peut d'ailleurs y avoir une histoire ni une exégèse catholique, puisque leur foi même interdit aux fidèles de cette communion de toucher à la doctrine et aux textes imposés par l'autorité de la tradition, comme la révélation indiscutable de l'esprit divin !

La critique est une arme qui les blesserait ; ils ne peuvent s'en servir. Que seront-ils donc, sinon des coutroversistes sans sincérité -, des apologistes sans originalité, marmottant, comme des prières machinales, de vieilles erreurs, de vieux mensonges appris par cœur ; se reculant

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avec effroi, comme de l'hérésie, des uouveautés ou des découvertes ; et, piteusement, s'épuisant à arc-bouter de soplîisraes, à plâtrer de déclamations un système crevassé qui, de tous côtés, branle vers sa ruine...

Tenons- en compte à la Réforme: avant elle, avant la Renaissance, avant le grand seizième siècle, il y avait des érudits ; il' n'y avait point de science. Ce fut d'un côté par l'âpre passion de la Réforme, de l'autre, par la précieuse curiosité de la Renaissance, que se manifestèrent le véritable esprit scientifique, la recherche ardente de la vérité pour la vérité elle-même au profit de l'émancipation de l'Iiomme et de son enseignement.

Les livres, que la confession reconnaît comme seuls vraiment canoniques, sont la fidèle et inaltérable parole de Dieu. L'article V établit que c'est eu eux qu'est contenue toute la révélation, sur laquelle ne peut rien l'autorité des hommes ni des anges même. Rien ne peut y être ajouté, diminué ou changé. Par là, il nie radicalement la tradition que s'arroge le catholicisme et qu'il prétend imposer comme l'interprétation infaillible et la continuation inspirée de la parole divine.

Ainsi l'âme est affranchie du prêtre, qui se

posait en intercesseur indispensable entre elle et l'Evangile, et délivré des rites, de superstitions, des dogmes, que la tradition croissante accumulait sur elle. « Ni l'antiquité, ni la coutume, ni « la multitude, ni la sagesse humaine, ni les «jugements, ni les arrêts, ni les édits, ni les « décrets, ni les conciles, ni les visions, ni les « miracles ne doivent être opposés à cette écri- «ture sainte; mais, au contraire, toutes choses « doivent être examinées, réglées et réformées « selon elles. »

Voilà donc toute l'industrie de l'Eglise ruinée de fond en comble : rien ne lui est laissé des habiles moyens et des inventions subtiles dont elle séduisait et captivait les peuples, au profit de son autorité morale et de sa richesse matérielle. La parole, sur laquelle elle se prétend bâtie, et par laquelle elle se dit bénie jusqu'en ses fondations, lui est enlevée. Le livre, d'où elle tire sa vie et qui servait de justification à sa tyrannie, le livre qu'elle invoque, prend une voix : il parle contre elle. Il se transforme en un juge suprême qui l'appelle, l'accuse et la condamne.

Car si vraiment l'Evangile a été trahi par elle dans ses intentions et dans son esprit, torturé et dénaturé dans sa lettre et dans sa forme ;

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si elle a faussé de traditions astucieuses, d'impudentes superstitions l'intégrité et la simplicité primitives de la Loi, dont elle s'est proclamée l'interprète et l'exécutrice, que reste-t-il d'elle? — Qu'est-elle, sinon une usurpation audacieuse, un mensonge perpétuel, un long coup d'Etat contre la pensée, la conscience et la liberté de l'homme?

C'est donc Jésus même qui autorise la Réforme à l'excommunier et à ne la considérer que comme un paganisme renouvelé, un travestissement idolâtre de la pensée chrétienne. « Nous protestons que là où la Parole de Dieu « n'est point reçue et où on ne fait nulle pro- « fession de s'assujettir à elle, et où il n'y a nul « usage des sacrements, à proprement parler, « on ne peut juger qu'il y ait aucune Eglise. « Pai'tout nous condamnons les assemblées de la « papauté, vu que la pure vérité de Dieu en est « bannie, auxquelles les sacrements sont cor- « rompus, abâtardis, falsifiés ou anéantis du «tout; et auxquelles toutes superstitions et « idolâtries ont la vogue. Nous tenons donc que «tous ceux qui se mêlent à de tels actes et y « communiquent se séparent et se retranchent « du corps de Jésus-Christ. » (Art. XXVIII.)

Si Jésus-Christ est, par sou sacrifice, le seul

remède « qui nous puisse laver de nos forfaits et de nos iniquités » (art. XVII), que devient la messe, que deviennent les sacrifices du prêtre et des intermédiaires que- l'Eglise a disposés comme une échelle sans fin entre Jésus et le fidèle. La confession fonde toute notre justice « en la rémission volontaire de nos péchés », elle rejette tous les autres procédés que les catlioliques admettent pour la justification devant Dieu. Elle n'espère que dans l'obéissance au Christ. Il n'y a point de médiateurs entre Jésus et les fidèles : ceux-ci relèvent de lui comme de leur chef.

Les œuvres sont inefficaces : la foi, qui nous fait participants de la justice de Jésus, est une grâce secrète et comme une illumination du Saint- Esprit ; c'est d'ailleurs un don gratuit que Dieu accorde à qui bon lui semble : car il a choisi dès longtemps ceux qui doivent être sauvés.

Aussi, Jésus étant le seul avocat (art. XXIV) dont on ne jouit que par l'Evangile (art. XXV), étant le seul souverain et universel évêque (art. XXX), tout ce que l'Eglise catholique a imaginé de rites pour attirer et capturer la bienveillance de Dieu, tout ce qu'elle a inventé de hiérarchie pour faire monter l'homme de degré en degré jusqu'à Dieu, est aboli.

«Tout ce que les hommes ont imaginé de « l'intercession des saints trépassés n'est qu'a- « bus et folies de Satan, pour faire dévoyer « les hommes de la forme de bien prier. Nous « rejetons aussi tous les autres moyens que les « hommes présument avoir pour se racheter « envers Dieu, comme dérogeant au sacrifice « de la mort et passion de Jésus-Christ. Finale- « ment, nous tenons le Purgatoire pour une illu- « sion procédée de cette même boutique, de la- « quelle sont aussi procédés les vœux monas- « tiques, pèlerinages, défenses de mariages et « de l'usage des viandes, l'observation cérémo- « nielle du jour, la confession auriculaire, les « indulgences et toutes autres telles choses « par lesquelles on pense mériter grîice et « salut. »

Puisque les chrétiens n'ont qu'un seul évêque universel, qu'un seul avocat, un chef invisible, qui s'est communiqué jadis par sa parole et par son sacrifice, il s'ensuit de là que, sous cette domination souveraine, chacun est égal ; l'Église chrétienne forme une sorte, de cité fraternelle où personne ne doit dominer, et ce sont, en effet, là les conclusions présentées dans l'article XXX. « Nous croyons tous vrais « pasteurs, en quelque lieu qu'ils soient, avoir

« iiiênie autorité et égale puissance ; nulle Église « ne doit prétendre aucune domination ou sei- « gneurie sur l'autre. »

La constitution ecclésiastique, dont nous aurons à nous occuper tout à l'heure (non pas en elle-même, mais comme l'image d'une constitution politique), fut basée sur ce principe négatif de la suprématie de Rome et de l'autorité quasi divine du pape. — Si la Réforme reconnaissait l'utilité de confier l'enseignement de l'Evangile à des pasteurs qui en eussent fait leur étude particulière, elle exigea qu'ils fussent, sinon élus directement, au moins acceptés, consacrés par les fidèles. Elle ne poussa point le principe de l'élection jusqu'à vouloir, comme le proposèrent Jean Morely au synode de Paris (en 1565) et Ramus à celui de Nimes (en 1572), soumettre les dogmes, le culte, les mœurs au jugement de l'Assemblée des fidèles ; mais par ce commencement de pouvoir qu'elle remit au peuple pour la ratification de ses directeurs elle ouvrit la porte à la démocratie.

Elle supprima le ijrêtre dans son ancienne acception mystique ; elle le fit déchoir de la prétendue onction divine dont il s'autorisait sur les consciences, jusqu'à n'être plus qu'un homme choisi spécialement par un groupe d'hommes

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pour les édifier et les instruire. A la longue, le pasteur ne sera plus qu'une sorte d'instituteur, chargé d'expliquer, de commenter et développer, à une cei'taine réunion d'individus, la pensée religieuse et moi'ale dans laquelle ils se rassemblent.

En niant les sacrements de l'Église catholique, excepté le baptême et la cène (et elle ne les conserve qu'au sens spirituel, « comme gages « de la grâce de Dieu, par oia il vint aider et « soulager la foi de ses fidèles (art. XXXIV )», la Réforme a encore hâté cette transformation du prêtre en commentateur et en instituteur ; il n'est plus intercesseur de l'homme auprès de Dieu ; la confession abolie, est abolie du même coup cette police secrète par laquelle il est toujours indivisiblement présent dans la conscience de chacun et dans l'intimité troublée des familles ; le mariage, qui lui donne une femme et des enfants comme aux autres hommes, en fait un citoyen qui vit de la vie commune, est lié à ses semblables par les mêmes espérances et les mêmes craintes, les mêmes besoins et les mêmes maux.

N'y ayant plus de purgatoire ni d'interdictions de viandes et de choses naturelles, mille autres superstitions, comme l'adoration des saints, étant détruites, [dont l'Église trafiquait et tirait

LA CONl-ESàlON DE 1559

de gros bénéfices ; Dieu, enfin, opérant directement dans l'homme, sans qu'il soit besoin d'acheter son assistance par les mille procédés de la dévotion catholique, le prêtre ne peut plus compter d'exploiter, comme un domaine qui lui serait dévolu, l'iguoi-acce et la crédulité publiques. Il n'est plus l'homme d'une caste ni d'une théocratie étrangère par ses prétentions à l'humanité, comme elle lui est hostile par son implacable ambition ; il est l'homme de quelques-uns ; il est pourvu par eux d'un mandat étroit, presque impératif, qui le renferme strictement dans les fonctions pour lesquelles il a été t'Iu. A quoi bon insister davantage sur les autres conséquences qui sautent aux yeux ; sur l'autorité et l'unité religieuses abolies (promesses de la future abolition de l'unité et de l'autorité politiques) ; sur la dignité rendue à la conscience individuelle et l'émancipation de la personne humaine reconnue comme la seule réalité, créatrice des communions religieuses comme des nations et des sociétés...

Ces considérations auront peut-être paru un peu longues, et, quelque effort que nous ayons fait, d'une nature un peu abstraite. On voudra bien songer que notre sujet nous les rendait inévitables. D'ailleurs, je suppose qu'elles ne sont

point sans quelque enseignement, qui pourrait nous être encore profitable à l'heure présente. Car nous sommes encore à attendre, à espérer bien des progrès que la Réforme avait promis et commencé à réaliser. La même réaction nous guette et se propose de nous exterminer, comme elle l'a exterminée elle-même.

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