CHAPITRE PREMIER
On ferait trop d'honneur à la réaction qui fatigue la France du XIX® siècle, de lui attribuer l'invention du système qu'elle met en usage pour exténuer la République, et, enfin, la détruire. Elle n'a point tant d'originalité que cela. Elle a reçu de la tradition cette stratégie qu'elle applique avec tant de zèle, et que, d'ailleurs, elle n'a su rajeunir par aucune inspiration personnelle. C'est un mécanisme monté par d'autres, et qui, il y a trois siècles, n'a point été inefficace, comme nous le verrons tout à l'heure. Depuis, on s'en est resservi en toute circonstance, presque toujours avec succès, et non seulement en France, mais en Italie, en Espagne, en Suisse, en Belgique, chez tous les peuples plus ou moins, et surtout chez les nations latines. Eprouvé en tant d'occasions, il a pu inspirer toute confiance : d'ailleurs, il s'impose comme la nécessité. On n'a véritablement rien trouvé de mieux encore, et il est
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probable que le moindre perfectionnement qu'on y voudrait apporter, détériorerait toute la machine, car ce système, ce n'est point l'organisation, c'est l'organisme même de la réaction.
Il date de trois siècles, avons-nous dit. En effet, c'est l'œuvre de génie des jésuites ; avant eux, certes, la réaction existait, et, tout le long de l'histoire, on la voit aux prises furieusement avec la Révolution ; elle existait comme une force naturelle, terrible, mais désordonnée, qui n'a pas encore ti'ouvé son emploi méthodique et scientifique. C'est cela que les jésuites ont découvert. Le jésuitisme a donné à la réaction son but, sa forme et sa direction absolus. C'est lui qui l'a constituée véritablement. II a, dès le XVI" siècle, inventé, noté, classé, coordonné tous les procédés, toutes les manœuvres, toutes les intrigues, toutes les ruses savantes et toutes ces violences habiles froidement préparées' qui, par une lente et successive exténuation, aboutissent à l'extermination radicale et légale. Il n'a pas apporté une doctrine nouvelle, mais il a condensé, dans une sorte d'essence unique et terrible, la doctrine secrète qui était répandue dans tout le corps de l'Église ; il n'a rien réformé dans le culte ni dans la pratique, mais au contraire, avec une logique qu'il faut bien
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reconnaître, il a développé audacieusement le catholicisme dans son sens païen et idolâtre. Ni Loyola, ni aucun des pères de la congrégation qu'il a fondée n'a inventé l'esprit jésuitique : cet esprit subtil était épars dans l'Eglise, qu'il faisait vivre, comme la sève fait vivre les plantes : leur œuvre, toute pharmaceutique, a été de l'en extraire et d'en composer un toxique auquel ils ont donné leur nom, pour étiquette. Le génie jésuitique est ainsi la quintessence même du catholicisme.
Ils n'ont rien répudié du passé de l'Eglise ni de la papauté ; mais, au contraire, analystes patients et habiles, ils ont fait tenir tout ce passé dans quelques formules qui s'enseignent facilement. Ils en ont fait un code dont les articles se tiennent ensemble, indestructiblement, engendrés les uns des autres par une logique serrée et redoutable, et qui, tenu secret aux profanes, ne se révèle aux fidèles qu'avec un mystère qui y ajoute une sorte de charme et de terreur sacrée. Par malheur pour ces hommes silencieux, l'histoire est babillarde et indiscrète. Ils ont beau se taire, leurs actions parlent 5 et, certes, l'instinct populaire ne se trompe pas en cela plus qu'en autre chose, quand il leur attribue vaguement tous les dés-
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astres de l'heure présente et le recul douloureux de la Révolution. Il fut un temps, et il n'est pas très éloigné de nous, où cette crainte et cette inquiétude des jésuites passaient, auprès de quelques-uns, pour une monomanie quelque peu ridicule du parti républicain. Les derniers événements, la France vouée au cœur de Jésus, le réveil stupéfiant des plus scandaleuses superstitions et toutes les gênes dont on embarrasse la résurrection de la France, prouvent maintenant quels étaient les meilleurs prophètes ou ceux qui, naïvement, proclamaient l'innocuité du jésuitisme et de l'Eglise, ou ceux qui, dès le règne de Louis-Philippe et même avant, signalaient la nouvelle invasion méditée par l'esprit du passé contre la France moderne. Ce qui n'était alors qu'une menace est devenu un péril. C'est dans le jésuitisme, c'est par son esprit, c'est avec son esprit que se sont conciliés et associés en une suprême coalition tous les intérêts et les passions qui se promettent la défaite de la Révolution, c'est-à-dire la défaite de la France.
Voilà pourquoi il peut être curieux d'étudier, dans le passé, cette réaction qui, à cette heure, sévit contre nous si âprement. Ce qu'elle tâche de nous dissimuler, l'histoire nous le ré-
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vêlera peut-être, et eu tous cas elle pourra nous apprendre à deviner la fin des choses, par l'identité des moyens employés. Mais d'abord nous noterons, comme première protestation contre les succès apparents de la ruse et de la force, que, si la réaction a été assez puissante pour appauvrir, hébéter et détruire les peuples, elle a toujours été impuissante contre les idées. Par exemple, elle peut cliasser de France la Réforme : mais tous ces exils qui épuisent notre patrie, fortifient d'autres nations ; ils façonnent définitivement la République génevoise. Qu'en conclure? sinon qu'aujourd'hui elle peut exterminer, peut-être, la France nouvelle, mais non l'idée nouvelle qui, menacée et opprimée ici, irait éclater ailleurs avec une puissance imprévue. 0 les gens habiles et vraiment patriotes, dont tout le travail serait de détruire leur pays !
Organiser la terreur en la dissimulant sous le nom de « légalité », c'est là, en somme, toute l'œuvre des jésuites. Ils l'ont trouvée toute faite, pour ainsi dire, dans les décisions des conciles et dans les bulles des papes. Encore une fois, ils n'ont apporté dans tout cela qu'un grand génie d'unité et d'organisation. Tout est permis pour le bien de l'Église, est une maxime aussi vieille que l'Église elle-même : l'Église a tou-
jours affirmé que, le droit étant en elle, qu'étant elle-même le droit, tout ce qui se faisait en dehors d'elle ou contre elle, — ce qui est la même chose ; Jésus n'a-t-il pas dit : Taus ceux qui ne sont pas avec moi sont contre moi? — se faisait conséquemment en dehors du droit et contre le droit. Les indifférents et les ennemis sont l'iniquité et l'injustice : aucun concile n'en a douté, et leur jurisprudence sur ce sujet est celle qui est mise en pratique, mais plus habilement et avec moins de bruit, par le jésuitisme.
«Les puissances temporelles sont les bour- 'reaux salariés de l'Eglise ; les biens des hérétiques sont à qui les massacre; la procédure contre l'hérésie doit être sommaire et tenue secrète, ainsi que le jugement; aucune promesse, aucun serment ne sont valables, dont l'exécution pourrait être préjudiciable à la foi catholique ; n'est point homicide qui tue un homme par l'ordre de Dieu; les avocats et les défenseurs des hérétiques sont infâmes et coupables autant que les hérétiques eux-mêmes; ceux-là sont hérétiques qui sont signalés comme tels par le cri public ; ceux qui offrent un refuge aux hérétiques et les juges qui leur sont trop indulgents sont punis ou menacés de mort; la délation est récompensée, etc.» Cette
doctrine est celle des conciles de Latran (1215), de Touloufie (1229), de Narbonne (1235), d'Albi (1254) et de Constance (1415), etc.; elle a été approuvée et corroborée par les autres conciles qui ont provoqué, encouragé et béni les exterminations en masse des Albigeois, des Hussites, de Mérindol et de Cabrières, de la Saint-Bartbélcmy , la Révocation de l'Édit de Nantes, etc. De grands docteurs comme saint Thomas, l'ont proposée ouvertement. Gerson lui-même, qui, au concile de Constance, s'était prononcé contre l'omnipotence papale et qui mettait au-dessus du pouvoir du pape le pouvoir des conciles, n'a-t-il pas signé les 19 articles par lesquels les docteurs français concluaient à la condamnation rigoureuse de Jean Huss? — Veut-on connaître, même avant Loyola et ses disciples, cette fameuse « méthode restrictive » qui fut une des plus fortes causes de leur fortune? que l'on considère la conduite des cardinaux au concile de Constance (pour ne citer que ce concile)! Tous, avidement, convoitent l'héritage de Clément VII. Chacun promet que, s'il est élu, il fera cesser le schisme, dût-il, pour cela, abdiquer le pontificat! Belle promesse généreuse! Vous admirez déjà... Attendez! Qui jugera
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qu'il doive se démettre de la papauté qui lui aura été conférée ? Rien de plus simple, ni de plus légal. Il s'en rapportera aux cardinaux présents et à venir... fort bien. Mais ces cardinaux qui les nommera? le pape! C'est donc à lui-même et à lui seul qu'il s'en réfère en réalité, c'est-àdire qu'il agira, comme les papes, fauteurs du schisme. Il se cramponnera des mains et des dents à la chaire papale, et n'en démordra... D'ailleurs, est-ce par la parole seule que l'Église approuve la doctrine jésuitique? Ne l'approuvet-elle pas plus encore par les croisades provoquées contre les hérétiques, par l'Inquisition (1198), par Pie V, poussant Catherine de Médicis à la Saint-Barthéleray, par l'impitoyable Révocation de l'Édit de Nantes qu'elle obtint de Louis XIV et encore par la fureur et le scandale du clergé quand, en 1787,, fut proclamé l'édit de tolérance qui rendait leur patrie aux protestants? Enfin, n'est-ce pas Pie IX lui-même qui nous a affirmé naguère que l'emploi de la terreur était bon pour la restauration de la foi ?
Les jésuites sont donc bien réellement dans la tradition catholique. Pascal lui-même reconnaîtrait son tort, aujourd'hui : il avouerait qu'il a été justement blâmé, et censuré pour avoir
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pensé que le jésuitisme et le catholicisme sont deux choses non point « seulement différentes, mais contraires ». Le grand homme, qui donnait ce beau conseil, si catholique de s'abêtir, au profit de la foi, comprendrait mieux la succession des siècles qui, fatalement, a prédestiné son Eglise au jésuitisme, qui en est la dernière expression, la conclusion irrévocable... Cette phase de son histoire accomplie, il ne reste plus au catholicisme qu'à se dissoudre et à se morceler, ce qui sera sa mort. La variété des sectes est le génie même et la vertu du protestantisme, car il est la négation de l'autorité et de l'unité religieuses. Mais l'unité étant tout le génie du catholicisme, il n'est plus dès qu'il se fractionne. J'avoue qu'à la place des fidèles, je serais fort inquiet de cette querelle qu'ont introduite, dans l'Eglise, les vieux catholiques : je verrais là, pour ma religion, le symptôme d'une maladie qui, soigneusement entretenue et aggravée par la malice des puissances temporelles, ne peut manquer de devenir mortelle.
La persécution contre la Réforme n'a réussi, dans les races latines, que parce que les princes se crurent, autant que l'Eglise, intéressés à la vaincre ; cette même cause qui la fit combattre en France la fit établir en Allemagne. C'est qu'à
bien examiner les choses, la complicité des puissances temporelles a toujours été la plus sûre puissance de l'Église; le bi'as séculier par lequel elle a triomphé au XVI'= siècle, l'avait établie au quatrième. Elle fait grand étalage de son autorité morale, de la persuasion par laquelle elle convertit les peuples : pieux mensonges sur lesquels l'historien sait à quoi s'en tenir ! Elle a persuadé les peuples par l'autorité césarienne, usurpée à son profit; elle les a domptés par la violence césarienne avec laquelle elle a non seulement débellé le paganisme mais aussi les sectes diverses dans lesquelles s'affirmait la primitive liberté chrétienne. C'est le génie unitaire des Césars, c'est leur force qui ont organisé sa domination, et imposé sa foi. La terreur a fondé l'Eglise; la terreur l'a maintenue : terreur insidieuse et brutale, fourbe et inexorable qui a fait de l'histoire de. nos peuples un lamentable, un interminable martyrologe. Cette terreur pourtant commençait à se relâcher quand la grâce de la Providence suscita, pour la remonter et remettre en état, le génie de Loyola et de ses adeptes. Si les princes allemands n'en usèrent point, — après combien d'hésitations, d'ailleurs, et avec quel peu d'ensemble! — ce n'est pas qu'ils
fussent plus humains que les autres et plus soucieux de la vérité evangélique. Ils eussent fait tout comme les princes d'Italie, de France et d'Espagne, s'ils avaient eu devant eus une révolution aussi universelle que celle qui s'essayait et se préparait dans ces pays.
Ils l'eussent fait; j'aurais pu dire : ils l'ont fait.
Ce qu'ils acceptèrent d'enthousiasme dans Luther, ce fut l'affranchissement de Rome, et, dans sa réforme religieuse, la constitution d'une sorte de christianisme national, qui ne leur était point d'ailleurs très sévère. Si Luther, pour les princes, s'est quelquefois avili à d'indignes et honteuses complaisances, il était pour les petits et pour le peuple, d'une humeur moins accommodante. Il n'entendait pas que sa parole s'adressât à eux et leur fût une espérance ou une promesse de délivrance. Il conseillait à Henri d'Einsiedlen, de n'avoir point tant de scrupules et de maintenir les corvées, par cette victorieuse raison que, si l'homme commun n'était grevé de charges, il regimberait. En 1522 il proteste de son res'^ect pour l'autorité impériale à la diète d'Augsbourg. « Le diable sera abbé, dit-il, si les paysans deviennent les maîtres ». « Point de pitié ni d'indulgence aux paysans,
écrit-il encore après que la révolte eut éclaté, rien pour eux que la colère de Dieu et des hommes ! Ce sont des chiens enragés : tuez, frappez, assommez ! » Ses anathèmes excitèrent et encouragèrent ainsi le zèle furieux des princes à mutiler et à retrancher les sectes nouvelles qui poussaient des branches gourmandes au tronc de la réforme germanique. Les paysans de l'Alsace, de la Suisse, de la Forêt- Noire, de la Souabe, de la Thuringe et de la Franconie, — les associés du Soulier fédératif (1512) qui sous le mendiant Soss Fritz, érigèrent, symbole de leur affranchissement, leur chaussure méprisée, peinte, en défi des porteurs de bottes et de brodequins, sur un drapeau i-ouge : les compagnons du pauvre Conrad (1514), les frères de la Confédération évangéliqtic (1524), qui inventèrent le drapeau de l'indépendance germanique, depuis, hélas! tombé dans des mains qui en font l'épouvantail de la liberté et de la paix du monde; et plus tard les frères Moraves, et combien d'autres ! apprirent qu'il n'était pas permis de pousser la Réforme jusqu'à l'application sociale des principes évangéliques.
Peut-on le méconnaître?... Un évangile se révélait dans les passions et les désirs de ces
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bandes : évangile nouveau? point du tout; mais renouvelé. La promesse du Christ et des apôtres, si menaçante aux injustes et aux puissants, encourageait à la guerre sociale ces âmes naïves et impatientes de l'égalité trop tardive. Les formules dogmatiques brisées, l'esprit de la justice chrétienne s'en était échappé et comme un souffle, était entré dans ces cœurs impétueusement, les soulevant vers l'avenir en prophètes armés et terribles. La justice éternelle, sommée de descendre du ciel où l'ajournait la fallace du prêtre, n'était plus seulement la passive récompense distribuée après la mort à ceux qui auront bien souffert, elle est proclamée la loi de cette vie même, la force divine présente dans le cœur de l'homme, dès cette terre. Ainsi àiTaché aux discussions des docteurs, aux surprises sophistiques de la théologie, le christianisme, vivant dans les simples pour lesquels il a été prêché, annonçait sa volonté de se réaliser en une société nouvelle, égale et heureuse, où les yeux du corps pourraient dès maintenant, goûter l'image de la béatitude, que le prêtre reculait au-delà de la vie pour la seule jouissance des âmes.
Que ce christanisme social, vraiment progressif (puisqu'il n'était autre chose que la
parole chrétienne sans cesse apj^rofondie par le génie divin qui est dans la multitude), ait été, au XVP siècle, vaincu par le pliarisaïsme théologique, qu'importe, après tout?
Il n'en est pas mort : C'est à lui que l'histoire donnera la dernière parole. Il s'est trouvé transfiguré sans doute, niais le même, au fond, dans les systèmes socialistes du XIX"^ siècle : tels qui se croient le plus éloignés de l'esprit chrétien en sont plus pénétrés que les scribes hiératiques qui disent le posséder tout entier dans leurs livres et dans leurs rites. On aura rendu un grand service aux malheureux et aux souffrants, et par conséquent à l'humanité, quand on aura réconcilié l'esprit avec «a propre tradition ; quand on aura tant fait qu'il se reconnaisse et s'aime lui-même dans sa propre histoire. Cette conscience qu'on lui donnera de sa destinée le mettra en possession de son passé et de son avenir; et dans le christianisme social, mieux compris, librement interprêté, les générations fraterniseront pour leur œuvre commune.
Le soulèvement de ces pauvres ahaniers fut une prédication furieuse parfois, sans doute ; mais les histori'ens manquent de bonne foi et de sincérité, qui no voient que les fureurs sans les justes causes qui les ont provoquées. Quoi
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d'étonnant que ces serfs, traités en brutes, tués, poursuivis, acculés dans leur humanité par la férocité de leurs maîtres, se soient redressés contre ceux-ci, terribles et exaspérés, assauvagis comme des fauves? Les oppresseurs sont coupables des méfaits des opprimés ; les revanches dont ils s'indignent ne sont que leurs crimes retournés contre eux-mêmes. Et certes, à peser le sang versé, les révol-es paysannes eu ont moins répandu que les tortures de leur servitude impitoyable, aggravée d'une mort sans merci.
Pour qui ne sait ou ne veut comprendre l'idée de leurs actes et de leurs gestes, ils ont pris le soin d'écrire dans leurs célèbres articles, le testament qu'ils n'ont pu achever eux-mêmes et qu'ils ont légué à leur postérité. Là, chaque réclamation est justifiée par la parole divine, invoquée comme un témoin de leur bonne cause. Quel est leur dessein sinon d'accomplir finalement la paix universelle qui fut promise par Jésus? C'est le zèle de cette paix oii tous seront amoureusement unis, qui les arme contre les anti-chrétiens dont l'injustice possède le monde. Saint Paul dans son épître à Timothée, les investit du droit de choisir eux-mêmes leur curé, dépositaire fidèle de la vérité évangélique.
Ils consentent à payer la dîme du blé que les commandements de l'ancien Testament réservaient à Dieu ; avec elle ils entretiendront le curé qu'ils auront élu, gardant le surplus pour les besoins des pauvres ; mais ils trouvent dans Moïse même la défense de payer la dîme du bétail, dite la «petite dîme».
La cliair divine du Christ, en glorifiant l'humanité , nous a tous rachetés de la servitude ; elle nous a tous proclamés égaux et libres ; c'est pourquoi il ne doit plus y avoir de serfs.
Dociles à l'enseignement de saint Paul qui recommande le respect aux magistrats, ils obéiront aux préposés qu'ils auront élus eux-mêmes pour l'administration des choses civiles et religieuses.
Dieu a fait de l'homme le roi du monde, le chef des bêtes; il lui a donné en nourriture les animaux de l'air, de la terre et des eaux; il n'est donc pas juste que le plaisir d'un seigneur entretienne le gibier au dommage du paysan qui ne peut ni s'en nourrir ni en défendre ses récoltes.
La magnificence des forêts ne doit être inutile ni fâcheuse au pauvre : restera-t-il à mourir de froid pour conserver les futaies du maître?
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Point. On s'arrangera à l'amiable afin de racheter les forêts pour le profit commun.
Est-il équitable que le misérable perde sa sueur et son temps gratuitement pour son seigneur ? Dieu ne l'a pas commandé : il faut que le travail nourrisse l'ouvrier; les corvées sont abolies; le seigneur payera le labeur des bras qu'il emploiera.
Les avocats et les tribunaux constitués sans la participation du malheureux ont toujours intérêt à le condamner : qu'un tel abus cesse. Les paysans seront jugés par leurs pairs.
La commune reprendra comme sa propriété naturelle les biens terriens que les seigneurs se sont adjugés. Les confédérés consentent enfin à renoncer à telle de leurs réclamations, quelle qu'elle soit, si on peut leur prouver qu'elle ne soit pas conforme à l'Évangile et au dessein de Dieu.
Telle est, dans son essence, la révolution tentée alors par les paysans, et qui fut codifiée par les paysans alsaciens-lorrains dans douze articles constitutionnels que voici : 1° L'Évangile sera prêché selon la vérité; 2° Plus de dîmes! 3° L'intérêt des terres réduit à 5°/o; 4° Liberté des eaux; 5"^ Les forêts à la commune; G" Le gibier libre; 7° Le servage aboli;
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S'^ Les autorités élues par le peuple qui prendra qui bon lui semblera ; 9° Le peuple jugé par ses pairs ; 10° Les paysans nommant leurs baillis, il les déposeront à leur gré; 11° Plus de payement de cas de décès ; 12° La commune reprendra toutes les terres communales que les seigneux's se sont appropriées.
Voilà l'idéal et voici par quel moyen il sera réalisé, et comment le peuple affranchi constituera sa liberté sur le modèle de l'Évangile.
Les privilèges du clergé abolis, ses biens rentreront, contre indemnité, dans la propriété nationale. Plus de dogmes. La justice réformée; le prêtre banni des fonctions administratives et politiques; tous les droits partiels détruits : il n'y aura plus que le droit divin et naturel, devant lequel le pauvre et le riche sont égaux. La justice sera gratuite : les frais en incomberont à l'État. Tous les dix ans se prélèvera le seul impôt qui sera maintenu : l'impôt national. L'unité du système monétaire sera établie. Pour ne point que le pauvre soit exploité par le riche, on limitera les opérations usuraires des maisons de banque, afin qu'elles n'appauvrissent pas la nation de tout le numéraire attiré dans leurs coffres.
Sont-ce seulement les paysans allemands
qui parlent ainsi, les anabaptistes? Point du tout ! La réclamation est la même partout, aussi énergique. Jacques Bonhomme, dans le Midi comme dans la Souabe, comme dans la Suisse, comme dans l'Alsace, se rue aux armes et à la mort. Le récit de ces événements aura sa place ailleurs; disons seulement que les. raisons évangéliques dont ils justifiaient leur révolte contre l'iniquité établie sont les mêmes. Aux impôts dont on chargeait leur misère, impitoyablement aggravée, a montrez-nous dans la Bible que nous devons les payer », disaient-ils.
Qu'ajouter à ceci? Dès leXVP siècle la lutte se montre telle à peu près que nous lu, voyons se développer et peut-être s'achever sous nos yeux. L'instinct éloigne les paysans de la haute bourgeoisie avec plus de défiance encore que de la noblesse. Les travailleurs, les journaliers, les petits propriétaires, ce que nous appelons aujourd'hui les classes moyennes, voilà les frères de cette association militante. Et déjà, comme nous l'avons vu de nos jours, la haute bourgeoisie et la haute noblesse se sentent également menacées ; elles oublient leurs hostilités séculaires, leurs haines sanglantes pour se coaliser contre ces nouveaux venus qui s'écrient, avec Carlstadt, qu' « il ne faut plus discuter
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l'Évangile mais le pratiquer ». Ce n'est pas, d'ailleurs, la première fois que l'intérêt du mal a allié les méchants : le supplice de Jésus n'at-il pas réconcilié Hérode et Pilate? Les villes, Stuttgart, Darmstadt, Wurzbourg, Tubingue, participèrent à la perfidie de la paix sanglante par laquelle Ulrich de Wurtemberg attira dans le massacre préparé les fédérés du Pauvre Conrad : elles partagent avec lui la coulpe des villages détruits, des femmes violées, des misérables martyrisés et des paysans fauchés, ces moissonneurs ! comme leur blé, mais fauchés vivants.
L'extermination fut si complète que le massacreur, suppose-t-on, fut pris de terreur devant les solitudes qu'il avait faites.
Les paysans écrasés en Lorraine commencent la gloire de la grande famille catholique des Guise ! Les villes encore aidèrent le Margrave Philippe contre le Soulier fédératif, qui ne fut épargné non plus que le Pauvre Conrad ; mais il ne nous importe pour le moment que de bien affirmer ce fait, qui n'est point particulier à l'Allemagne ! L'instinct des peuples contenait un nouvel Évangile, un christianisme vivant et pratique, qui a été méconnu par le jésuitisme et la théologie, — vraiment évangile, en effet; c'est-
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à-dire une vraiment bonne nouvelle pour les simples à qui Jésus s'était adressé et qui, enfin, retrouvaient en eux tout vivant Celui qui voulait qu'on n'adorât Dieu qu'en esprit, et que ses fidèles se préparassent par la fraternité terrestre au royaume de son père.
Concluons maintenant : La réforme théologique de Luther fut implacable à ce christianisme pratique et démocratique. Munzer, en qui se personnifie et se symbolise ce mouvement populaire, se rattache plutôt 'à la pensée latine qu'à la pensée allemande. Ses maîtres, et il les avoue hautement, ceux dont la pensée vit en lui et le tourmente, sont ces grands esprits poétiques qui, attristés à en mourir des maux de leur temps, ont consolé le moyen âge avec les bonnes visions de leur cœur ; ces âmes douces et attendries jusqu'à l'extase qui, comme Joachim de Flora, voyaient et promettaient à leurs peuples désespérés un siècle où, tous les mystères étant dévoilés, chacun contemplera Dieu en lui-même ; tous, sans médiateurs et sans maîtres, vivront dans la béatitude de la fraternité universelle. Munzer et les autres chefs de ces bandes paysannes, qui, dès le XVP siècle, essayèrent de faire descendre dans le monde l'égalité du royaume céleste annoncé
par Jésus, ressemblent à ces hérésiarques pratiques si nombreux dans notre histoire méridionale, qui, comme Arizzo, entourés de disciples, tentaient dès cette heure de réaliser avec eux le peuple nouveau dont ils avaient entrevu l'idéal et la promesse dans la révélation de l'Evangile.
Aussi Munzer apparaissait à Luther comme le vivant fantôme du diable; le doux Melanchthon voyait également le diable dans les anabaptistes et, pour cette raisoû, voulait qu'on les extirpât. Quant à Munzer, il accusait Luther de tromper la chrétienté ; il dénonçait dans le réformateur un aveugle qui prétendait conduire le monde, un flagorneur de princes qui ne travaillait qu'à fortifier leur pouvoir impie, afin d'empêcher le salut et le bonheur du peuple.
Bien d'autres événements, la vie de Luther tout entière, protestent contre les théories qui voudraient l'ériger en émancipateur de la plèbe, ou même en simple initiateur .de cette émancipation. Ce qu'il y a, et surtout ce qu'il y a eu de démocratie en Allemagne, vient d'une autre influence, et d'une autre source, qui ne sont nullement originales. On l'a vu, dès le XVI'= siècle, cette démocratie évangélique y a existé avec une grande force ; mais, éparse, elle
ne tarda pas à être écrasée, au nom de la réforme luthérienne, par des princes luthériens. Ce n'est point seulement dans Munzer que le réformateur la combattit, mais dans son ancien maître même, dans Carlstadt, dans le Suisse Zwingle, promoteur d'une révolution plus profonde, plus large, plus universelle que la sienne.
Kous insistons sur ce point, d'abord pour inviter le protestantisme français à ne se point laisser confondre avec la réforme allemande, comme a tenté de le faire un certain parti qui voudrait le montrer responsable, complice, de nos derniers désastres ; mais surtout pour démontrer que l'énergie de la révolution du XVP siècle (en laquelle nous sommes trop habitués à ne considérer qu'une révolution religieuse), est précisément dans ce caractère politique et social que les historiens ont méconnu ou sciemment dissimulé. Ce qui fait l'unité morale de cette grande époque, ce sont les désirs et les aspirations des peuples, unanimement soulevés vers la même espérance, plutôt que les querelles des église-5 et des sectes qui s'excommuniaient mutuellement. Malheureusement, divisés par la politique de leurs princes et mille préventions nationales, les peuples
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n'eurent point conscience de l'unité de leur esprit, présage de cette fraternité politique et sociale qui, ajournée sans cesse par les triomphes de la réaction, les associera, les fédérera un jour dans la liberté et dans la justice. Les générations futures en remercieront les races latines ; car c'est chez elles que le pressentiment en aura été le plus profond, le plus accentué et le plus fier. Voilà un fait indéniable, indestructible qui élève nos vertus à un honneur d'où ne les feront pas déchoir les hypocrites ennemis qui nous les contestent. En attendant notre espérance réalisée, nous prouvons déjà ce que nous valons, par notre histoire.
De quoi se targuent donc nos ennemis? La révolution, au XVP siècle, a été vaincue chez eux, aussi bien que chez nous et avec la même férocité. Chez eux, cela a été au profit de la théologie luthérienne; chez nous, au profit du catholicisme. Mais le protestantisme, qui est sorti de nous, était d'une autre valeur et d'une autre conséquence que leur réforme. Si le calvinisme eût triomphé en France, il eût du coup modifié tout l'Etat.
Montesquieu, au livre XXIV'= de son Esprit des Lois, chapitre V: « que la religion catho- « lique convient mieux à une monarchie ; que
« la protestante s'accommode mieux d'une réini- « hliqiie », a très bien senti la supériorité politique du calvinisme sur le luthérianisme : « Dans les pays mêmes, dit-il, où la religion « protestante s'établit, les révolutions se firent « sur le plan de l'état politique. Luther, ayant « pour lui de grands princes, n'aurait guère pu « leur faire goûter une autorité ecclésiastique « qui n'aurait point eu de prééminence exté- « rieure, et Calvin, ayant pour lui des peuples « qui vivaient dans des républiques, ou des « bourgeois obscurcis dans des monarchies, « pouvait fort bien ne pas établir des préémi- « nences et des dignités. » Cette tendance politique du calvinisme ressort avec toute évidence, non seulement des mouvements instinctifs des peuples, mais des délibérations et des décisions des -assemblées protestantes. Celle de Nimes (10 février 1575) avait véritablement institué une France nouvelle, une République fédérale. On peut encore juger de ce qu'il eût fait de la France par ce qu'il a fait de Genève et des Provinces-Unies. Et, encore une fois, c'est à cause du pressentiment de cette révolution qui était en lui que les princes s'allièrent aux prêtres pour l'extirper. Vis-à-vis d'une réforme moins rigide, moins austère, plus commode.
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plus complaisante, d'une fierté républicaine moins marquée, ils eussent suivi, sans doute,] une autre politique. Les papes, du reste, étaient là-dessus d'accord avec les princes. Paul III, dans la bulle par laquelle il institua la sainte inquisition (1542), recommande de ne s'abaisser à aucune tolérance envers les hérétiques et « particulièrement avec les calvinistes ». -