CHAPITRE DEUXIÈME
COMMENT FUT VAINCUE LA RÉFORME
C'est la liolitiqiie et non point la conviction de la vérité qui détermina ou empêcha la conversion des princes. Le catholicisme au XVP siècle sent bien qu'il est perdu s'il n'a pas l'assistance séculière; le pape Paul IV avouait que, sans les princes, la papauté ne pouvait exister.
L'Eglise se fait donc envers eux, prometteuse et menaçante 5 les flattant de les aider à régner despotiquement sur les peuples, et les environnant en même temps de la terreur subtile et mystérieuse qui se répand dans le monde avec la société de Jésus. Henri IV est le type de ces rois que la séduction du pouvoir absolu attire à l'Église, et la crainte aussi de la mort occulte et violente qu'il sentait circuler autour de lui. Dès le XIV siècle on avait déjà vu l'Eglise obséquieuse envers les princes qui pouvaient envenimer le schisme jusqu'à l'hérésie,
mettre à la disposition de leurs desseins ambitieux la puissance de ses armes spirituelles.
Les disputes rivales des deux papes Clément et Urbain, besogneux de protecteurs temporels, les achetaient, comme à l'enchère, des trésors sacrés: Urbain VI donne à son partisan, Charles de Duras, la couronne et la vie de Jeanne de Naples qui s'était déclarée pour Clément. Les absolutions, les excommunications, les foudres, les pardons et les rites de l'Eglise sont au prince qui les achète. Et d'ailleurs, ceux-ci ne se faisaient pas faute de mépriser le protégé qui les avait acquis : à peine peut-on se faire une idée des avanies imposées à Clément par les princes français. Les affaires de l'Eglise, on le sent, ne sont plus choses de foi, mais d'intérêt : toutes vénales. Les pinnces ne voient plus déjà dans la religion qu'un instrument de règne. L'idée des conservateurs modernes existe déjà : il faut une religion pour le peuple, qui le refrène, le maintienne et consacre, au nom de Dieu, sa servitude et son abaissement.
Au XVI* siècle, certes, les choses sont pires qu'au XIV*'. Ni François I*^'', ni Henri II, ni les derniers monstres de la race farouche des Valois, ne furent les dévots que l'on se figurerait à les voir s'ensanglanter, si furieux, au
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service de l'Église. Il ne faut que lire les mémoires de Marguerite de Valois pour être édifié sur la religion de ces princes qui raillaient sa bigoterie, lui cacliaient ses rosaires et ses livres d'heures (et •elle-même, quelle singulière catholique !).
Si, ayant penché un moment vers la Réforme, ils ne l'ont pas décidément embrassée, c'est qu'elle ne s'est pas montrée pliable aux caprices de la tyrannie, ni complaisante aux appétits de leurs vices et de leurs passions. C'est sa gloire qu'ils l'aient jugée incapable de l'associer à leur règne, et c'est la honte du catholicisme que, par un échange de mutuels services, affermi par les princes, il les ait, à son tour, affermis.
Ce que je dis des princes catholiques, il faut le dire également des princes protestants : le dévouement d'un zèle vraiment désintéressé n'a pas décidé de la conversion de ceux-ci plus .que de la conversion de ceux-là (je parle des princes qui sont parvenus ou qui ont visé au trône, et non de ces rares génies honnêtes et fermes qui, comme Guillaume d'Orange, ont voulu, dans la révolution religieuse, à la fois l'homme affranchi du prêtre et leur pays affranchi de l'étranger). — C'est l'honneur du calvinisme, c'est-à-dire de la réforme française,
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que les ambitieux qui s'en étaient servis pour la révolte l'aient redoutée pour leur autorité. Le calvinisme n'est princier ni royaliste, il est républicain. Tous les monarques l'ont senti et, d'instinct, l'ont haï, môme les protestants : les princes allemands l'avaient en épouvante et en horreur. 11 n'eût pu, comme le luthérianisme qui fut, pour l'Allemagne, moins une révolution religieuse qu'une révolution nationale dans laquelle elle chercha l'unité morale des races germaniques, constituer aux princes une autorité tranquille et incontestée. Gustave Wasa et Christian III eussent hésité à l'asseoir avec eux sur le trône : ils eussent fait comme Henri IV ; ils eussent arrêté et repoussé lentement, par des digues patientes, la révolution qui les avait portés à l'endroit de leurs espérances. Elisabeth d'Angleterre, la justicicre calomniée de Marie Stuart, qui cependant, officiellement, protégea et secourut les calvinistes français, n'était point très favorable aux presbytériens et se montra même, une fois, cruelle envers eux.
Nous y insistons (et les exceptions ne font que le confirmer), le calvinisme, dans son principe et dans ses conséquences, s'accorde mal avec la monarchie. Ayant supprimé la hiérarchie de l'Eglise, il était naturel que la hié-
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rarchie politique se sentît menacée et hésitât à s'assurer en lui. Le calvinisme, sinon dans l'étroitesse de son dogme primitif, au moins dans les sectes, les systèmes par lesquels se développa l'esprit de liberté qui d'abord l'avait élu, a sauvé la dignité individuelle de l'homme et l'indépendance des nations qui l'ont adopté. C'est dans les Arminiens que le génie de la liberté des Provinces unies , suscita une dernière résistance aux mauvais desseins de Maurice de Xassau. Et si l'ambitieux triompha de Barneveldt, cependant la vertu du calvinisme empêcha la Hollande de choir dans la servitude où étaient, autour d'elle, engloutis les autres peuples. Elle devint le laboratoire de la pensée humaine et c'est de là, c'est de la Suisse aussi, c'est de l'âme des proscrits dont la France s'appauvrit pour la gloire de ces deux pays, qu'est sortie cette grande force sublime et invincible qui, soufflant tempétueusementà travers les écroulements du XVIIP siècle, éclata enfin dans le grand cataclysme révolutionnaire.
Ni le protestantisme ni le Midi n'ont de reconnaissance à garder envers le Béarnais. Ce prince représente fatalement la défaite de l'un et la ruine de Tautre. Sans lui, la réforme méridionale, en qui revivait le patriotisme albigeois, eût
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conquis l'indépendance de ces provinces, les eût alliées et constitué au-dessous de la Loire une nationalité non point séparée de la France du Nord, mais distincte. Un pacte fédératif fût bientôt survenu, qui nous eût donné Vunion dans la liberté, au lieu de l'unité dans la servitude. Cette grande œuvre, on se prend à regretter que Henri IV ne l'ait pas comprise. Car il ne faut pas objecter qu'une telle œuvre n'était pas de son temps, qu'elle devançait de plusieurs siècles la marche lente et progressive de la liberté. Henri IV eût pu faire en France ce que Guillaume d'Orange a fait pour les Paj-s-Bas. Les esprits étaient, sinon prêts, au moins préparés à ce grand travail héroïque. Il ne fallait plus qu'un homme qui, incarnant dans ses actions et dans sa vie la pensée latente dans les peuples, devînt, tout-à-coup, le symbole vivant de leur conscience.
C'est notre misère qu'au lieu d'un homme pareil, l'histoire ne nous ait donné qu'un ambitieux, sans scrupule et sans vergogne, prompt cà mentir, habile à trahir, abondant en promesses perfides et travestissant de gaîté et de bonhomie les artifices d'une âme douée, malheureusement, pour sa race, de tant de séductions.
C'est en 1G03, au rappel des jésuites, que
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■commence la seconde période de la réaction, pendant laquelle fut appliqué impitoyablement, sans arrêts, patiemment, son plan d'extermination systématique et légale. Mais pour comprendre cette politique il importe de rapporter quelques faits, de citer quelques mesures qui dessineront au moins dans ses parties principales la physionomie de l'époque antérieure.
De François 1", au commencement du XYP siècle , part le signal des persécutions. Le roi chevalier, aimé des dames, l'étourdi vainqueur de Marignan, a légué à ses successeurs des exemples de cruauté dignes de cette liorrible race des Valois, sanglante, monstrueuse et obscène, égale aux pires Césars i-omains, et qui, s'empiraut encore du sang des Médicis, devait aboutir à la férocité de Charles IX et à la lâcheté d'Henri III. — Quelque temps, le roi François, sollicité par sa sœur, ou plutôt afin de s'attacher l'alliance des princes protestants allemands, avait paru hésiter entre le catholicisme et la réforme. On avait même parlé ■de faire venir Mélanchthon pour prêcher au roi le nouveau christianisme. Voici comment finit cette incertitude :
« Dès 15;}o, dans une lettre close adressée de Lyon à son amé et féal conseiller évêque de
Paris, ou lui recommanda, comme un promj3t remède à la pullulatiou de l'hérésie, deux de ses conseillers de la Cour du Parlement pour parfaire le procès des hérétiques sans préjudice de la juridiction ecclésiastique. ^ »
Le 21 janvier 1535 au matin (deux cent cinquante-huit ans après, à la même date, Louis XVI pourra s'en souvenir), le roi très chrétien et très galant, tête nue, en grande pompe, derrière tout son clergé chapé, crossé mitré, tout luisant et tout flambant, vociférant des psaumes, marchait cierge en main béatement. La fête avait vidé les sanctuaires. Le peuple parisien fut saoulé d'une orgie de reliques. La couronne aiguë du Christ, la tête sanctifiée de Louis IX, étalées avec faste, lui prêchaient la colère contre les hérétiques, semblables aux infidèles devant qui était mort le bon roi, — héritiers des impies qui avaient enfoncé les épines sur la tête du rédempteur. Les maisons, jusque sur les toits, étaient combles d'une foule enthousiaste de sang versé et de supplices. Sur chacune des places principales de la ville des reposoirs étaient préparés au saint sacrement
' Voir Bulletin de l'hist. du Protestantisme , année 1853, p. 436.
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que l'évêquc de Paris, du Bellay, portait devant le Roj ; et le long des l'ues, en haies, les bourgeois, parés de cires ardentes, s'agenouillaient, quand il passait. Et quels reposoirs ! A chacun un bûcher; et au-dessus une potence à laquelle pendait uu homme qu'une balançoire mobile plongeait dans le feu et en retirait alternativement. Supplice de l'estrapade particulièrement goûté par les catholiques : et qu'ils surent raffiner avec tant d'art, selon les circonstances. La parole étant un soulagement aux martyrs qui, de leur mort éloquente, excitaient, eu plus d'un cœur, l'inquiétude ou la curiosité de l'Evangile, oh leur coupait la langue : — ces muets prêchaient encore, et, de l'attitude, du geste, du regard, de l'excellence de leur foi, ils émouvaient à l'hérésie bien des âmes, venues spectatrices, quasi bourrelles, et qui s'en retournaient, déjà capables du martyre. Le supplice de L'i35 fut trouvé bon, et fut mainte fois pratiqué. Par exemple, en 1546, à Poitiers, Guillaume Saulnier fut suspendu à une potence, pareillement disposée, jusqu'à ce que sou corps se convertît en cendres : le même supplice fut renou-v^elé à Paris, en 1559, dans le Faubourg St-Germain pour deux poitevins, les Gabards : ils moururent obstinément sentant d'en bas la
mort ardente les dévorer si lentement que le haut de leur corps assista vraiment à la consomption de sa partie inférieure.
J'en pourrais citer bien d'autres exemples ; mais remontons à François
Loi'sque le Roy et le saint-sacrement arrivaient devant un supplicié on coupait la corde pour leur faire honneur, et l'hérétique tombait dans le bûcher. Ce divertissement royal et catholique se répéta six fois, et il en fut rendu grâce à Dieu, dans une messe solennelle à Sainte-Geneviève. Paris qui fut si horrible au XVP siècle ; Paris qui persécuta d'une haine, instinctive et farouche, dans la réforme, la liberté de l'homme, et l'affranchissement des provinces ; Paris, ce jour-là, joyeux et furieux, festoyant tout enluminé , avait convoqué sa patronne, sainte Geneviève, à cette belle joie de sa piété. Elle avait, autrefois, la pauvre bergère, sauvé son troupeau des bandes allouvies du chef des Huns ; maintenant ce que la mort et les siècles avait laissé d'elle, ses débris et sa poussière, porté — ô le digne symbole ! — par les bouchers de sa ville, était appelé à jouir du sang hérétique crépitant goutte à goutte dans la braise grasse des bûchers...
La morale de cette fête, le roi la donna lui-
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même dans une allocution aux principaux de la cour, réunis dans un banquet. Il leur ordonna la plus impitoyable rigueur contre l'hérésie, et de ne la supporter même dans aucun de leurs proches. Les paroles royales sont des aveux trop considérables, elles sont des témoignages trop précieux de la politique des rois contre la lléforme pour que nous les laissions échapper sans en noter quelques-unes.
Le roi est le lieutenant de Dieu : c'est en cette qualité que la querelle de Dieu est sa propre querelle ; son devoir est d'extirper les méchants et faibles esprits « qui veulent molester et détruire la monarchie française» laquelle a été l'espace de tant d'années», par iceluy souverain roy maintenue. » Et si François a convoqué tant d'illustres personnages c'est afin de les exhorter à révéler tous ceux « qu'ils connaîtraient contagieux et perclus de cette secte », ceux-ci fussent-ils leurs parents, «frères, cousins ou affins ». Se taire serait participer aux maléHces « de cette faction tant infecte ». Et il ajoutait : « Quant à moy, qui suis votre Roy, si je savais « l'un de mes membres maculé ou infecté de « cette détestable erreur, non seulement vous « le baillerais à couper ; mais davantage, si «j'apercevais aucun de mes enfiints entaché, je
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« le voudrais moi-même sacrifier. » D'autres paroles du même roi confirment encore la peur que les préceptes de la Réforme et leurs conséquences pressenties causèrent à la monarchie. En 1543, François, dans une lettre au Parlement qui venait de condamner les Institutions de Calvin, désignait les protestants « comme des « séditieux, des perturbateurs de la République, «des conspirateurs occultes». C'est toujours sous ce prétexte — qui est le véritable, au moins pour les princes, — que continuèrent les persécutions.
Le massacre de 1535 avait été le signal de la persécution; les martyrs se succédèrent sans interruption pendant tout le règne de François et ses successeurs jusqu'à la Saint-Bartliélemy. Qui pourrait supputer le nombre des martyrs ? On brûlait, avec eux, les pièces de leur procès ; de tout, il ne resta que des cendres.
En 1542, l'année même où étaient publiées les constitutions des jésuites, approuvées en 1540 par Paul III, le roi veut que, « sans perdre lieure ni temps, on poursuive l'hérésie jusqu'à ce que le fond et la racine de cette peste fussent exterminés et abolis ». En 1544, nouvelle ordonnance à son lieutenant pour le Poitou : « auquel « il est ordonné de procéder en toute diligence
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«à «pendre», châtier et punir ceux qui propa- « geaient la réforme, si étroitement et rigoureuse- «ment que ce fût un exemple et une terreur à « tous autres, y» Augustes paroles corroborées Hdèlement par les faits.
Le V'' janvier . 1545, il ordonna enfin de mettre en exécution le jugement prononcé au mois de novembre de l'année précédente par le parlement d'Aix, contre les Vaudois de Provence. Ces hérétiques, venus du Piémont, avaient de leur vie laborieuse, honnête et intelligente, fécondé et enrichi le pays qu'ils occupaient entre les bords de la Durance et le mont Libéron. Effrayée de ce voisinage pour son comtat d'Avignon, la papauté avait voué au bras séculier le petit troupeau. - Un grand crime avait attiré l'attention sur lui : la nouvelle de la Réforme avait été pour lui une bonne et joyeuse nouvelle: il s'était trouve assez riche pour faire imprimer à Neuchâtel de ses deniers la première édition de la bible française, traduite par Olivetan (1535). Le cardinal de Tournon, un des introducteurs des jésuites, se fit auprès du roi, languissant hébété d'une maladie honteuse, le furieux avocat de la crainte et de la colère de l'église.
Les Vaudois dont le prosélytisme avait répandu
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tout autour d'eux le salut de l'iiérésie — de Forcalquier à Tarascon et à Arles, d'Apt jusqu'à Marseille, — furent accusés de méditer pour la Provence quelque chose comme la liberté Suisse. Ils voulaient, dit-on au roi, s'emparer de Marseille pour ériger tout le pays en canton indépendant, à la mode des hérétiques républicains de Berne et de Genève. Quelle bonne aubaine pour le roi très chrétien de débarrasser l'Eglise et, en même temps, son propre règne, d'ennemis si dangereux : leur châtiment le rachèterait, devant Dieu, des vices qui consumaient sa vie agonisante d'une incurable et lente pourriture. Des évêques provençaux, Filholi, Jean Ferrier (archevêque d'Arles), offrirent de faire les frais du massacre. La rage des prêtres trouva im serviteur, digne d'elle, dans Jean Mejnier baron d'Oppède, qui entreprit contre ce petit peuple de 10,000 âmes, une croisade implacable, aussi atroce que la grande extermination du XIIP siècle, sinon pire. Ce misérable, fils converti d'un juif, lança, àtraversles vingt-quatre villages vaudois, — Mérindol, Cabrières, les Aiguës, Lourmarin, Villelause, etc. — des meutes mercenaires, qui rasèrent les bois, arrachèrent les arbres fruitiers, rasèrent les maisons, brûlèrent des femmes vives dans des granges ardentes ; et, sous la
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bénédiction des prêtres aviguonnais, profanèrent l'église de Cabrières, des orgies de leur prostitution armée et sanglante. A cette grande besogne et si bénie, les bandes de d'Oppède ne suflasaient point sans doute ; de nouvelles accoururent au pillage et au viol, ayant pour capitaines — des prêtres.
Et de cette république de vingt-quatre villages, rien ne resta, que des ruines. L'arrêt sauvage du Parlement d'Aix qui condamnait les maisons de Mérindol à être brûlées et rasées fut encore dépassé par la férocité de ses exécuteurs. — Tous ceux que l'âge et la faiblesse, retinrent, qui ne purent échapper, furent, dans les tortures, égorgés. Et des forts, des alertes, qui tentèrent la fuite , combien hélas ! parvinrent à l'heureuse terre de la délivrance ! Combien périrent isolément, traqués et assassinés ou épuisés par la fatigue et par la faim. Le vice-légat et le Parlement, pour achever l'œuvre sainte, avaient frappé de la peine de mort, quiconque donnerait aux fugitifs un asile ou des vivres.
Ce fut là le dernier holocauste du roi chevalier pour le rachat de ses galants péchés.
Deux ans après il mourut.
Henri II continue son père : eu 1549 un édit
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autorise les juges laïcs à iustruire sur l'hérésie en cas de trouble et de scandale coucurremmen avec les prélats et leurs officieux : mais il décret qu'en cette matière le jugement appartiendra aux seuls juges d'église. Les calvinistes sont condamnés à mort : la même peine menace tout juge qui tenterait d'atténuer ce châtiment ou d'en éluder l'application. C'est encore la prévi siou des coiiséqucuees politiques de la Réforme qui arme contre elle Henri II.
« Si le bras séculier manque à son devoir disait le cardinal de Lorraine, tous les mécon tents, se jetteront dans cette détestable secte ils briseront le pouvoir ecclésiastique, et, a^^rès ce sera le tour du pouvoir royal. »
Le roi le sentait ainsi. En 155*J il ÎAii contr la Réforme le traité de Cateau-Cambrésis. Les deux rois très clirétiens, de France et d'Es pagne, se promettent, pour l'extermination de l'hérésie, une alliance mutuelle ; elle avait pou symbole et garantie le mariage d'Elisabeth de France avec Philippe IL
Cette suite d'édits et d'ordonnances nous amène aux règnes de François II et de Charles IX Sous ces misérables princes, dont l'un fut un pauvre enfant malade et l'autre un fou furieux l'ambition rivale de Catherine et des Guises fait
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moutcr la persécution à son pcaroxysme d'intensité et de cruauté. La Saint-Bartliéleniy, d'ailleurs, n'est pas un fait isolé ; ce crime, remis de jour en jour, couvait depuis longtemps dans la pensée de chacun de ces rois, il était la conclusion nécessaire de leur politique. Après Charles IX, à travers des massacres et des guerres enchevêtrées les unes dans les autres, l'histoire s'achemine à l'abjuration et à l'intronisation d'Henri IV.
Ce fut le cardinal de Lorraine qui se chargea d'inaugurer le règne de Charles IX, en demandant qu'on établît en France l'activité des grands inquisiteurs de Rome contre les hérétiques. L'Hôpital, par l'édit de Romorantin, sauva la France de l'inquisition, mais non des massacres et des guerres civiles. Les écrivains catholiques cherchent à apitoyer, sur qui? sur Charles IX. Chateaubriand, dans son Analyse raisonnée de l'Histoire de France, passe rapidement sur la Saint-Barthélemy : il ne la raconte que i^ar quelques citations de Mémoires contemporains, cherchant à démontrer insidieusement (et comme pour atténuer le massacre) qu'on n'avait eu le dessein que de tuer les chefs huguenots ; il ne recule même pas à accepter (cela ressort indirectement de son récit, sans qu'il l'avoue) la pré-
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tendue complicité de Coligny dans l'assassinat du duc de Guise; si Henri de Guise «fait assas-' siner l'amiral, c'est pour venger son père»; Cliâteaubriaud ne se montre pas très indigné,.! mais par compensation il insiste sur les remords et les douleurs de ce pauvre jeune roi, avec une longue émotion qui, heureusement, n'est guère contagieuse.
Il rejette tout l'odieux du règne sur Catherine de Médicis, accusant ingénieusement les mœurs républicaines de Florence d'avoir été capables, seules, de produire un tel monstre. L'insinuation est habile. Il ne viendi*ait pas à l'idée de tout le monde d'incarner la République florentine, iisurpée par les Médicis, en une Médicis, nièce de pape. Autant vaudrait accuser la République de 48, du 2 décembre et de tout le règne de Napoléon III. Si l'on trouve de pareils dénis de justice, d'humanité et de bonne foi, dans un homme tel que Chateaubriand, que faut-il s'attendre à trouver chez le commun des auteurs catholiques ?
La Saint-Barthélemy, qui a exercé une réelle influence sur la Réforme, qui l'a intimidée, tuée dans le Nord, chassée vers le Midi, n'arrêta rien. En 1573, l'insurrection de Montauban donne le signal de la quatrième guerre religieuse. Près-
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SOUS cette brève récapitulation, nécessaire à l'intelligence des faits qui vont suivre. Le règne honteux d'Henri III ne nous retiendra pas : il serait trop long de raconter, même sommairement, les lâches et hypocrites hésitations de ce prince qui, par peur des Guises, fortifie la Ligue, puis est obligé de s'allier contre elle aux protestants qu'il avait proscrits.
La Ligue est du nord comme la Réforme est du midi' : ce sont des gentilshommes et des ma-
1 II est vrai pourtant que, dès 1563, quelques ecclésiastiques, magistrats, gentilshommes et gens d'armes, réunis à Toulouse, y prennent l'initiative d'une association catholiiiue qui est une Ligue, sans doute, mais pas encore la vraie Ligue quoiqu'y ressemblant fort. Le '20 du même mois, le Parlement l'approuve et l'autorise. Jlais, ici, non plus qu'en aucune de nos affaires languedociennes, il ne faut imiter la manie centralisatrice de nos historiens. Ils ont tellement contracté l'habitude d'absoi ber la France dans Paris, qu'ils ne peuvent résister à absorber chaque province dans une ville. Cette métliode de simplification est particulièrement fausse — et falsificatrice — dans noire midi. Toulouse, par exemple, n'a jamais été, à aucun moment de notre histoire, la capitale réelle du Languedoc, ni politiquement, ni administrativement, ni autrement: pas plus au XII« siècle, sous les Raymond dont la suzel aineté féodale lui était tout extérieure, qu'au XVI" siècle et qu'api'ès. Toulouse, à qui on réussit vite à faire oublier son héroïsme du XIII" siècle, fut, en effet, une capitale — la capitale de l'Inquisition. C'est de l'ancienne cité Raymondine que la terreur catholique a, pendant cinq siècles, rayonné sur tous les pays de Languedoc.
gistrats picards qui, eu 157G, siguent la coufédératiou de la Ligue, Elle y eut pour promoteur un homme des Guises, le chevalier d'Huniières ; de suite, elle gagna toutes les provinces du nord, Normandie, Ile de France, Anjou, Bretagne, Champagne, Bourgogne, Orléanais, Berri. Le roi, par le traité de Nemours donna aux ligueurs (158Ô) les villes de Châlbns, Saint- Dizier, Reims, Toul, Verdun, Soissons, Dijon, Beaume, Rue, Dinan, Concarneau. Comme au temps des Albigeois, la France s'était divisée ellemême dans ses deux peuples, dans ses deux races.
Le XVP siècle coulait si bien et avec une telle passion vers la démocratie que la Ligue, comme la Réforme, fut en même temps un soulèvement'populaire. Il serait curieux de comparer les deux démocraties : on chercherait vainement dans celle de la Ligue, passionnée et furieuse, des pi'incipes arrêtés et de vraies idées politiques, ou tout au -moins un programme de reconstitution nationale, comme l'offre la révolution protestante, plus raisonnée et plus complète. Dans cette différence apparaît justement celle des deux religions. Le catholicisme, ombrageux, colère, policier et despotique, ne peut faire que des démocraties à son image, des démocraties césax'ienncs.
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Ces deux courants se retrouveront tout le long de notre histoire. Vaincues toutes deux, et l'une par l'autre au XYl*^ siècle, elles n'ont été qu'ajournées. Le protestantisme sert à restaurer dans Henri IV l'autorité absolue et le catholicisme.
Certes, tout le sang versé dans les guerres et dans les massacres a appauvri la réforme et la France ; mais la réaction et le triomphe du catholicisme, saci'é enfin dans un prince parjure, nous ont coûté plus que du sang, ils nous ont coûté une partie de notre génie ; ils ont dépeuplé, par la mort ou l'exil, la France et le midi surtout, des plus grandes intelligences et des plus fières énergies; ils ont proscrit, chassé à l'étranger les vertus qui travaillaient à notre afiranchissement et à notre renaissance. La Saint- Bartliélemy n'a pas seulement exterminé 100,000 protestants (au compte de l'évêque Péréfixe), elle nous a enlevé des savants, des artistes, des écrivains, des philosophes, tout un génie nouveau qui poussait à notre race des rejetons robustes.
La Saint-Barthélemy n'a pu supprimer d'un coup le protestantisme : mais elle n'a pas été si inefficace qu'on l'a dit. Il n'est pas vrai malheureusement que la persécution ne puisse
rien contre les idées; les idées sont servies et représentées par des hommes, sensibles à l'intérêt et à la peur. Cependant, il est juste de remarquer que c'est après ce massacre que la conscience de ses suites politiques se révèle plus clairement à la Réforme : elle se sent et s'affirme*, dès lors, vraiment républicaine, les livres de la Boétie et d'Hotman deviennent son progi'amme politique, et l'assemblée de Montauban commence à en réaliser les principes. Mais, un coup, certainement plus terrible à la Réforme que la Saint-Barthélemy et toutes les persécutions, — a été l'abjuration d'Henri IV.
La réforme avait commis la faute de s'incorporer, pour ainsi dire, à la destinée de ce prince : entraînée par la noblesse, qui seule alors était vraiment encore une force militaire, — car qu'était le peuple, et que pouvait-il? — elle avait consenti à n'être plus qu'une armée aux mains d'un ambitieux ; elle s'était presque renoncée elle-même le jour où, à la suite d'Henri IV, elle vint se ranger, obéissante, sous les drapeaux d'Henri III. Elle a payé de sa ruine ce manquement à sou génie politique. Toute son espérance était dans Henri de Navarre-, le jour où il l'abandonna, elle fut comme décapitée et condamnée à mort. L'abjuration
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d'Henri IV, inefficacement palliée par l'édit de Nantes, la laisse mutilée et énervée, la livre, impuissante, au coup suprême que lui assénera Louis XIV.
Cette abjuration n'est pas seulement un grand malheur pour la Réforme : c'est une date fatale de notre histoire. La France semble condamnée à se recommencer sans cesse, à essayer, à tout instant, de superbes renaissances qui meurent, après des efforts héroïques, étouffées par les réactions. Maintes, fois où la magnanimité de son génie la faisait toucher enfin à l'affranchissement et à la délivrance, elle a été précipitée par un accident quelconque de toutes ses espérances dans les tortures du passé. Cette série d'accidents néfastes, ce n'est point le hasard ni la fatalité qu'il en faut accuser, mais une force malveillante qui s'obstine à notre misère et à notre ruine, et cette force, c'est le catholicisme.