‹ L'esprit politique de la RéformeChapitre 5 sur 21 · L' ABJURATION D'HENRI IV · texte numérisé non relu

L' ABJURATION D'HENRI IV

Lorsque les historiens (la plupart du moins) ont cité l'édit de Nantes, il semble qu'ils aient innocenté Henri IV de tous ses revirements, roueries, ingratitudes et parjures. Libéraux, républicains même, ils ont une telle tendresse pour l'œuvre d'unification et de centralisation poursuivie avec tant d'âpreté et de violence par la monarchie ; ils ont tellement peur qu'un interrègne vienne briser cette belle œuvre ou seulement l'interrompre, qu'arrivés à cette période de notre histoire, ils ne parlent pas autrement que les « royaux » les plus absolutistes. Ils imitent Henri IV ; ils font, ici, comme lui, abjuration de leurs principes. La morale et la justice sont sacrifiées à cette commode raison d'Etat, qui, aux époques troublées, intervient toujours, complaisamment, pour justifier tous les crimes et toutes les contre-révolutions. Que ces historiens aient une postérité qui leur ressemble.

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et le 18 brumaire, le 2 décembre, la conspiration réactionnaire de 1874 qui s'efforça d'étouffer la France, trouveront aussi, dans ces apologistes du fait accompli, quels qu'ils soient, de profonds docteurs qui démontreront la nécessité politique et historique de tous ces attentats.

L'argumentation dont on se sert pour justifier l'abjuration d'Henri IV est tout aussi scandaleuse.

S'il y eut des protestants assez démoralisés pour accepter l'abjuration ou même la conseiller, comme le fit Sully, les avis et les remontrances ne manquèrent point pourtant à Henri IV. Sur le bruit que ce prince consentait à des conférences pour se faire instruire dans le catholicisme, Théodore de Bèze (en juin 1593), lui écrivit une lettre émue à la fois et solennelle. Feignant de croire à la franchise du Béarnais, que c'est en toute sincérité, sans parti pris d'avance, qu'il s'est résolu à ces conférences, il l'encourage à bien écouter la vérité ; « à ne point se laisser surprendre ; à ne pas céder surtout «par la désespérance de ses affaires » : — n'ontelles pas été, naguère, dans un pire état, presque extrême, dont Dieu cependant les a tirées ? — « Il n'y a personne de plus insensé, dit-il, que

ceux qui croient faire leurs affaires en endormant leur conscience. » Chose curieuse ! il semble prévoir la fin tragique de l'apostat : il lui prédit « les vengeances du dieu terrible contre ceux qui le trahissent! » Enfin, il lui rappelle sa mère ; il le rappelle lui-même contre lui-même: «Si mon Dieu veut que je règne, — avait dit jadis ce prince, — je régnerai, bien qu'on m'en veuille empêcher ; et s'il ne le veut, je ne le veux pas aussi. »

Uneautre lettre, mais d'un autre ton, plusalerte, plus aguerrie, d'une verve toute méridionale, est celle du pasteur Gabriel d'Amours. Celui-ci connaît à fond son Henri IV pour l'avoir familièrement fréquenté : il lui rappelle, à mots couverts, mais vivement, sa fuite inopinée vers les bras de la belle Coi'jsandre ; fuite criminelle qui tourna en déroute la victoire de Couti-as, et en ruine la nouvelle prospérité des affaires réformées. — « Le lendemain (de la bataille), au matin, dit-il, M. de Chandieu et moi, n'allâmesnous pas supplier Votre Majesté de poursuivre votre victoire et de la faire valoir?... et que, si vous faisiez autrement, la victoire que Dieu nous avait donnée, serait comme de nul effet à l'avenir. Vous rompîtes votre armée. Vous allâtes en Béarn : vous m'entendez-bien. » D'ailleurs, Ga-

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briel d'Amours n'est point dupe d'Henri IV ni de la sincérité religieuse de sa conversion. Henri «sait aussi bien qu'homme de son royaume que la religion réformée est la vraie ». Ce n'est que par ambition, et aussi par la peur des hommes, qu'il la délaisse : « Quoi ! le plus grand capitaine du monde serait-il bien devenu si couard que d'aller à la messe par la peur des hommes?» Ce n'est point la science qui pèche en lui, mais la conscience. Et comme Théodore de Bèze, il prophétise le châtiment de l'apostasie : C'était une conviction chez tous les huguenots restés lidèles à leur cause, que Dieu abandonnerait aux hommes celui qui , pour les hommes, l'avait abandonné. Le jour qu'il fut frappé, d'Aubigné, ne sachant encore où, s'écria que a c'était au cœur» ; et il avait raison.

Les historiens ne cherchent pas seulement à justifier l'abjuration, ils y applaudissent avec extase! Henri IV, roi de par l'apostasie, c'est pour l'un «l'Hôpital armé!» Et l'on fait un tableau fantastique des bonheurs de son règne, tel que l'époque d'Astrée néfaste à côté : la France à eu son paradis terrestre. Il paraît

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qu'en «douze ans» ce sauveur providentiel avait ordonné, pour la félicité générale, en un état pacifique et prospère, le chaos révolutionnaire du XVE" siècle. La providence rend bien manifestes, ici, les bienfaits du catholicisme et de la monarchie ! Que le protestantisme eût triomphé, la France devenait un État populaire ou, ce qui ne vaut guère mieux, un gouvernement aristocratique ; et le prince, si on eut gardé un prince, eût été sans doute temporaire et électif. L'hérédité royale était interrompue! Et c'eût été un grand malheur pour la France que les Bourbons ne continuassent pas les Valois ! «Décisive influence, s'écrient-ils avec l'espèce d'éloquence qui leur est particulière, — décisive influence de ce principe héréditaire si profondément imprimé au cœur de notre histoire (sic) et qui respire en cette fière maxime d'un contemporain; les vrais Français ont toujours eu en mépris cette forme d'élire leurs rois, qui les rend maîtres et valets tout ensemble!» — «Il a remis la France en possession du glorieux héritage que voulaient lui ravir les fureurs de la réforme», — ils veulent dire la royauté catholique. — Les nouveautés religieuses « faisaient s'écrouler la France ». La trahison du Béarnais la raffermit sur ses fondations catholiques. En réa-

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lité, la conversion d'Henri IV, qn'est-ce? Le triomphe de la Ligue ; et la « ruine des Ligueurs». E'., concluent ces historiens, la Ligue est victorieuse, parce que les Ligueui-s sont vaincus.

On perdrait le temps à analyser ainsi les sophismes et les impudences des avocats de l'apostasie bourbonienne. Allons de suite jusqu'au fond, jusqu'au secret de leur pensée ; ils nous le livrent eux-mêmes. L'un assimile la France d'Henri IV à celle de Louis XVIII, sauvées, l'une comme l'autre, de la coalition européenne par la vertu divine de la monarchie. L'on veut bien nous avouer que la grande raison pour laquelle on admire l'abjuration d'Henri IV, c'est qu'elle a restauré, mieux que cela, elle a préparé, presque achevé la royauté absolue, la centralisation politique et administrative et la destruction des libertés locales, qui paraît-il, nous menaient droit à l'anarchie. Ecoutez plutôt: «la royauté, dégagée de ce que le moyen âge avait laissé de confus dans son caractère, apparut clairement alors, sous sa forme moderne : celle d'une souveraineté administrative, absolue, de droit et de fait, jusqu'en 1789 ; et depuis, sub-ordonnée et associée à la souveraineté nationale... Alors le pi-ogrès de la

naliou vers l'imité s'accéléra par une plus grande concentration des pouvoirs, et le progrès vers l'égalité, par l'abaissement, dans la vie de cour, des hautes existences nobiliaires et par l'élévation simultanée des diverses classes du Tiers-Etat. »

Et le peuple, lui, monta-t-il en même temps que le Tiers-État?

La France catholique, disent les politiques, ne pouvait accepter un roi protestant. Quelle meilleure raison pour qu'Henri IV se soit fait catholique ! quelle souveraine habileté ! quelle profondeur de politique ! En employant la force protestante à conquérir son royaume, en la rendant serve de ses desseins ambitieux, Henri IV la dévoyait de sa tendance démocratique ; il conjurait le danger d'un renouvellement des choses, lequel, au dire de ces historiens, eût été trop hâtif, prématuré; la royauté n'avait pas encore achevé sa mission. Le malheur eut été irréparable qu'elle eût été supprimée dès cette époque, ou môme que la nation, par un contrôle quelconque, eût réussi à la limiter et à la gêner dans ses projets et dans son action !

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Les protestants, les plus fidèles au Béarnais, le traitaient avec une sorte d'égalité républicaine, malséante et incompatible avec l'autorité monarchique. Cette autorité était nécessaire ; il la fallait absolue ; le despotisme seul, et le moins traitable, pouvait briser les résistances particulières et individuelles à ce beau type d'ordre et de sécurité que le génie de la monarchie française portait en lui et qu'il tenait de la tradition césarienne, conservée intacte dans le catholicisme. En admettant que les protestants eussent souffert un roi, l'idéal politique, que celui-ci eût tiré de leur religion, eût été contraire à cette tradition centraliste de la royauté. Le travail assidu des princes antérieurs ainsi détruit, les affaires françaises ne s'acheminaient plus, avec cette majestueuse logique qu'on admire, vers le bel absolutisme auquel elles ont abouti.

L'abjuration d'Henri IV, en rendant la France au génie politique du catholicisme, a tué, dans le protestantisme renié et énervé, les mauvaises espérances d'une république fédéraliste, semblable à celle que le génie auarchique de la réforme a organisé en Suisse, et, plus tard, aux Etats-Unis. C'est une chose dont on ne saui-ait trop être reconnaissant envers la Providence,

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qu'elle ait, en ce moment, épargné à notre destinée, un grand homme à la façon de Guillaume d'Orange ou de Gustave- Adolplie.

Pour conclure, le parjure d'Henri IV recommence la France que la réforme était en train de défiiire; et la tolérance surveillée et restreinte que l'Édit de Nantes octroie aux réformés, les réduit liabileuient, de parti politique qu'ils étaient autrefois, à un parti purement théologique. Richelieu et Louis XIV achèveront l'œuvre avec une décision qui était interdite à Henri IV, à la fois par ses antécédents et les forces encore considérables du parti protestant. Sa tâche était de renouer la tradition monarchique, de restaurer l'autorité royale et de pacifier les âmes encore tout émues des guerres civiles. 11 y a réussi.

Aucune considération ne peut excuser Henri IV, abjurant le protestantisme, non plus que Bonaparte reniant la révolution.

Le Concordat de 1801 et l'abjuration de 1594 sont deux actes identiques, de même intention et de mêmes conséquences. L'un et l'autre organisent l'invasion progressive de la réaction, et le désarmement successif de la liberté. Ils livrent l'intelligence et la conscience humaines, enrichies

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par le labeur de deux siècles hardis, à la haine dévastatrice et implacable de l'Église, Sileucieusement, petit à petit, l'Eglise va les ruiner, les vider, et y installer patiemment sa nuit malsaine et périlleuse.

Par un crime égal, Henri IV et Napoléon ont restauré le passé contre la France nouvelle, qui, d'un effort héroïque de son énergie, les avait élevés eux-mêmes jusqu'à cette puissance qu'ils ont retournée contre elle.

Sans doute, si on ne peut s'empêcher d'être très sévère à ce prince en comparant son œuvre à ce qu'elle aurait pu être, on se sent plus Indulgent quand on le compare lui-môme à ses propres successeurs. Cet apostat n'a pu renier tout à fait le génie nouveau, avec lequel il avait été en communication si intime et si longue. Quelque chose de la grande inspiration de la réforme se retrouve dans ses projets de politique extérieure, qu'il mérita d'expier par le poignard jésuite de Ravaillac. Les vices et les faiblesses de son père ne parvinrent pas à offusquer tout à fait en lui les grandes vertus maternelles. Si son ambition et sa constitution le rendaient incapable de soutenir l'austérité de la grande tâche qui lui était dévolue, son esprit, assisté d'ailleurs du conseil de quelques grands hugue-

nets, tels que Rosny et Duplessis-Mornay , le rendit capable de comprendre, au moins en quelques-unes de ses parties, le programme de la réforme. C'est par là qu'il a séduit l'histoire. Il a beau inaugurer l'horrible et plat XVIP siècle, quelques reflets du XVI" siècle le colorent encore de l'ayons qui simulent presque une auréole.

Et cependant, les qualités intellectuelles qu'on ne peut lui refuser ne suffisent pas à l'excuser. L'histoire conserve le droit, elle a le devoir de regretter qu'il n'y ait pas eu en ce prince le cœur et l'âme d'un Coligny.

Dès la mort d'Henri III (août 1589) pour ne pas remonter au delà, il montra bien aux réformés ce qu'ils pouvaient attendre de lui.

Il avait gardé un souvenir très cuisant des piqûres de l'assemblée de La Rochelle (1588). Ce ne fut qu'en 1591, aux prières des protestants qui, pendant deux ans, l'obsédèrent, qu'il céda enfin l'Edit de Nantes (juillet), édit qui, simplement maintenait (en attendant, y était-il réservé, la pacification générale du royaume) le traité de 1577 et la convention de Nérac et du P'ieix. Ce ne fut pas sans peine, assurément, qu'il s'y résolut. Perfidement, lorsqu'il était le' chef de

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la Réforme, il avait, lui-même, Llâraé dans une lettre à Montpensier cet édit de Poitiers, comme trop favorable à son parti. D'ailleurs, il a trahi lui-même la duplicité de sa politique vis-à-vis des compagnons, qu'il avait abusés. « Ne vaut-il « pas mieux, dit-il, pour s'excuser, donner la «loi aux protestants que de la recevoir d'eux? « Il est à craindre qu'il ne s'élève d'entre eux un « clief de parti, comme autrefois Coligny. Mais « puisque les lois du royaume nous ont appelé « seul cà la royauté, il est de notre gloire de ne « pas souffrir plusieurs rois tels que sont, pour « ainsi dire, les chefs de parti ».

Ce fut toujours la grande peur d'Henri IV, comme nous le verrons par la suite, que la Réforme, délaissée et trahie par lui, ne se choisît contre lui un autre protecteur.

Dès cette époque, l'opiniâtreté du zèle des huguenots à l'aimer et à le servir est aussi triste qu'elle est touchante. Sauf quelques hauts seigneurs qui ne furent jamais embarrassés à se faire payer cher leurs services, qu'avaient à attendre de lui tous ces braves gens qui lui restaient si fidèles? L'ingratitude et l'oubli dont il les paya plus tard. Car c'est là un des mauvais côtés de ce prince, qui fut cependant le meilleur des Bourbons, que la parfaite indiffé-

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rerice dont il récompensa les services personnels les plus signalés. « L'envieuse nature du roy de Navarre », le mot est d'un serviteur qui fut toujours aussi sévère à ses fautes que dévoué à sa gloire, de d'Aubigné, Dès le 4 août, trois jours après la mort d'Henri III, il sacrifie à son ambition ses amis anciens et nouveaux et ses compagnons d'armes. Il les dépouille, pour acheter ses ennemis. Il donne à Sully la Provence qu'il enlève à d'Epernon ; il veut rendre à Mayenne la Bourgogne que Biron avait conquise. La longue inimitié de Brissac (il lui résista jusqu'à la prise de Paris) lui valut le gouvernement de la Bretagne. Il arracha à Biron encore, pour en couvrir Villars, le titre de grandamiral, etc.

Tout en feignant de s'indigner fort des propositions que lui font quelques seigneurs catholiques d'abjurer immédiatement, il déclare qu'il se soumet par avance aux décisions d'un concile national qui devra être convoqué pour juger du différend des deux religions. Qu'était-ce, sinon déclarer qu'il renonçait, en cette matière, au jugement de sa propre conscience, pour se soumettre aveuglément à l'opinion de la majorité du concile ?

Cette promesse n'était-elle pas déjà une abju-

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ration. Et elle fut faite solennellement dans un traité passé avec les ancienscourtisanscVHenrillI qui, en plus, se ménageaient le maintien de leurs charges et de leurs offices. Les protestants, au contraire, étaient tout à fait abandonnés : le roi s'engageait à donner aux catholiques « et non à d'autres » toutes les places qu'il conquei*rait sur les rebelles (les ligueurs), et à destituer ses anciens coreligionnaires des fonctions dont ils avaient été précédemment investis.

Il fit plus encore. A Chartres, en février 1594, il jura par serment «d'employer son pouvoir à chasser de ses juridictions », de ses terres, tous les hérétiques «dénoncés par l'Église.» Il s'en excusa auprès des protestants, disant qu'il ne les comprenait point parmi ces hérétiques. C'était une escobarderie dans un parjure. Dès lors, il était digue d'avoir pour confesseur un jésuite.

Cependant, en 1593, les Pasteurs et les anciens de la Rocli^lle l'ayant douloureusement réprimandé, il les rassura : il écrivit «à ses chers et bien- aimés maires, échevins et pairs de la Rochelle », de ne point enti-er en méfiance à cause de son abjuration; il ne souffrirait point qu'on fît nulle violence à leur conscience, il les défendrait de toute injure et de toute oppression. — Le premier effet de ces belles promesses fut l'édit de

Traversy (159G) : par lequel « il obligeait les protestants à souffrir la réintégration du culte catholique sur tous les points du royaume » : bannissant leurs cadavres des cimetières et autres lieux consacrés, à moins que leur mort, en démenti de leur vie, eût abjuré la réforme dans le sein de l'Eglise. Le clergé romain était autorisé à revendiquer les reliques et les ornements des églises des mains de leurs détenteurs, et à se rétablir dans les biens dont il avait été dépossédé... C'est-à-dire que, pour commencer cette pacification qui était, à l'entendre, la mission de son règne, il remettait en question tous les faits et jusqu'aux accidents des guerres passées; il les ranimait en procès et en contestations inconciliables et interminables, par devant la justice partiale de ses parlements...

Quatre ans après ce serment, l'édit de Nantes est promulgué. Nous allons voir quelle situation il faisait aux protestants, et si, à considérer les choses par leurs conséquences, il leur fut si avantageux qu'on a coutume de le proclamer.

Il faudrait une merveilleuse imagination pour décrire les habiletés d'Henri IV et sa souplesse à attirer et enlacer à sa cause ses anciens ennemis, catholiques et ligueurs, l'intarissable

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fécoudité de ses ruses, sa cautèle à les flatter et à les caresser ; ses effusions de protestations amicales, ses roueries bonhomières et gaillardes, sa libéralité de promesses et toutes les diableries de sa verve ensorcelée et séductrice. Il ne marchanda rien à ceux dont il avait quelque cliosc à ci-aindre ou à espérer. Il n'épargnait aucune caresse : pour consoler ses Béarnais, qu'il frustrait de leur nationalité, il disait : « Ce n'est pas le Béarn que je donne à la France, mais la France au Béarn. » Il sacrifia, nous l'avons déjà dit, lestement tous ses vieux compagnons, dont la vertu naïve et le dévouement irréfléchi l'avaient mis enfin en puissance de n'avoir plus besoin d'eux et de les trahir. Ce ne fut point d'emblée, en effet, spontanément, ni sans de graves disputes, qu'il consentit à accorder à ceux-ci le peu de sécurité qu'ils demandaient en récompense de leurs services. Ils avaient bien le droit d'être inquiets et chagrins même de voir que les conquêtes qu'ils l'avaient aidé à faire de leur sang et de leur loyauté allaient à leurs ennemis et à leurs implacables persécuteurs. Je n'insisterai point sur les longues hésitations d'Henri IV, sinon à les satisfaire, du moins à les apaiser. Ce ne fut point seulement envers les meilleurs oflSces politiques, mais envers l'amitié domestique que

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ce prince se montra oublieux et ingrat. Le souvenir des services rendus le gênait et l'irritait. Biron, pour toute sa vie dépensée à sa cause, n'eut point le salaire d'une seule louange. Jamais prince ne fut plus qu'Henri IV endette de reconnaissance ; aucun ne fut si peu solvable. Lui qui n'était quelque chose que par le dévoûment de ses serviteurs, souffrait impatiemment qu'ils se vantassent de la part qu'ils avaient eue à l'établissement de sa fortune. Trois fois il médita de tuer ou d'emprisonner Agrippa d'Aubigné, parce que le grand poète refusait de transformer en complaisant de cour le conseiller et le compagnon des heures d'épreuves. Henri ne lui pardonna que lorsqu'il espéra avoir trouvé en lui une âme mercenaire, dont la fière indépendance n'eût plus le droit de l'importuner.

Seule, la vie d'Agrippa d'Aubigné suffirait à prouver la liberté des remontrances qu'avaient conservée vis-à-vis le roi ceux qui l'avaient pratiquée jadis auprès du Protecteur desEglise^. De cette liberté, d'ailleurs, il nous reste d'autres exemplaires ; un des plus précieux est une lettre qui fut adressée à Henri IV « par un sien sujet et serviteur », qu'on croit être Duplessis-Mornay. Elle est utile comme préservatif contre l'optimisme de ces historiens qui présentent le

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règne du Béarnais comme un véritable Eldorado, et ce prince comme le plus débonnaire, le plus loyal, le plus libéral qui fût jamais.

Cette lettre lui reproche, au contraire, de tout faire de son chef, sans consulter son conseil, auquel, même, il ne daigne assister ; de laisser partir, sans les avoir écoutés, les ambassadeurs qui lui étaient envoyés : elle représente le peuple surchargé de tailles, trois fois plus grandes que sous ses prédécesseurs, et souffrant, encore en outre, du mal extraordinaire de la guerre et des gendarmes: elle dénonce les pilleries des officiers de iinances, des gouverneurs de provinces er de villes qui disposent à leur plaisir et profit du plus clair et du plus beau des deniers de TEtat. Elle désigne à Henri, en témoignage de son ingratitude, la misère de ses meilleurs domestiques, mourant de faim; elle accuse l'hypocrisie de son amitié cauteleuse et peu sûre qui caressait par devant, et par derrière brocardait le caressé et le mordait pour la risée de ses familiers. D'ailleurs, ajoute-t-elle tristement, il n'aime ni ne hait rien, « ce qui est le propre d'une chose insensible» ! Quelle affection réciproque peut-il attendre de ses sujets, si lui-même ne les aime? A-t-il le droit d'exiger confiance et dévoûment lui qui, à tout propos, pour de nouvelles amitiés,

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quitte les anciennes? Enfin son appétit de femmes est réprimandé, quoique discrètement; il n'est pas jusqu'à son courage qui ne soit, et justement, blâmé, pour être moins d'un prince que d'un gendarme.

Telle est cette lettre d'une amitié triste et émue, douloureusement contenue : — elle montre aussi la grande faiblesse de la Réforme, je veux dire cette illusion par où quelques-uns de ses chefs principaux, dupés, ont servi innocemment à la duper. L'auteur connaît à fond son Béarnais ; cependant, il s'efforce de croire, il croit certainement que les trahisons d'Henri IV envers la Réforme sont les feintes d'une prudence amie, qui, ne pouvant, directement, aller à son but, s'y glisse à couvert, et tortueusement. C'est pour retenir « le tiers-parti » qu'il louvoie ainsi ; il reviendra ensuite à ses serviteurs. Ici, la lettre est touchante, vraiment, de naïve résignation, et de simpîesse, — surtout lorsqu'elle ajoute : «nous pâtissons avec vous et possédons nos âmes en silence. »

Nous surprenons, Là (et notons-le bien pour ne plus l'oublier), cet aveu précieux de la grande et ruineuse déception de la Réforme.

Tout cela, pour dire qu'il ne faut point attribuer à la reconnaissance, ni à je ne sais quelle

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prétendue générosité, mais à un intérêt immédiat, la promulgation de Tédit de Nantes. Le dessein d'Henri IV était au fond le même que celui de Catherine lors de la signature de la paix d'Amboise (19 mars 1563) : de désarmer et de disperser le protestantisme. ' Par ses assemblées, le protestantisme était un parti politique puissamment organisé, qui, à un moment donné, eût pu causer de sérieux embarras à cette royauté encore mal assise. Que fût-il arrivé si Henri IV, en le désespérant, l'eût rejeté loin de lui ? On peut supposer qu'aussitôt l'idée politique de la réforme eût éclaté violemment. Le parti modéré, qui par timidité et par hypocrisie atténuait ou désavouait cette idée, n'aurait pas eu la puissance d'en arrêter le développement. Elle se serait définie, malgré lui, en acte et en puissance. L'histoire de France, du coup, prenait une autre direction.

Henri IV sentait parfaitement à quelle fin réelle aboutirait la Réforme, si on ne rompait

' Voici ce qu'à propos de l,i paix d'Amboise le cardinal de Sainto-Croix, léyat du pape à Paris, écrivait au cardinal lîorromi'-e: «La reine se conduit d'une manière conforme à ce qu'elle dit, et selon ce qui est convenable: on pourra beaucoup mieux châtiei- ces cjens-là quand ils seront désarmés et dispersés.

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ou si on ne dévoyait habilement la logique de ses principes. Lorsqu'il était à la tête désarmées protestantes, il avait été en situation de connaître l'esprit de ces assemblées, qui avaient véritablement institué au milieu de la France monarchique un gouvernement républicain lequel tendait à se substituer petit à petit à la royauté. Si grand respect qu'il eût témoigné pour ces assemblées, il ne les aimait guère au fond.

La jalousie de leur autorité exerçait sur les généraux une active surveillance qui limitait l'action personnelle de ceux-ci, autant qu'on le pouvait faire dans de pareilles aventures. Ces précautions, qui parurent si gênantes à beaucoup et servirent souvent aux ambitions déçues de prétexte à trahir la cause de la réforme, ne furent point encore assez complètes, assez prévoyantes, assez défiantes, puisqu'elles ne purent empêcher la force protestante de décliner, jusqu'à n'être plus que la force personnelle du Béarnais. — II ne faut point cependant imputer ce mauvais succès aux assemblées. La folie des événements travailla en ceci contre leur prudence.

Mais Henri IV, instruit par la longue expérience qu'il avait faite du génie de la Réforme aux conseils et sur le champ de bataille, eut peur qu'après avoir agi pour lui,' cette force

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