‹ L'esprit politique de la RéformeChapitre 7 sur 21 · L'ÉDIT DE NANTES · texte numérisé non relu

L'ÉDIT DE NANTES

Ce ne fut qu'après deux ans de négociations que l'Assemblée protestante de Namur et les commissaires royaux d'Henri IV conclurent enfin l'accord de l'édit de Nantes. La base de la discussion avait été la requête adressée par les réformés, en 1573, à Charles IX. Henri IV voulait s'en tenir simplement aux clauses de l'édit de Poitiers, donné en 1577 par Henri III, « en attendant qu'il plût à Dieu de lui faire la «grâce, par le moyen d'un bon, libi-e et légitime «concile, de réunir tous ses sujets à l'Eglise « catholique ». Enfin, l'édit de Nantes fut promulgué fin d'avril 1598. Il va sans dire que nous n'avons point l'intention de faire ici une analyse détaillée de toutes les clauses de l'édit; nous voulons seulement dégager de l'ensemble celles qui intéressent l'objet que nous nous proposons, et dans lesquelles d'ailleurs sont contenus l'esprit et l'idée du traité. Nous remarquerons,

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TU

pour mémoii-e, que beaucoup de ces clauses avaient déjà figuré dans les pacifications antérieures. Presque tous les éléments de l'édit de Nantes sont épars dans les pactes de tolérance que la réforme militante avait obtenus des rois.

L'édit commençait par ordonner l'oubli et le pardon de tout ce qui s'était passé depuis le mois de mars 1585 5 l'article 5, qui venait ensuite, restaurait le catholicisme dans tous les lieux où son culte avait été interrompu et restituait aux ecclésiastiques les biens et les revenus dont ils avaient été dépossédés.

Toutes les sentences, toutes les procédures, tous les jugements et décrets qui avaient été portés contre les réformés depuis la mort d'Henri III étaient annulés, les prisonniers élargis. Le roi donnait décharge aux réformés de ce qu'ils avaient pris à l'Etat pour soutenir leur parti. Les protestants étaient admis à vivre dans toutes les villes du royaume sans être contraints à rien faire contre leur conscience, mais à la condition de n'y rien exercer de leur culte et de ne rien vendre, ni étaler aux boutiques, les jours de fêtes catholiques. Leurs livres ne pouvaient être vendus publiquement que dans les villes où la liberté de leur religion était autorisée ; partout ailleurs ils seraient soumis aux ofliciers locaux.

La censure des livres protestants, dans les villes où le culte était permis, était confiée à des Chambres mi-parties, ordonnées pour juger du procès de ceux de la religion.

Le culte réformé était permis chez les seigneurs protestants, qui avaient droit de haute justice ou un fief à haubert, et dans toutes les villes d'obéissance royale, où il avait été célébré publiquement, par plusieurs fois, en 159G et jusqu'à la fin du mois d'août 1597 : dans les faubourgs d'une ville, et, à défaut de ville, dans un bourg ou village, en chacun « des anciens bailliages, sénéchaussées et gouvernements tenant lieu de bailliages. Mais il était formellement interdit aux réformés « de faire aucun « exercice de leur religion, tant pour le minis- « tère, règlement, discipline ou instruction pu- « blique d'enfants et autres», ni à la cour, ni sur les terres et pays du roi « qui sont au delà des monts » (la Bresse et le Bugey), ni à Paris, ni à cinq lieues autour de Paris, ni aux armées, excepté au quartier des «chefs qui seraient de la religion ».

Henri IV, si ingrat qu'il fût vis-à-vis d'eux, avait pu et pouvait encore apprécier de quelle utilité lui était le service de ses anciens coreligionnaires et de quel danger leur colère. En 1591,

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les parlements de Toulouse et de Normandie ayant refusé de vérifier l'édit, voici ce que Du Plessis-Mornay écrivait ; « Ce qui me fâche, c'est «que je crains que quelques-uns, ne trouvant «remède en l'autorité de Sa Majesté, le cherchent « en eux-mêmes, quelques conseils que les plus € avisés (?) apportent au contraire. Et cet acci- « dent, survenant en un corps si maléficié, si « atténué, avait le danger d'être le dernier. » Ce fut l'intérêt d'Henri seul qui lui inspira la partie de l'édit certainement la plus libérale et que d'ailleurs il n'exécuta qu'avec une extrême réserve. Il ne voulait pas écarter de lui brusquement la noblesse huguenote, qu'il espérait, d'ailleurs, convertir doucement et corrompi'e à ses desseins.

Les protestants déclarés capables de tout emploi, de toute offre et de toute charge publics pouvaient être reçus dans les universités, dans les collèges, dans les écoles, et même admis à mourir dans les hôpitaux, d'où la charité catholique les éloignait âprement. Dans chacune des cours de Castres, de Bordeaux, de Grenoble, une chambre mi-partie devait être instituée.

Enfin, la question des enterrements existait en ce moment entre catholiques et protestants, comme elle existe encore entre les libres-pen-

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seurs et les réactionnaires actuels. La pudeur et la délicatesse des catholiques se sont toujours récriées avec scandale contre cette promiscuité de la mort qui fait de toutes les cendres une égale confusion. La contagion des cadavres hérétiques pourrait compromettre le salut de leurs pieux cadavres, promis à la résurrection charnelle qui aura lieu à la fin des temps. Ils ont peur que Dieu, qui reconnaît les siens parmi les foules massacrées pour la gloire de son nom, les méconnaisse, au jour du jugement, dans ce peuple tumultueux qui se lèverait ensemble des mêmes cimetières. Il faut épargner à Dieu la peine de trier et le péril de se tromper. Cette exquise sensibilité religieuse méritait d'être respectée et ménagée. L'édit accordait, sur chaque lieu, un cimetière séparé aux protestants et ordonnait des peines sévères pour protéger la paix et la tranquillité des enterrements.

Tel était, dans ses dispositions générales, cet édit que Henri proclamait irrévocable et qui fut, 87 ans après, révoqué par son petit-fils, Louis XIV. Nous avons déjà dit que des villes de sûreté étaient accordées aux protestants pendant huit ans, pour leur garantir l'exécution fidèle du traité; mais cette clause, toute spéciale et temporaire, ne modifie en rien l'esprit général de

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Fédit ui sa portée. Ce que valait cette garantie d'ailleurs, on peut le savoir par l'aveu qui échappa à Rosny, à l'assemblée des réformés en 1601. Pour ôter à ses coreligionnaires toute espérance de résistance et les forcer à subir la situation qui leur était faite, Sully, parlant des places qui leur étaient laissées en otages, les qualifia de «bicoques», incapables de soutenir un siège régulier. La vérité, cependant, c'est qu'en leur cédant ces places, Henri IV en réalité n'agit encore que dans son intérêt. La Ligue n'était point encore si bien pacifiée qu'il pût complètement s'assurer de la tranquillité publique. Une circonstance fortuite pouvait ranimer les guerres civiles, contre lesquelles il se réservait ces places, sous appai-ence de les donner à la Ré forme. Il était sûr que ses huguenots, dans une telle occurrence, ne failliraient point à leur Protecteur.

Les avantages de l'édit de Xantes se réduisaient, en somme, comme on le voit, à une tolérance assez restreinte et très surveillée. On peut dire que le catholicisme en profita plus que la Réforme : il y gagna la Bresse, le Bugey et le Béarn-Navarre, dont l'avait expulsé, en 1590, un édit de Jeanne d'Albret. La grande reine no prévit guère que l'ennemi qu'elle avait chassé

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(lo sa patrie y serait rappelé par son fils etiniposé par son petit-fils (Louis XIII). Qu'Henri ait voulu que l'édit de Nantes fût plus avantageux à la tyrannie romaine qu'à la liberté huguenote, il n'est guère permis d'en douter. «Jeleferay «(il parle de Vcdit de Nantes), je le ferai, dit-il, «pour éviter un plus grand mal et pour fortifier «et favoriser la religion catholique d'autant... «j'auray tel soin de ménager l'édit, que j'ay « Aiit pour la tranquillité de mon royaume, que «la religion catholique en reçoive le principal et «plus assuré fruit, comme elle a hien commencé.»

Voilà qui est net et précis. Nous avons là, avoué par son auteur même, le perfide dessein «de sa pacification».

Certes, puisqu'Heuri IV n'avait pas eu l'audace ou la générosité de se dévouer à réaliser l'esprit de la Réforme 5 puisqu'il avait préféré acheter son royaume par sa soumission au catholicisme, et qu'il avait fait ainsi avorter dans son parjure toute la révolution du XVP siècle, il n'y a point à s'étonner qu'il n'ait pas favorisé davantage des sujets qu'il pouvait craindre. Roi catholique, il était certainement obligé de gouverner au nom de la majorité de son peuple ; c'est le défaut de son génie et de sa vertu s'il n'a pas compris qu'avec la force toute neuve,

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toute jeune que lui constituait le dévouement des réformés, il lui incombait une œuvre plus haute que de restaurer la monarchie catlioliquc de ses devanciers.

Mais, après son abjuration, après le serment de son sacre, il n'était et ne pouvait être qu'un prince catholique.

En une telle circonstance, l'édit de Nantes était à peu près tout ce qu'il pouvait faire. Mais cet édit ne devait pas suffire aux protestants. Leur bonne volonté envers un monarque qui avait été leur chef, et de qui ils espéraient plus qu'il ne pouvait leur donner, les séduisit jusqu'à se laisser désarmer et à se renoncer eux-mêmes. Car en admettant qu'Henri IV fût véridique et sans arrière-pensée dans la tolérance et dans l'égalité relatives qu'il leur promettait ; en supposant qu'il ne cherchât pas (comme c'était cependant son intérêt de prince) à les tromper pour détruire en eux un parti politique, ne devaient-ils pas se demander si la puissance royale, encore tout ébranlée par la commotion de tant de troubles récents, pourrait leur assurer réellement cette égalité et cette tolérance? Ne connaissaient-ils pas assez leur temps et leurs ennemis pour prévoir que si, par impossible, la volonté du roi était sincère, Texéculion en serait confiée à des

agents qui, n'osant peut-être la violer en face, l'éluderaient au moins ou la détourneraient, et que l'influence du clergé soulèverait contre elle une conspiration, selon les lieux et les circonstances, sourde ou ouverte ?

Puisque l'édit ne pouvait être pour les réformés qu'un leurre ou qu'une promesse aléatoire et presque irréalisable, valait-il de l'acheter, comme ils le firent, par le sacrifice de leur liberté et de cette organisation politique, qui jusque-là avait fait toute leur force ? En consentant, en échange des avantages pi'oblématiques de l'édit, à dissoudre leurs assemblées et leurs conseils, leurs ligues et leurs associations «faites ou à faire», ils consentaient, en réalité, à la dissolution de la Réforme.

Que les protestants qui encore vantent tant l'Édit de Nantes, le célébrant naïvement comme un bienfait, méditent cette page d'un historien moderne, qui ne les aime guères: «Ce qui afi'aiblissait l'Église faisait la force du protestantisme. Celui-ci n'était à craindre qu'à la condition de rester un parti ; du moment où la lutte devenait purement religieuse, il était vaincu. L'Édit de Nantes, il est vrai, par ses privilèges, laissait des armes aux protestants ; mais, comme il assurait leur liberté, il leur était toute raison de les

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prendre. Dès lors, les protestants se diviser.f dans leur conduite comme dans leurs croyances. Les plus emportés, qui, après avoir réclamé toutes les garanties, contenues dans l'édit de Nantes, eussent voulu, dit Sully, les faire absolument refuser, afin qu'il servît de sujet pour rejeter la France dans le malheur des guerres civiles, se consument stérilement dans leurs intrigues. Ils rêvent, au sein de leurs synodes, de se bâtir des républiques éparses, tandis que l'unité nationale se relevé avec la royauté... Henri IV, ajoutet-il enfin, «trouvait dans les progrès même de l'Eglise la meilleure apologie de l'Êdit de Nantes. »

J'ai tenu à citer cette page tout entière: elle est pleine d'enseignements, venant surtout d'un de ces écrivains soi-disant libéraux et parlementaires, qui applaudissent, dans le passé, à toutes les fraudes et à toutes les ruses de la tyrannie contre la liberté.

Les difficultés de la négociation terminées, d'autres difficultés se présentèrent. Il fidlait que l'édit fût vérifié et enregistré par les Parlements. Henri IV ne s'empressait point de les en saisir ; il prévoyait leur résistance et n'était point fâché non plus peut-être de gagner du temps et de surveiller la patience des protestants. Ceux-ci se plaignaient fort d'un atermoiement qui com-

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promettait l'exécution de l'édit. Les catholiques aussi criaient, mais contre l'édit même. Les déclamations des prédicateurs emplissaient les chaires de menaces et de colères qui tenaient la foule agitée et tumultueuse. Mais le génie de l'Eglise n'est jamais pris au dépourvu ; contre les vicissitudes du siècle, il a toujours, dans les grandes occasions, l'expédient suprême du surnaturel et du miracle. Il en usa en celle-ci.

Les convulsions d'une aventurière, qui se disait possédée et vint, à Paris, se faire exorciser par les capucins, ameutaient le peuple contre les protestants et contre l'édit. Cette femme, nommée Marthe Bi'oissier, était fille d'un tisserand de Sologne; elle avait été déjà chassée d'Orléans par l'évêque Mizon et convaincue de fourberie. Déférée au Parlement par Henri IV, qui l'avait fait examiner par des médecins, elle faillit soulever la ville. Ce fut là un des mille incidents par lesquels le fanatisme catholique tenta de s'opposer à l'édit. Le pape le regardait comme une injure personnelle. «Cet édit me crucifie», s'écriait le vicaire du Christ. Henri IV dut faire mettre en prison quelques prédicateurs qui poussaient un peu trop loin le zèle de leur orthodoxie.

Car, il faut bien le reconnaître, si s.oucieux qu'il fût de ménager, dans le catholicisme, la

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religion qui lui semblait la plus favorable au pouvoir absolu, et pour cette raison même, il n'était point d'humeur à tolérer que la turbulente intervention du clergé vînt troubler et compromettre les affaires politiques. En cela encore, Bonaparte lui ressemble : ces deux restaurateurs du despotisme politique et religieux ne furent pas, de suite, compris par l'Église dont ils s'aidaient pour asservir la France et l'humilier.

Henri IV n'hésita donc pas à frapper les prêtres qui employaient pour la sédition le privilège de la chaire. «Je couperai la racine à toutes prédications séditieuses, disait-il, faisant accourcir tous les ceux qui les suscitent. »

Le Parlement de Paris refusait d'enregistrer l'édit. Le roi le fit mander au Louvre, dans son cabinet, et là, dans un discours paterne et presque affable au début, menaçant et despotique à la fin, il manifesta sa volonté expresse d'être obéi. «Les gens de justice sont mon bras droit, dit-il; mais si la gangrène se met au bras droit, il faut que le gauche le coupe. Quand mes régiments ne me servent pas, je les casse. Que gagnerez-vous, quand vous ne vérifierez pas mon édit? Aussi bien sera-t-il passé?» Unô seconde admonition semblable d'Henri IV et un

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discours de Lazare Coquelin, un ancien ligueur qui, las de guerre civile, prit, contre les conseillers opposants, la défense de la paix, qu'il espérait de l'édit, déterminèrent enfin l'obéissance du Parlement.

Et, cependant, Henri lY, avait autorisé, d'avance, les parlements à lui refuser l'enregistrement de l'édit. «Je vous jure et promets», avait-il dit, devant les notables de Rouen, pour emporter le parlement de Normandie, «je vous «jure et promets que jamais je ne pourvoirai aux « états de cours , de parlements , aux lieute- « nants généraux de baillis, ou présidents des «présidiaux, aucunes personnes qui ne soient «de la religion catholique, apostolique et «romaine; et, vous donnant cette assertion, « opposez-vous, vertueusement, s'il arrivait que j'y « fusse circonvenu. »

Après le Parlement de Paris, vinrent les Parlements de province. Celui de Grenoble s'exécuta, mais celui de Toulouse ajouta à l'édit une clause qui le réduisait à une simple libéralité temporaire que le souverain pouvait révoquer à sou gré: il voulut que l'édit «ne fût exécuté qu'autant qu'il plaisait au roi ». Le Parlement de Bordeaux, en enregistrant, consigna qu'il n'y avait consenti que sur le commandement du roi.

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Il fallut des lettres de jussion pour décider les Parlements d'Aix et de Nantes ; celui de Normandie fit une résistance désespérée, mais il fallut bien se soumettre aux ordres du roi. Toutes ces affaires montrent de quelle admirable utilité étaient les parlements dans cette vieille France que quelques-uns regrettent pour les prétendues libertés locales qu'aurait détruites la révolution.

Henri fut obéi officiellement, mais la rancune et la mauvaise volonté du catholicisme s'évertuèrent à rendre nul ce qui restait de l'édit. Car de toutes ces critiques, par lesquelles les parlements l'avaient fait passer comme par autant de laminoirs, l'édit était sorti un peu aminci et déformé. Henri IV refusa d'écouter les remontrances des protestants qui, avec toute justice, se plaignaient des modifications astucieuses, des interprétations hypocrites qu'on avait fait subir à l'édit, dans le but de l'atténuer et de le détruire petit à petit, par les interprétations qu'on pourrait lui donner dans la suite, et qu'on lui donna en effet. Un exemple: contre l'article qui déclarait les protestants admissibles aux charges et aux emploi^ publics, les jésuites inventèrent un beau jour cette exquise distinction toute tlîéologique : que les protestants étaient admis-

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sibles à toutes fonctions, en virtualité, mais que pour les remplir, en réalité, il fallait être catholique.

, Il est impossible de penser qu'Henri IV n'ait point prévu les embarras qu'il créait à l'exécution de l'édit et qui finiraient par le rendre à peu près illusoire. Mais il avait atteint à son but, qui était de ]:acifier le royaume : la première nécessité de cette pacification n'était-elle pas le désarmement des protestants?

La discussion de l'édit, d'où ils voyaient le commencement de leur liberté, les détournait de la revendiquer et de la chercher par les armes. La crainte de lasser la bonne volonté qu'ils supposaient au roi, l'habile séduction des promesses et des espérances dont celui-ci les cajolait, les éloignaient de tout dessein violent. Les atermoiements étaient pour lui un temps gagné, il énervait ainsi et disloquait le parti. Si, un jour, des impatients se laissaient aller à quelque entreprise, il éiait bien certain que toutes les forces de la Réforme ne s'associeraient pas à leur aventure: l'écrasement des rebelles serait plus facile. La fatigue d'une vie rendue chanceuse par les guerres civiles, l'avidité de se reposer dans une paix sérieuse et honorable, le désir d'être compté pour quelque chose dans la

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nation, et, chez qiielques-ims, les suggestions plus ou moins honnêtes de l'intérêt personnel aftaibliraient et diviseraient la Réforme. C'est ce qui arriva en effet : combien, de ceux de la noblesse, sont restés fidèles à la cause de la lléforme disgraciée et mal en cour? Dcmandez-le à M. Weiss.

C'est ainsi, et j'y insiste, que l'illusion de l'édit de Nantes fut la grande fatalité de la révolution du XYI*^ siècle. Elle perdit, par là, l'intelligence de sa destinée, et, avec elle, la conscience de son génie, toute sa force et toute sa vertu. Comment croire qu'Heuri IV, en cherchant la pacification immédiate du parti, ne se proposa pas sa ruine ?

On en a une preuve, s'il en faut encore une, dans la joie immodérée qu'il montra en maintes occasions des affaires qui pouvaient être les plus désagréables à son ancienne religion, notamment après la malheureuse conférence de Duplessis-Mornay et de David Duperron. On sait avec quelle passion Henri prépara et disposa le piège de cette conférence, oïl il fit trébucher un de ses plus anciens fidèles. Il s'agissait pour Henri de déshonorer, devant un apostat tel que lui-même, l'homme vénérable, qu'on appelait le pape de la Réforme.

Aucune ruse, aucune perfidie ne fut épargnée. Henri se vanta lui-même de sa mauvaise foi, disant que le hon droit (il entendait le parti de Duperron) avait eu hesoin d'aide. Mornay venait de publier un livre, V Ante-Christ, dont le pape, fort habilement, se montrait irrité, car, en ce moment, poursuivant à la cour romaine une demande de divorce avec Marguerite, Henri avait besoin de se rendre agréable à Clément Vni. Ce fut pourquoi il sacrifia avec une iniquité si raffinée et si cruelle, le vieil huguenot. Il espérait d'ailleurs que, défait et humilié, il lui servirait, mieux que les prêches catholiques, à convertir les flottants et les timides que le respect humain, seul, retenait dans un parti en décadence et qui menaçait ruines. Au moins, réussit-il à contenter le pape et à coiffer son favori Duperron du chapeau cardinalice.

Cette joie ingrate envers un des plus grands hommes du XVI" siècle, et qui lui avait été un ami si fidèle, scandalisa des anciens ligueurs même. Il fit plus : lors de la conspii-ation de Biron, il n'eût pas été fâché de lui donner comme complices quelques principaux parmi les réformés. Du moins, on pressent une arrièrepensée analogue quand on entend Lagny, celui qui dénonça la conspiration, tâcher d'y mêler

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Agrippa-d'Aubigné, Lanoue, etc. Le roi feignit de soupçonner fortement Bouillon, dans lequel il redoutait le chef désigné de la Réforme. On lui attribuait, en effet, le dessein d'une république huguenote à laquelle l'aurait aidé la protection de l'électeur Palatin. Là-dessus, Henri viola lui-même son édit, car Bouillon s'étant retiré à Castres pour être jugé, comme c'était son droit, par la Chambre mi-partie qui résidait en cette ville, Henri IV fit défendre à la Chambre de s'occuper de l'affaire. Il voulait que Bouillon fût coupable : il craignait qu'il fût acquitté. On se demande comment de tels incidents n'ouvraient point les yeux aux réformés?

Que servait à leurs assemblées de protester contre les mutilations qu'on faisait subir àl'édit? Lorsque l'assemblée de Sainte-Foy, en 1601, adressa ses cahiers de remontrances au roi, lui demandant que l'édit fût maintenu dans sa première teneur, elle obtint pour toute réponse que ces changements ne le modifiaient en rien.

L'article 18, qui défendait de rebaptiser ou faire rebaptiser les enfants qui auraient été baptisés dans la prétendue religion réformée, avait été effacé. Henri IV se tira, par une escobarderie, de la remontrance qui lui en fut faite. « Il ne faut pas défendre de réitérer le baptême,

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dit-il, vu que c'est cliose réprouvée par les ecclésiastiques mêmes, et que ces rebaptisements ou confirmations sont advenus très rarement. »

D'ailleurs, même modifié, l'édit n'était point exécuté. Chaque jour de nouvelles violations étaient signalées que l'on portait à la connaissance du roi. La Sorbonne refusait d'admettre les protestants à prendre leurs degrés, l'Université les excluait. A Poitiers, on leur interdisait même les simples métiers.

La liberté de la presse était observée aussi exactement. En 1599, le livre de Duplessis-Mornay sur V Eucltaristie fut brûlé par l'ordre dii clergé. Il est vrai que le Parlement de Bordeaux refusa de le poursuivre, répondant aux prêtres qui l'en pressaient qu'ils le réfutassent d'abord. A Tours, le clergé catholique excitait le peuple ; à Blois, on empêchait les prêches. Les enterrements se faisaient avec de gi-andes difficultés. Au commencement du règne de Louis XIV, l'édit n'étant pa^ encore révoqué, le clergé de Poitiers s'avisait de remettre en vigueur une ancienne loi, qui d'ailleurs a été ressuscitée de nos jours par le bon zèle de nos réactionnaires du Seize Mai ; les enterrements des protestants ne devaient se faire quà l'entrée de la tmit, sans ponijyc.

L'édit avait assigné 45,000 écus annuellement

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pour les ministres « de la religion ». Ce n'était point une solde mais bien une indemnité, allouée aux protestants en dédommagement des dîmes, qu'ils payaient au clergé. Ils avaient posé euxmêmes la condition à Henri lY : Nous ne paîrons pas les dîmes, disaient-ils, et nous paîi'ons nos pasteurs : mais si nous payons les dîmes, vous nous les rembourserez indirectement, en payant à votre tour nos pasteurs et maîtres d'école.

Cette clause fut remplie très inexactement. On donna des acomptes quand on *put, et de moins en moins. Henri IV usait peu de la liberté qu'il s'était réservée d'employer dans les fonctions publiques ses anciens coreligionnaires ; mais de ceux-ci, en violation de l'édit, on exigeait des serments qui blessaient leur conscience. Nous avons déjà dit ce qu'il faut penser de ces places de sûreté qui étaient laissées à la Réforme, en garantie de la parole royale. D'après tout ceci, on peut juger de çe que valait, en réalité, cet édit qui, en virtualité, paraissait si avantageux aux protestants. Nous le verrons encore mieux par la suite-, rien ne put cependant lasser leur naïve conliance. L'historien de l'édit de Nantes, Benoît, remarque que, « pour obtenir d'eux tout ce que l'on voulait, il ne fallait

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que leur promettre l'observation de l'édit. » Marie de Médicis et ses conseillers le savaient bien. Après la mort d'Henri IV, ayant peur que les réformés ne viennent augmenter les embarras de la régence, ils le confirmeront purement et simplement (24 mai IGlO). Il sera encore reconnu officiellement en 1621» par l'édit de grâce. De confirmation en confirmation, il arrive à être révoqué. La révocation ne créera point en réalité une situation nouvelle ; elle ne fera que constater et définir celle que quatre-vingts ans de réaction astucieuse et perfide auront faite au protestantisme. L'habileté des commentaires et des interprétations fera peu à peu sortir des droits reconnus par l'édit son infirmation même et l'anéantissement de ceux qui avaient eu la simplicité de s'y confier.

Est-ce à dire que l'édit de Nantes fut sans effets?... Il en eut d'immenses au contraire...

Il refit le catholicisme.

Comment? — Nous en avons dit un mot déjà : mais il y fout insister.

Les avantages faits au culte romain (et ceux-là ne furent point illusoires, mais pleinement accomplis, même au delà des promesses de l'édit) sont contenus dans l'article 8: «Nous ordonnons, y « est-il dit, que la religion catholique, aposto-

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« lique et romaine sera remise et rétablie en tous «lieux et endroits de celtuy notre royaume et « pays de notre obéissance, où l'exercice d'icelle « a été intermis, pour être paisiblement et libre- «ment exercée sans aucun trouble et empêclie- « ment. »

L'action de cet article rétablit, en Béarn, pays de population en grande majorité protestante, la messe dans douze lieux principaux : — Comparez cette liberté à celle qui était octroyée au prêche dans Jes pays catholiques : —

Les catholiques clairvoyants, d'ailleurs, ne s'y méprirent point et ne méconnurent point les bienfaits de l'édit. «La liberté, dit Chaverny, « fut rendue à une infinité de catholiques qui « étaient opprimés par la violence de ceux de la « religion aux lieux où ils étaient demeurés les « maîtres, comme en Béarn, Guienne, Dauphiné, « Languedoc. »

C'est-à-dire dans tout le sud-ouest.

Les faits, aussi, parlent : — Trois cents églises, du coup, se rouvrent : les Jésuites, en plein Béarn, dressent un collège. La prétendue libéralité de l'édit sert à Jeannin de prétexte pour réclamer des Provinces-Unies une égale libéralité envers les catholiques. Ainsi la vertu réactionnaire de l'édit n'agit pas seulement en France : elle

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livrera encore à François de Sales le pays de Gex nouvellement acquis à la France.

Henri IV, dans une lettre dont nous avons déjà cité un passage, se vante au Pape que «sans lui, s'il n'y eût porté remède», les factieux, c'est-à-dire les réformés, eussent chassé de leurs villes tous les catholiques. Pour lui, que signifie l'édit de Nantes? — l'abolition du XYI'' siècle, la France reculée de cent ans, dans la pleine efflorescence de la puissance catholique. « Je feray en sorte , dit-il l'année même de cet édit, en 1598, je feray en sorte. Dieu aidantjque « l'Eglise sera aussi bien qu'elle « était il y a cent ans. »

N'était-ce point, à la lettre, supprimer comme non avenu le travail de la Réforme et de la Renaissance? Que penserions-nous aujourd'hui d'un prince qui nous promettrait de nous ramener, un siècle en arrière, — en deçà de la révolution ?

N'ayons pas deux poids et deux mesures: condamnons dans le passé ce qui nous ferait horreur dans le présent.

Si nous admirons l'extermination légale des protestants, ne réclamons point contre l'hypocrite légalité qui, petit à petit, nous exténue, nous assassine en détail. Souscrivons d'avance

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