CHAPITRE CINQUIÈME
LE RAPPEL DES JÉSUITES
Pour se faire une idée précise de l'Édit de Nantes, il ne faut point se laisser prendre à l'analyse, enthousiaste et émerveillée que certains historiens nous en donnent. Avec une sincérité fort suspecte, ils semblent ignorer qu'il y a plusieurs versions de l'édit, celle qui fut arrêtée en principe avec les Eglises, et celle qui, par la suite, fut remaniée, corrigée, modifiée par la volonté d'Henri IV ou par son consentement. Surtout, ils ne nous disent pas comment fut pratiqué cet édit ; ils feignent de croire que ce qui a été écrit a été appliqué. Rien n'est moins vrai; même atténué, même ti'onqué, l'édit de Nantes n'a jamais été pleinement exécuté ni franchement, mais bien constamment éludé.
Ce fait suffit pour réduire à ce qu'elles valent les grandes déclamations libérales de ces écrivains : il accuse leur joie rusée et maligne à se feindre dupes des édits, des mots, des lois, dans
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l'espérance de faire du passé dénaturé et travesti le complice de leurs méchants desseins sur le présent et sur l'avenir. Est-il possible de croire à la bonne foi d'un historien qui, sans se troubler aucunement, nous raconte que « cette loi régit les deux cultes dans une paix, sinon sincère, du moins apparente, jusqu'au jour où elle fut brisée par un vertige du pouvoir royal ? »
La paix religieuse du XYIP siècle, du grand siècle hypocrite et persécuteur ! du siècle bigot et jésuite... la paix religieuse depuis les massacres du Béarn jusqu'à la révocation...
En vérité, quelle est cette histoire que l'on nous fait là?
Nous avons vu les embarras que subit de la part des parlements la vérification de l'édit. Ces difficultés traînèrent jusqu'au commencement du XYIP siècle. A peine étaient-elles terminées, qu'une nouvelle querelle s'éleva entre le roi et ses parlements. Il s'agissait cette fois de rappeler en France et de rétablir les jésuites. Nous nous arrêterons un moment sur cet édit, qui est la contre-partie réelle de la pacification de Nantes, et l'origine légale de la réaction catholique, qui jusqu'en 1789, c'est-à-dire pendant près de deux siècles, a ravagé, dévasté, désolé et ruiné la
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France et surtout les provinces méridionales, qui nous intéressent particulièrement.
Il est nécessaire ici de rappeler brièvement quelques événements passés, sans lesquels la suite de ce récit serait obscure et incompréhensible.
Etudier le jésuitisme, c'est analyser le poison dont ont failli mourir les races latines, et dont leur santé est encore toute chancelante et énervée.
Les jésuites étaient entrés en France modestement : plutôt ils s'y étaient insinués et glissés, cachés presque, et tout discrets; la recommandation du pape les avait poussés dans la familiarité de quelques grands personnages. Ils se montraient et s'étendaient petit à petit, profitant également des personnes et des circonstances. Le cardinal de Lorraine et le cardinal de Tournon se tirent leurs protecteurs. Henri II (1550) leur permit d'enseigner à Paris et non ailleurs. En L554 les progrès de leurs doctrines et leur envahissement donnent enfin l'éveil et l'alarme. La Faculté de théologie les déclara «dangereux en matière de foi, et capables de « troubler le repos de la République, et de dé- « truire plus que d'édifier.» L'Université commença avec eux ce long duel qui, à travers tant de chances diverses, s'est perpétué jusqu'à nous.
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L'évêque de Paris, Eustache du Belloy, appuya l'Université. Le pai'lement, à qui François II, sollicité par le cardinal de Lorraine, avait ordonné d'enregistrer la bulle du pape ainsi que la patente royale qui autorisaient les jésuites, ajourna l'affaire. Il en remettait la décision à un concile universel ou à l'assemblée de l'église gallicane. Le colloque de Poissy, toujours influencé par les mêmes protecteurs des jésuites, les admet, à condition qu'ils quitteraient, comme trop superbe, ce nom de jésuites. Ils avaient établi leur collège à Paris, sous le nom de collège de Clerraont, en une maison que leur avait donnée l'évêque Guillaume Duprat.
Eu 15G4, nouvel orage. L'Université leur ayant interdit d'enseigner, ils demandèrent àfaire partie de l'Université. L'affaire fut encore portée au parlement. Etienne Pasquier plaida contre eux pour la Faculté : « Ils sont entrés comme timides renards aii milieu de nous, pour régner dorénavant comme furieux lions.» L'orage fit beaucoup de bruit, mais ne les frappa pas encore. On leur permit d'enseigner par provision, car on considéra « qu'ils pourraient être utiles contre les huguenots ».
Dès lors, malgré les vicissitudes qu'ils auront à subir, les voilà implantés en France : leur mis-
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sion est déterminée, leui* vocation définie, leur puissance est fondée.
En effet, ils ne concèdent rien à la Réforme, ni sur le dogme, ni sur le culte. Bien au contraire ; tandis que des esprits doctes, élevés et raffinés,dont la foi, à leur insu, était un peu enmaladie des contagions du libre examen, regardaient avec effroi les dangers de l'Eglise, et, sous prétexte de la remettre dans le chemin de l'Évangile, la faisaient dévier de sa propre route vers un sentier qui l'eût menée à la Réforme, les jésuites proclament l'Eglise irrévocable dans son principe et dans ses traditions ; ils ne chei-chent à nier ni à atténuer aucune des conséquences de son principe ; ils la rajeunissent pour les simples, la faisant plus luisante et parée. Ils évoquent hardiment des conséquences qui n'en étaient pas encore sorties. D'emblée, ils poussent le catholicisme à sa dernière expression ; ils le précipitent dans l'absurdité monstrueuse et finale qui était sa conclusion nécessaire. Ils l'achèvent si bien qu'ils paraissent l'outrer aux yeux des catholiques timides qui, d'effroi et de fureur, pour se garer de la théorie ultramontaine, se jettent dans l'utopie, j'allais dire dans l'hérésie de l'église gallicane. Au point de vue humain comme au point de vue de la probité et de l'in-
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telligence, ces catholiques inconséquents ont raison contue les jésuites. Mais les jésuites sont dans la vérité et dans la tradition eatliolique. Ils sont la dernière et suprême manifestation du génie de l'Kglise. C'est ce qui fit leur puissance au XYI*^ siècle, et c'est pour cela qu'aujourd'hui encore, après tant d'attaques et de luttes contre les gallicans et les jansénistes, ils représentent seuls le catholicisme.
Au XVI'' siècle, ils sont l'antithèse radicale de la Réforme.
La Réforme (tous le reconnaissent, les uns pour l'en louer, les autres pour l'eu blâmer) affranchit l'individu : elle déclare la conscience humaine majeure et libre, désormais, de maîtres qui, sous prétexte de gouverner et de protéger son inhabileté, la corrompaient et l'énervaient dans l'inertie de la servitude. Par elle est entrée dans le cœur de l'homme la lumière qui lui a permis d'y discerner enfin ses pensées, jusque-là déformées par des ténèbres fantastiques. De l'homme qui, auparavant ahuri, souillé, stupide, grouillait en troupeau sous le bâton de ses conducteurs et devant la dent de leurs chiens, la Réforme a refait une personne. Où il n'y avait qu'une multitude anonyme, se ruant, entassée et aveugle, vers une destinée invoulue, elle a fait
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un peuple, c'est-à-dire une association de libres volontés allant, à son gré, dans une route qu'elle se fraie elle-même vers un but aperçu et convoité de l'œil ardent de son désir. En chacun l'humanité bannie ou étouffée rentre et se redresse; et chacun, se reconnaissant homme, a senti aussitôt que son humanité est le commentaire vivant du monde, l'expression et l'interprète de Dieu.
La Réforme apporte devant lui le livre traditionnel; elle le lui ouvre: qu'il lise ! De truchement qu'en a-t-il besoin? Il a sa conscience. La pensée éveillée en lui par la lecture sainte : voilà sa glose ! L'émotion de ses ténèbres intérieures, pleines de tressaillements d'idées qui se forment, s'efforcent et tendent vers -la lumière, lui annonce que l'esprit divin, c'est-à-dire la vie renouvelée , entre eu lui. Qu'il appelle son désir et sa volonté à l'aide des énergies qui viennent accroître son être pour le combat delà vie et de la liberté ! Il ne doit laisser endormi aucun coin de cette âme qui lui fut donnée pour s'épurer de plus en plus et refléter l'image divine, non point paresseusement à la façon d'un miroir, mais activement, vivement, semblable à une eau courante emportant en elle comme une beauté qui lui devient personnelle.
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L'Univers infiiii est l'œuvi-e d'une justice éternelle qui, eu l'homme, monde plus petit, se condense, s'exprime dans son essence suprême. Que l'homme ouvre son cœur et son esprit; les mystères de la vie infinie qui l'entoure s'y écouleront largement ; l'inquiétude divine de son esprit et de son cœur, l'excitera à la connaissance progressive de la nature ; un jour, l'ayant déchiffrée patiemment, force par force, loi par loi, il la contiendra, intelligente et consciente d'elle-même, dans son intelligence et dans sa conscience.
Aucune main n'a été préposée à lui mesurer avarement la révélation de l'ordre universel et à limiter la patiente recherche de la vérité. Le ciel et la conscience humaine tendent l'un vers l'autre, pour une rencontre suprême qui les confondra et ne fera d'eux qu'une seule et divine vertu. — L'étroitesse des dogmes transitoires ne nie point du tout cette œuvre sublime de la Réforme qui fut véritablement la «naissance de l'homme ». L'inutilité des œuvres ne fondait point l'irresponsabilité de l'homme vis-à-vis de lui-même, mais son indépendance vis-à-vis de l'homme ; elle le libérait du Prêtre qui, usurpateur de Dieu, avait usurpé toute la force humaine. L'homme religieiix, vainqueur du Prêtre, pré-
pare l' homme libre contre le prince et contre roi. Dans le chrétien réformé commence l'iiom nouveau, le citoyen à qui incombe désormais,' avec la responsabilité de sou âme, celle de sa patrie, celle de sa race.
Lejésuitisme, au contraire, se propose l'anéantissement de l'individu. La grande affaire est de détruire, petit à petit, en l'exténuant progressivement par des procédés et par des rites, la vie personnelle dans l'homme. Il l'enveloppe de rites patients qui l'engourdissent lentement jusqu'à l'inertie, la paralysent jusqu'à la mort. La liberté est la grande ennemie du jésuitisme. L'homme, par lui-même, est un pécheur, un révolté ; il ne peut revenir à Dieu qu'en abjurant ce qu'il a de déplaisant aux regards de Dieu ! son humanité! C'est par là qu'il peut mériter encore, en cessant d 'être « une volonté » pour devenir « une machine ». L'obéissance, la servitude est sa seule vertu ; mais l'obéissance qui jamais ne raisonne, la servitude qui jamais ne se lasse. Il ne doit être, quant à l'âme, qu'un cadavre, que la volonté du Supérieur galvanise à son gi-é pour une œuvre que lui seul connaît. L'image qu'ils se font du monde est celle d'un halluciné qui va, mû inconsciemment par Dieu. Tant s'en faut que l'homme soit le commentateur de la parole
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divine et, comme le dit saint Paul, «éclairé, en naissant, de la lumière céleste ». Il n'a pas le droit de rien rései-ver de sa liberté, abandonnée toute à ses maîtres; rien! pas même la curiosité de savoir s'il agit pour le bien ou pour le mal.
Les martyrs ont confessé Dieu jusqu'à la mort du corps: ce n'est rien que cela! il faut plus: il f-dut obéir jusqu'à la mort de l'âme, jusqu'au «péché mortel». S'inquiéter des suites d'une action commandée, c'est hésiter criminellement, c'est recommencer la révolte de nos premiers pères, qui ont tâté, contre la défense, de l'arbre de la science.
La science! ils s'en targuent cependant; ils ont envahi et usurpé toute l'éducation; mais quelle science? Ce n'est qu'une nomenclature stérile : leur philosophie? une argutie sans pensée ; leur art? une forme sans vie; leur morale? une casuistique hypocrite ; leur poésie ? un murmure de mots fades et vides : partout, la mort ! mais la mort sans la sincérité du néant, qui la rend belle encore; la mort attifée, pomponnée, simulant horriblement la vie; répugnante comme ces statuettes de cire dont la molle immobilité se colore des fausses apparences de la vie. La mort ? La vie? égal mensonge! Un cadavre qui ment par
un semblant de vie ; un vivant qui ment par un semblant de mort : voilà ce qu'ils ont fait de l'homme !
Quelle sorte d'Etat peut se modeler sur de pareilles conceptions? Ou peut se le figurer: la Liberté y est le seul crime, la Délation, la seule vertu ! Ce n'est plus même un gouvernement, à proprement parler; c'est une administration de tyrans, de gabelous et de policiers !
Dans le chrétien avili jusqu'à l'hébétude, que devient le citoyen ? Sans droit, sans devoir, sans responsabilité? — Un rouage anonyme d'une grande machine, ignorant sa place et sa fonction ainsi que le but de l'œuvre mystérieuse à laquelle stupidement il participe...
Ainsi, les jésuites, à chacune des idées, à chacune des passions de la Réforme, opposent une idée qui la contredit, une passion qui la combat.
La simplicité de leur doctrine ne leur fait pas moins d'amis et de fidèles que la complexité ambiguë et astucieuse de leur morale. Ils renforcent jusqu'à l'apothéose le pouvoir du pape, ils le font dieu. Ils reprennent la théorie de Grégoire VII qui absorbe tous les pouvoirs temporaires des princes dans le pouvoir spirituel du Pape. Sixte V, dans «sa déclaration contre Henri
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(le Bourbon», que fait-il qu"affirraei' le droit que s'arroge la Kome pontificale de disposer à son gré des royaumes terrestres qui tiennent en fief de la puissance apostolique, indéfectible, la puissance révocable dont ils sont passagèrement investis. Ces théories, Bellarniin se charge de les formuler.
C'est logiquement que le catholicisme, né du LL'sarisrae romain, aboutit à faire du pape un César, pontife et dieu, maître et souverain des hommes de la part des dieux : qu'il soit Caligula ou Alexandre Borgia, il n'en est pas moins absolu et infaillible. Du pouvoir du pape comme (lu César, découlent tous les autres pouvoirs de la terre, qu'il domine, qu'il juge, fait, change et détruit à son gré. Les puissances ne sont que des concessions temporaires et révocables de la suprême puissance des papes. Un roi excommunié est hors la loi, et, par le fait même, ses sujets, affranchis de toute obéissance vis-à-vis de lui, ont le droit, le devoir de lui courir sus. La pratique montre les jésuites fidèles à leur doctrine. Le même châtiment d'ailleurs a menacé souvent les rois qui ne marchaient pas dans les intentions de l'église. Il fixillit cinq fois frapper Elisabetli d'Angleterre.
La Kéforme a proscrit et, quand elle a pu.
ni l'esprit politique de la réforme
détruit la superstition des images. Le jésuitisme, au contraire, la porte à l'excès. Il développe l'idoLâtrie catholique jusqu'à en faire un paganisme grotesque, fourbe et malade, sinistre. Il avait commencé par une vision de Loyola qui, sur le chemin de Ivome, fut ravi dans l'extase du Christ aperçu ; deux siècles plus tai-d, il devait aboutir aux fantaisies extravagantes et sanglantes d'une pauvre hystérique, Marie Alacoque. Le cœur sacré de Jésus, saignant de larmes sous l'épée qui le traverse de part en part, deviendra le symbole, l'enseigne répugnante d'une religion niaise, farouche et insipide.
Dès lors qu'ils furent enfin regardés comme la milice du catholicisme, la garde prétorienne de la papauté menacée, les protections ne manquèrent pas aux jésuites. Leur influence gagna de jour en jour : Catherine de Médicis naturellement les protégea. Ils devinrent populaires.
On a feint de croire que la supériorité de leur éducation leur avait valu cette vogue. Il n'en est rien. Il faut y chercher d'autres motifs tout politiques. Ou a, en général, fort exagéré la profondeur et l'étendue de l'enseignement au XVIsiècle, surtout dans le clergé.
Quand donc écrira-t-on, sur la prétendue cru-
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ditiou cléricale et les bienfaits tant célébrés que les ordres catholiques auraient rendus aux lettres, un livre décisif, qui débarrasse l'opinion publique de ses légendes et de ses préjugés?
Une chose certaine c'est qu'au XVP siècle l'étude du grec, par exemple, était fort redoutée de l'Église-, l'Eglise y sentait instinctivement, et avec haine, la lumière qui dissiperait les ténèbres mystiques de ses origines. Au contraire, les chefs de la Réforme sont, en même temps, les chefs de l'érudition helléniste ; sans parler des immenses progrès qu'ils lui firent faire, ils la vulgarisèrent. Il suffit de les nommer : Lefèvre d Etaples, Vatable, Dumoulin, Théodore de Bèze Calvin, Pierre Ramus, Dolet, les Estienne, Marnix, etc.
Au contraire, pour les catholiques, pour la bande de cuistres et de pédants, qui hurlaient derrière Béda, la théologie suffisait atout. Toutes les sciences étaient contenues dans la scolastique, qui restait la maîtresse souveraine, l'unique objet de l'enseignement. Le latin avait eu de la peine à être admis, et tout nouvellement. La résistance fut encore plus obstinée contre le grec, qui était suspect d'hérésie, qui allait encore exciter aux nouveautés la chrétienté déjà trop curieuse. On le craignait trop clair, trop humain, et, surtout
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que, m!s à la portée du grand nombre, il ne popularisât l'étude dangereuse des Pères grecs.
Un jésuite, à la date de 1564, nous a laissé un précieux témoignage de l'éducation que l'on donnait au collège de Clermont.
«Par la divine grâce, dit-il, nos écoles fleu- « rissent, et de jour en jour s'accroît le nombre «de nos auditeurs. Nous^ avons des leçons à la «manière des autres collèges, une de logique, «une de rhétorique, dont chacune a au moins «cent auditeur.?; la j.énnrie des professeurs et «des écoles nous force de nous contenter de «ce peu de classes pour cette année; bien que « par le nombre nous n'égalions pas les classes «des autres collèges, pourtant, au jugement de «tous, nous les surpassons par la diligence;... «extraordinairement, on lit en grec le matin à « G heures, avec une grande affluence d'écoliers. »
La question ne serait pas, d'ailleurs, desavoir seulement ce qu'ils enseignaient, mais comment. Ils attiraient vers eux les âmes vaines, plus désireuses de l'apparence de la science que de la science elle-même ; ils les renvoyaient bouffies de mots, pleines de vide. Quantaux âmescurieuses ils les leurraient d'une science déloyale qui, les attrayant par des promesses hypocrites, les engageait, en des voies retortes, mi-obscures et
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peniicicuscs, en des sentiers obliques et noueux, en des détours fuyant et revencant sans cesse sur eux-mêmes; — s'y chercher, s'y reconnaître, tâcher de s'y orienter, était un dur travail qui les fatiguait à ne rien faire, à piétiner, suant et haletant, affairés, sur la même place : et cela avait l'avantage d'occuper ces esprits impatients, de les assoupir, sans qu'ils s'en doutassent, par un manège imbécile ; surtout de les détourner de la grande voie large ouverte qui, toute bordée de grandes et belles pensées utiles, les eût menés à la liberté. — Leur éducation, comme leur morale, comme leur culte, comme leur philosophie, comme leur poésie, n'était déjà (ce qu'elle est encore), qu'artifice et duperie ; — l'art de produire furtivement le faux et le mensonge, sous le couvert de la scienc'C ; l'art de stériliser la vertu de l'homme pur une castration volontaire ou une émaciation patiente...
Mais ou ne peut le nier : ce fut une mode de leur confier ses enfants: personne, plus qu'eux, n'était capable de les éloigner de la réforme, d'activer leur zèle catholique, de leur apaiser et de leur rompre l'esprit à l'obéissance, de les pousser en même temps au chemin du ciel, et aux avantages de ce monde, et enfin de les faire participants aux bénéfices des hautes protections
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qui, chaque jour, accroissaient et enrichissaient la Compagnie...
Le siècle ne se passera point sans monter leur puissance, sans la fonder, sans absorber en elle la destinée de l'Eglise et de l'autorité.
Elle fera la Ligue, — dans laquelle naïvement les uns; artiticieusement les autres — ont voulu nous faire admirer une révolution démocratique.
— Même, on avait là-dessus, bâti tout un système : on opposait la ligue égalitaire et démocratique à la Réforme aristocratique et féodale. De même, de nos jours, n'avous-uous pas entendu vanter, contre la liberté républicaine, l'égalité de la tyrannie, affublée du titre de césarienne, et acclamée protectrice de la plèbe ?
— Des âmes très sincères se sont laissé prendre à cette farce, comme à celle de la théocratie démagogique de la sainte Ligue.
(Quelques maximes jacobines, l'effervescence du peuple, les déclamations de prédicateurs affirmant le droit populaire du régicide, l'emphase de quelques grandes scènes dramatiques, ont suffi pour leur faire admirer, dans la Ligue catholique, guisarde et jésuite, un grand essai d'émancipation plébéienne. Il serait, à coup sûr, singulier que l'instinct passionné de la multitude n'eût point, à son insu, contre la
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cause même qu'elle avait embrassée, éclaté, parfois, en de vagues espéi-ances, oîi l'on peut retrouver aujourd'hui les prémisses de quelquesunes de nos idées démocratiques. Mais c'est tout ; or, ce n'est pas là qu'est la Ligue ; ce n'est point là qu'il faut chercher la cause ni le but de cette révolution — je veux dire de cette réaction.
Nos politiciens (historiens ou autres) ont péché ici par une ignorance naïve ou volontaire. Ils n'auraient point — du moins ceux d'entre eux qui sont sincères, ou ceux qui de la démocratie ne bannissent pas, tout d'abord, la liberté, ceux qui n'engloutissent pas l'individu dans l'anonymat despotique delà foule; — ceux-là, dis-je, ne se seraient point ainsi mépris sur la Ligue, si l'histoire intime des villes, j'allais dire des républiques protestantes leur était connue ; s'ils avaient étudié sérieusement l'organisation de la Réforme. Mais non ! Ils n'en connaissent que l'histoire militaire ou diplomatique, celle des batailles et des traités où, en effet, le rôle le plus évident, sinon le plus actif, appartenait à la noblesse. Tout le reste de la Réforme, ils l'ignorent superbement. Fort attachés, pour la plupart (je parle des républicains même, aux idées et aux traditions unitaires), ils se contentent
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de condamner d'emblée la Réforme, sommairement, comme ayant aspiré à former «un état dans l'Etat. »
Que la Sainte-Ligue, elle, était autre chose ! Comme elle contenait (du moins ils le supposent) la majorité de la nation, elle ne risquait point de la diviser et de la morceler, ainsi qu'y tendait la minoi'ité protestante. Bien au contraire : l'intérêt de cette majorité n'était-il pas logiquement de constituer une solide unité contre les dissidents qui troublaient la Patrie? D'ailleurs, l'influence du catholicisme ne garantissait-elle pas le maintien de cette précieuse unité qu'il défendait, en religion, contre l'individualisme protestant? — De plus, où surtout considéraientils la Ligue le plus volontiers, sinon à Paris, c'est-à-dire, dans la ville providentielle «qui est à la fois le cœur et la tête de la France» et qui prévient et représente dans les variations de sa propre destinée, les incidents de la destinée française ? Paris est l'idéal de toute la France : ce qu'il est, toute la France doit l'être, notre histoire se modèle sur la sienne. — Paris ligueur n'était-il donc pas une preuve manifeste que l'avenir de la France était vraiment à la Ligue? Voyez, au contraire, l'horreur de Paris pour la Réforme. Ne vous dit-elle pîis que, par la vo-
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louté de Paris, l'infaillible cité, la France tout entière repoussait la Réforme?...
La Ligue démocratique? La Ligue nationale ? — On no peut faix'e mentir l'histoire davantage.
Si la France ne fut pas espagnole, livrée à ^ l'inquisition, si elle ne fut pas sacrifiée tout entière au génie ultramontain, ce ne fut point la faute de ces jésuites révolutionnaires, qui nous préservèrent du triomphe de la Réforme.
Ces démocrates, ces unitaires, si jaloux de l'intégralité française, sont précisément le parti anti-français, anti-national. Ils soni les agents et les espions de Philippe IL Les hugueuotsont pu réclamer ou accepter des secours étrangers; mais jamais, ils n'ont eu le dessein, de donner leur pays, en bien propre, à un prince étranger.
Les jésuites l'ont eu : et comment s'en étonner ? Le cosmojDolitistae n'est-il point la grande foi'ce de la Compagnie? Pourrait-elle atteindre à la domination universelle qui est son but, si elle était préoccupée de la personnalité des peuples et de la forme de leur territoire ? Sa mission n'est-elle pas précisément de les dépersonna/iser, comme elle fait des individus mêmes, pour anéantir toutes leurs volontés, dans le mystère impénétrable de sa seule volonté? Ses zélés, ne l'ad-
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mirent-ils pas purement parce qu'elle ne connaît point, passionnée de son objet éternel, les étroites inquiétudes de la famille et de la patrie!
Ce fut un jésuite, le Père Matthieu, qui fut chargé par Philippe II de négocier avec les Seize la livraison de Paris aux troupes espagnoles, et de la France au roi d'Espagne. L'am- -bition de Philippe II, toute tendue au rcve de la monarchie universelle, s'accordait avec leur ambition personnelle : un Dieu, uu pape, un roi pour toute la chrétienté, c'était là leur devise politique et c'était celle du roi d'Espagne. Ils avaient rêvé pour Philippe II cette royauté catholique universelle, et ils l'y avançaient en lui donnant la France. On les avait entendus prier tout haut pour leur roi Philippe II.
Henri IV, catholique douteux, même après son abjuration, encore sous le coup des lettres monitoriales de Grégoire XIA^, était l'ennemi, étant l'ennemi d'Espagne. Tout était bon contre lui. S'ils n'armèrent point positivement tous les assassins qui attentaient à sa vie, il n'en est pas moins certain que ceux-ci furent provoqués par leurs doctrines et leurs prédications. En 1593, l'assassin Barrère avait été stimulé au crime par le jésuite Taradi. Tous les jours ne les entendait-on pas, dans leurs pamphlets ou en pleine
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chaire, bc-atitier l'assassin d'Henri III, Clément, et par là-même, susciter ou encourager ses imitateurs ? Ils demandaient tout haut, pour sauver l'Eglise menacée par un roi huguenot, un vengeur, fût-il soldat, goujat ou moine, peu leur importait. Mais il leur fallait un bras providentiel qui se chargeât de leur querelle ; et, comme ils le disaient dans leur langage mystique, un Aod qui les défît du roi Moab.
Henri IV, pour détourner l'excitation qu'ils tâchaient de produire contre lui, porta un édit qui restreignait la liberté de la chaire. Leur influence était très grande par tous les élèves qui sortaient de chez eux et qu'ils avaient pétris de leurs doctrines et de leurs passions. Ceux qui ne leur confiaient point leurs enfants passaient pour de mauvais catholiques, des tièdes ou des politiques. Ainsi leur poison se répandait dans toute la jeunesse, d'autant qu'alors, comme aujourd'hui ils savaient pousser dans le monde, aux honneurs et à la richesse, ceux qui sortaient de leurs écoles. Qui pourrait apprécier l'influence qu'ils prirent ainsi, subtilement, invisiblement sur les esprits et partant sur les aftaires de leur siècle V
Leur richesse était d'ailleurs énorme déjà. Les captations testamentaires y aidaient autant
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que les dons volontaires. Comme aujourd'hui, l'immoralité timide et hypocrite des hautes classes était leur plus grande puissance. C'était une commodité, en ces temps de libertinage et de mysticisme mêlés, que la joie de pouvoir tout commettre, et l'espérance de se racheter si aisément de tous ses vices, voire même de ses crimes. En cela encore, leur facilité faisait contraste à la grave austérité huguenote qui était effroyable à la cour, et n'était point sans irriter profondément le roi lui-même. Car, plus d'une fois, ses déportements avec ses maîtresses et ses manquements de parole lui avaient attiré des réprimandes et des sermons auxquels il ne se plaisait guère. Le jésuitisme était de composition plus agréable.
Aussi, cette secte grandissait chaque jour par la superstition niaise des uns, et le dévergondage raffiné des autres. Elle s'étendait partout, non seulement en Europe, mais jusqu'en Amérique, qu'elle ravageait, dévastait et hébétait de ses brigandages et de ses cruautés. L'univers lui était en proie comme à une société de malfaiteurs fondée pour l'exploitation des bêtises et des vices humains, et l'organisation du vol et de l'assassinat.
Ils avaient pullulé horriblement : ils étaient
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vei-s la fin du XVI'" siècle D :i 10,000 sans compter les affiliés naturellement. Outre 228 colonies espagnoles , ils possédaient nombre de comtés et de baronnies en Espagne et en Italie, et un revenu de 2,000, OOOécusd'or: «S'ils duraient encore trente ans, dit Arnaud dans le plaidoyer qu'il fit contre eux, en 1094, pour l'Université, s'ils duraient encore trente ans en tous les endroits où ils sont maintenant, ce serait, sans doute, la plus puissante et plus riche compagnie de la chrétienté et ils soudoieraient des armées comme déjà ils y contribuent. C'est une chose étrange, ajoute-t-il, comme cette méchante race, engendrée à la ruine et désolation des hommes, a foisonné en peu d'années, ayant, de soixante, qu'ils devaient être par leur première institution, multiplié jusqu'à 10,000; tellement que s'ils continuaient à croître en telle proportion, ils seraient en trente ans, 1,200,000, et feraient des royaumes tout jésuites. »
La rivalité de l'enseignement jésuitique avait beaucoup fait perdre à l'Université. L'afHuence des écoliers, et par suite, son prestige et son autorité avaient diminué. On courait chez les jésuites par mode, par superstition, par avarice ou par libertinage. L'Université recommença donc, en 1594, l'instance de 1564 ; mais, cette
fois, il ne s'agissait plus simplement, comme alors, de leur refuser leur admission à l'Université, il s'agissait de les chasser de France.
Dans ces trente ans, bien des événements s'étaient passés qui plaidaient énergiquement contre eux. D'abord, au point de vue strictement légal, les transgressions nombreuses qu'ils avaient faites à l'avis de Poissy, qui les avait tolérés comme corps enseignant et non comme secte religieuse, annulaient effectivement les avantages qu'il leur avait constitués. Entre autres contraventions, ils continuaient à s'appeler jésuites, et ils avaient ouvert une église rue Saint-Antoine. Enfin, leurs intrigues avec la Ligue et l'Espagne, les crimes publics et privés où ils étaient mêlés ouvertement ou occultement, avaient dépassé les périls, prévus dès le début par les bons esprits et les honnêtes gens. L'Université se fonda sur toutes ces considérations pour demander leur expulsion; Arnaud plaida pour elle avec une véhémence un peu boursouflée, un peu pédante, mais émue, parfois vraiment éloquente. Son discours, qui fut appelé le péché originel des Arnaud est en effet le premier acte de la longue lutte dans laquelle cette famille s'illustra contre les jésuites,
Arnaud fit un historique indigné des pro-