CHAPITRE III
Les protestants sous Richelieu, Louis XIV et Louis XV, jusqu'à l'édit de tolérance. — Nouvelles persécutions, 1028-1787.
Voici donc les réformés définitivement vaincus comme parti politique : leur organisation politique est brisée ; que va devenir, après cela, leur organisation religieuse ? Il est très facile de comprendre qu'ils vont maintenant être Tobjet de persécutions nouvelles, d'autant plus violentes que leur résistance par la force aura été jadis plus acharnée. C'est une ère nouvelle qui s'ouvre, offrant beaucoup d'analogies avec la première période. Il n'y a ici que des souffrances endurées ; les épées resteront dans le fourreau : les gibets vont être dressés.
Le protestantisme perdait chaque jour du terrain. Les grands seigneurs avaient abjuré pour se rapprocher de la Cour ; après eux les gentilshommes se convertirent pour avoir, eux aussi, des places enviées.
Il n'est donc pas étonnant qu'il ne soit guère resté de réformés parmi les nobles, que ceux qui renonçaient au service du Roi; et le nombre en diminuait à chaque génération, parce que bien peu consentirent àètreréduitsaurôle de gentilshommes de campagne (1). Au point de vue purement religieux, ce ne fut pas une grande perte ; il n'y aura
(I) Ch.' Weiss, Histoire des réfugiés protestants, 1, 56.
plus désormais que ceux qui ont des convictions fortes, et Ténergie nécessaire pour supporter les pires épreuves. C'est dire, en tous cas, qu'aucun soulèvement armé ne sera plus à redouter. La reine mère Marie de Médicis et les deux Marillac pourront se révolter en 1630, Gaston d'Orléans et le duc de Montmorency, gouverneur du Languedoc, tenter une nouvelle prise d'armes (1632), le comte de Soissons, Cinq-Mars, de Tiiou, essayer de conspirer encore (1641-1642) : les réformés ne bougeront pas. Parleur attitude résolue, ils contribueront à réchec des révoltés. Le deuxième consul de Nimes, qui était calviniste, conservera la ville en chassant l'évêque et le premier consul catholique, partisans tous deux de Montmorency ; les habitants de Montauban offriront de marcher contre ce prince, et ceux de Privas défendront leur place pour le service du Roi. Aussi Richelieu va-t-il leur donner ce témoignage : « Ils ont fait plus que tous les autres » ; et en 1632, il fera remercier le pasteur Jean Chauve, deSommières, d'avoir retenu les habitants dans l'obéissance, malgré l'évêque qui favorisait le parti du duc d'Orléans (1).
11 n'y a plus d'assemblées politiques ; mais il y a encore deux synodes nationaux sous le règne de Louis XllI. Le vingt-sixième fut tenu à Charenton (!*' septembre-10 octobre 1631), par permission du Roi qui « voulait donner à ses sujets delà R. P. R. un témoignage de sa faveur royale, » Le modérateur du synode, répondant au commmissaire royal, s'exprime ainsi. « Les Églises n'ont ni ne veulent avoir aucune intelligence avec les étrangers, se confiant, après Dieu, en la protection de Sa
(I) De Félice, Histoire des Synodes, p. 186.
Majesté. On ne nommera plus à Tofûce pastoral des personnes nées hors du royaume: on prie seulement le commissaire de supplier Sa Majesté de considérer comme ses sujets naturels ceux qui sont en fonctions. » Puis il expose les griefs dont se plaignent les réformés; pasteurs inquiétés, églises fermées, exclusion des réformés des charges publiques. Certains magistrats avaient ordonné aux réformés de pendre des tentures devant leurs maisons et d*allumer des cierges, le jour du Saint- Sacrement (1). Le synode averti ordonne aux consistoires de réprimer de pareils actes et de procéder contre les délinquanls par toutes les censures ecclésiastiques.
Au vingt-septième synode national, à Alençon (27 mai-9 juUlet 1637), le modérateur répond aux remontrances du commissaire royal : « Les synodes ont déjà enjoint à tous les pasteurs de prêcher le respect et la soumission à Sa Majesté et aux magistrats ; mais rassemblée se repose sur la bonté du roi pour empêcher les entreprises des personnes mal intentionnées, qui voudraient persécuter dqs sujets, seulement à cause qu'ils sont de la religion réformée », et il présente la liste des griefs chaque jour plus longue.
Puis on examina le cas des pasteurs Amyraut, de Saumur, et Testard, de Blois, qui enseignaient des opinions paraissant contraires à la confession de foi sur le sacrifice de Jésus-Christ et sur la prédestination.
C'était alors une question très importante, et beaucoup de réformés demandaient que ceux qui
(1) En 1818, la Cour de Cassation a jugé qu'une pareille injonction était contraire au principe de la liberté religieuse.
s'étaient mis en opposition avec la doctrine de la confession de foi fussent sévèrement réprimés. Après explication, il fut reconnu qu'aucun des deux prévenus n'avait voulu saper la doctrine acceptée; et il fut alors inséré dans le procèsverbal de la séance : « Lesdits MM. Testard et Amyraut, ayant acquiescé à tout ce qui a été déclaré ci-dessus et ayant prêté serment et signé ces décrets, le modérateur leur donna la main d'association de la part cette assemblée, et les renvoya honorablement. »
Entin, le synode défendit expressément aux pasteurs des Églises et aux professeurs des universités de traiter dans leurs, sermons ou écrits les questions curieuses qui peuvent causer la chute des ndèles, et être une pierre d'achoppement à ceux qui étudient en théologie et généralement à tous les chrétiens (1). 11 recommanda de s'en tenir à la simplicité des Saintes Écritures et à V exposition commune de la foi orthodoxe^ en évitant de disputer contentieusement les uns contre les autres.
C'est toujours le principe d'autorité que met en avant le synode, qui s'efforce de maintenir l'union entre tous les réformés et de ramener au bercail ceux qui tenteraient de s'écarter.
Après le cardinal de Richelieu dont l'attitude avait été franche et nette vis-à-vis des réformés, voici Mazarin, qui ne fut pas animé de mauvaises intentions à leur égard (2). Ce fut pour les réformés
(1) C'est une précaution qui mériterait d'être rappelée à nos conférences pastorales actuelles, à celles du Vigan notamment (octobre 1900).
(2) 11 est à remarquer que les plus grands ministres de France ont été favorables aux protestants : Michel de l'Hospital, Richelieu, Mazarin, Golbert, Turgot enfin.
pendant son ministère, une période de calme relatif, précurseur de Forage.
Anne d'Autriche, dans sa déclaration du 8 juillet 1643, rendue au nom du roi mineur, ordonnait que les sujets de la R. P. R. jouiraient de l'exercice libre et entier de leur religion, conformément aux édits.
Louis XIV lui-même, le 21 mai 1652, confirmera redit de Nantes « d'autant plus volontiers que lesdits sujets lui ont donné des preuves certaines de leur affection et fidélité, notamment dans les occasions présentes, dont il demeure très satisfait ». Quelle preuve éclatante des sentiments de fidélité des réformés français I S'ils avaient eu la volonté de renverser le gouvernement légal de la France, certes l'occasion était bonne pendant la minorité dé Louis XIV. Ils pouvaient prêter la main à la cabale des Importants (1643), seconder le Parlement et descendre dans la rue à la journée des barricades (26 août 1648), faire cause commune avec les grands seigneurs pendant la guerre de la Fronde (1649), soutenir Condé contre Turenne et la cour (1652). Ils restèrent inébranlables dans leurs sentiments, défendirent la royauté contre les grands seigneurs, contre le Parlement et contre le peuple révolté, et gardèrent pour le roi le Languedoc, laSaintonge et la Guyenne, si bien que le comte d'Harcourt disait à Montauban : « La couronne chancelait sur la tête du roi, mais vous l'avez affermie (1 ). » Vainement Condé à la tête d'une armée espagnole avait offert à Cromwell de transporter la guerre civile dans le midi. Celui-ci, qui hésitait
(I) Élie Benoit, Histoire de Védrt de Nantes, t. III, Uv. IIÎ, p. 154.
entre PhUippe IV et Mazarin, envoya des émissaires secrets en France, et quand il connut l'état d'esprit des protestants, il refusa l'offre de Condé et s'allia avec Mazarin. Aussi, quand il parlait des pasteurs de Montauban, Mazarin ne les appelaitil que « ses bons amis ». Il se plaisait à répéter : « Je n'ai point à me plaindre du petit troupeau; s'il broute de mauvaises herbes, du moins il ne s'écarte pas. » En 1658, il répondit aux délégués des Églises réformées que « ni sa calotte, ni son caractère ne l'avaient empêché de remarquer leur fidélité », et s'adressant à de Langle, ministre de Rouen et député du synode de Normandie : « Le roi, lui dit-il, fera connaître par des effets la bonne volonté qu'il a pour vous, assurez-vous que je vous parle du fond du cœur (1). »
Et, en effet, il nomma des commissaires choisis en nombre égal dans les deux religions pour visiter toutes les provinces et remédier aux infractions faites à l'édit de Nantes.
Un mot nouveau à cette époque caractérisait le loyalisme des réformés. Les réformés que l'on voulait obliger à crier : « Vivent les princes ou vive la Fronde I » répondaient d'ordinaire : « Tant s'en faut, vive le roi ! » Aussi, quand on voulait savoir l'opinion de tel ou tel, à la question : « Celui-là est-il des nôtres? » la réponse était, s'il s'agissait d'un protestant: « Tant s'en faut, c'est un ré-
(1) En effet, plusieurs édits furent rendus qui furent favorables aux réformés. Les pasteurs comme les prêtres furent dispensés de la taille. Un réformé, Barthélémy Stewart, devint contrôleur général des finances; les réformés entrèrent en grand nombre dans les fermes royales et se rendirent si nécessaires que Fouquet et Golbcrt ne cessèrent de les défendre et de les maintenir « comme des gens aussi capables que fidèles >». Benoit, Histoire de l'édit de Nantes^ liv. 111, tome III, p. 139.
formé I » Si bien que peu à peu et pour abréger, on prit Thabitude de désigner sous le nom de tant s'en faut les gens du parti du roi (1).
Enfin, môme après la mort de Mazarin, Louis XIV répondant, en 1666, aux réclamations de l'électeur de Brandebourg disait : « Je suis engagé à les faire vivre dans Tégalité avec mes autres sujets par ma parole royale et par la reconnaissance que j'ai des preuves qu'ils m'ont données de leur fidélité pendant les derniers mouvements de la Fronde, où ils ont pris les armes pour mon service (2). »
C'est cependant à cette époque, vers 1662, que la situation des protestants va subir progressivement d'importantes modifications. Ce seront tout d'abord des vexations chaque jour plus lourdes, des persécutions qui n'osent encore s'afficher au grand jour; puis les masques tombent, la persécution devient violente, atroce; les échafauds ont fait place aux bûchers de la première période, et les protestants seront décimés, non plus comme agitateurs politiques, mais uniquement comme sectateurs d'une religion autre que la religion dominante. Cette remarque nous permettra de noter exactement la part de responsabilité de chacun de cqux qui ordonnèrent ces mesures violentes que rien ne commandait ; car la raison d'État ne pouvait plus désormais être sérieusement invoquée, et la marche des idées aurait pu apprendre déjà à beaucoup d'esprits que la présence de deux religions en France n'était pas incompatible avec l'unité de l'État. Ce que ne pouvait comprendre le xvi« siècle aurait dû être saisi par le xvn* à son déclin.
(1) Dans le midi de la France on a pendant longtemps appelé les protestants « les Royaux. »
(2) Lettre du 6 décembre 1666.
Dans ce revirement continu qui va trouver son expression extrême dans la révocation de Tédit de Nantes, quelle fut la part du roi lui-même, c'est ce qu'il importe de préciser tout d'abord. Nous avons noté ci-dessus les sentiments personnels de Louis XIV à l'égard des réformés dans les vingt premières années de son règne ; en 1672, ses impressions premières n'ont pas changé s'il faut en croire une lettre de Mme de Maintenon adressée à son frère : « On m'a porté sur votre compte des plaintes qui ne vous font pas honneur; vous maltraitez les huguenots. Ayez pitié de gens plus malheureux que coupables. Ne les inquiétez donc point. Il faut attirer les hommes par la douceur et la charité. Jésus-Cristnous en a donné l'exemple, el telle est l'intention du Roi. » Celle qui parlait ainsi était bien placée pour .connaître les véritables intentions du Roi. Louis XIV ne voulait donc pas de persécutions contre les réformés. D'ailleurs, U nous le dit lui-même dans ses instructions à son fils, le grand dauphin (1670). « Je crus, mon fils,, que le meilleur moyen de réduire les huguenots de mon royaume était en premier lieu de ne les point presser du tout par aucune rigueur nouvelle contre eux, et de faire observer ce qu'ils avaient obtenu de mes prédécesseurs. » Nous n'avons aucune raison de douter de la parole de Louis XIV; mais alors comment expliquer ce système si ingénieux de persécutions infatigables qui occupèrent cin quante années de son règne ? Car Louis XIV était un roi dans toute la force du terme, il gouvernait par lui-même ; c'était un travailleur acharné ; tous les rapports à son conseil passaient entre ses mains; il ne s'en remettait pas à l'appréciation de ses ministres ; déjà il avait signifié au Parlement
et à son conseil qu'il entendait régner lui-même, et prononcé sa phrase célèbre : « L'État, c'est moi ». Les ordonnances contre les protestants peuvent être contresignées Loménie, Le Tellier, Phélypeaux, Golbert, mais elles sont signées Louis ; avant de les signer, il les a lues; elles sont donc l'expression de sa volonté. — Sans doute ; mais les termes mêmes de ces ordonnances, édits ou arrêts du conseil vont nous permettre de juger qu'Us n'émanent pas de la volonté personnelle et réfléchie du souverain. Louis XIV avait de l'autorité royale et de son absolutisme une idée très haute ; il n'admettait pas que sa volonté fût discutée, encore moins qu'elle fût contredite. S'il avait eu l'intention bien arrêtée, soit au point de vue politique, soit au point de vue religieux, de ne plus tolérer les réformés en France, il eut, dès le jour où il fut maître du pouvoir, révoqué Tédit de Nantes et pris ses mesures pour faire exécuter ses ordres sans retard. Nous n'aurions pas vu se produire ces hésitations, ces tâtonnements, ces prétextes hypocrites, ces demi-mesures, qui vont s'étendre sur une période de vingt-cinq ans, avant la révocation. Louis XIV eût atteint le but du premier coup; et qu'avait-il donc à redouter? Les protestants étaient à cette époque incapables de se défendre. Or, il apparaît que chaque rigueur est arrachée à Louis XIV, qui pouvait résister sans doute aux conseils perfides dont il est assailli, mais qui cède cependant comme à regret. Voici par exemple un arrêt du conseil du 31 juillet 1679 qui fait défense aux ministres de laR. P. R. de faire des prêches, et à toutes personnes de s'assembler dans leurs temples ni ailleurs, les jours où les archevêques et évêques feront leurs visites en personne dans ces lieux — et le motif donné est le
suivant : « Sur ce qui a été représenté au Roy étant en son conseil, que lorsque les archevêques et évéques de son Royaume font la visite dans leurs diocèses, il se rencontre assez souvent que dans les lieux où l'exercice de la R. P. R. est permis, les Ministres affectent d'ordinaire de faire leurs prêches, dans le même temps que lesdits archevêques et évoques visitent les Églises, occupés à faire leurs fonctions épiscopales. » •
Le 25 juin 1080, ud édit du Roy porte défense aux catholiques de quitter leur religion pour professer la R. P. R. « Défendons, dit l'édit, aux ministres de ladite R. P. R. de recevoir ci-après aucun catholique à faire profession de la R. P. R, et tant à eux qu'aux anciens des consistoires, de les souffrir dans leurs temples ou assemblées, à peine auxdits ministres d'être privés pour toujours de faire aucune fonction de leur ministère dans notre royaume, et d'interdiction pourjamais de l'exercice de ladite religion dans le lieu où un catholique aura été reçu à faire profession de ladite R. P. R. » Ainsi donc, il suffisait qu'un catholique s'introduisit dans un temple — ce qu'il était matériellement impossible d'empêcher — pour que le pasteur fût destitué de ses fonctions et que le temple fût fermé. C'est de la fourberie, ce n'est pas du Louis XIV.
La déclaration du Roi, en date du 19 novembre 1680, porte que les juges ordinaires iront chez ceux de la R. P. R. qui seront malades pour savoir s'ils veulent mourir en cette religion — et le motif donné est à retenir. — « Nous avons estimé nécessaire de pourvoir à la sûreté desdits malades, sans donner aucune atteinte à ce que l'édit de Nantes a prononcé en faveur de ceux de ladite religion... et ce à raison
des violences exercées en plusieurs occasions par ceux de la R. P. R. pour empêcher la conversion des malades de leur religion qui voulaient rentrer avant leur mort dans le sein de l'Église. »
Voilà des malades qui ne demandent qu'à mourir tranquilles ; on leur envoie des juges pour les protéger contre leurs propres parents. » Comme tout cela est entortillé. Or cette déclaration de 1680 rappelle deux autres déclarations des 2 avril 1666 et l*' février 1669, qui portent sur le même sujet, ce qui prouve que les édits du Roi n'étaient pas observés à la lettre, et que Louis XIV, qui le savait, n'en était pas autrement ému ; or ces répétitions se produisent dans la plupart des édits du Roi, chacun d'eux rappelant des édits postérieurs analogues, sans que le ton s'élève pour marquer la colère du maître à qui l'on a désobéi.
Voici encore une déclaration du Roy du 30 août 1682, portant défense à ceux de la R. P. R. de s'assembler, si ce n'est dans leurs temples, et en présence des ministres. « Nous aurions bien voulu, par Vart X VI de notre déclaration de février i 669, leur permettre, dans Vintervalle des synodes^ de pouvoir tenir des colloques pour pourvoir de ministres, à la place de ceux qui viendraient à décéder; néanmoins, nous sommes informés que lesdits de la R. P. R. ne laissent pas de contrevenir tous les jours aux défenses faites (par des édits précédents), — et comme ces assemblées auraient été trouvées tumultueuses et qu'il était à propos d'en empêcher la continuation, avons ordonné, etc. » Ce n'est pas là non plus le langage personnel du grand Roi.
La même note se retrouve dans le préambule de la révocation de l'édit de Nantes (22 octobre 1685) :
« Nous voyons présentement avec la juste reconnaissance que nous devons à Dieu que nos soinsont eu la fin que nous nous sommes proposée, puisque la meilleure et la plus grande partie de nossujets de la dite R. P. R. ont embrassé la catholique ; et d'autant qu'au moyen de l'exécution de l'édit de Nanties et de tout ce qui a été ordonné en faveur de ladite R. P. R. demeure inutile, nous avons jugé que nous ne pouvions rien faire de mieux pour effacer entièrement la mémoire des troubles... que de révoquer entièrement l'édit de Nantes. »
Encore une fois ces procédés tortueux ne sont pas ceux du grand Roi; quand il voulait vraiment quelque chose, il savait exprimer catégoriquement sa volonté, et l'imposer sans délai.
Qui donc agissait ainsi sous le couvert du Roi avec tant de prudence et d'habileté, sans jamais brusquer le dénouement vers lequel tendaient tous ses efforts, mais avec une logique et une persévérance vraiment merveilleuses, et la foi inébranlable dans le succès final? 11 suffit pour répondre à la question de parcourir les délibérations des assemblées quinquennales du clergé catholique.
Celle de 1656, fait entendre des plaintes amères contre ce qu'elle appelait l'oppression de l'Église catholique. Les prêtres ne demandaient pas la révocation formelle de l'édit de Nantes, mais le rétablissement des sages précautions prises par Louis XIII ; ils insinuaient que la présentation des cahiers de doléances au roi démontrait le rétablissement des assemblées politiques défendues parles édits, que les collectes faites en faveur des Vaudois du Piémont cachaient un redoutable complot et pourraient être suivies d'entreprises guerrières et dangereuses, que les fortifications de quelques
places huguenotes avaient été relevées (1). » C'était inexact, exagéré à coup sûr; on savait fort bien qu'il n'y avait plus et qu'il ne pouvait plus y avoir d'assemblées politiques de réformés; et que ceux-ci n'avaient plus de places de sûreté depuis le siège de La Rochelle ; mais tout cela était destiné à frapper l'esprit du roi.
En 1661, le clergé avait demandé l'interprétation stricte de l'édit de Nantes — il voulait que toutes choses fussent remises au même état qu'en 159B, que les temples construits depuis cette époque fussent démolis, sans tenir compte de l'augmentation de la population protestante et que tout ce qui n'était pas expressément accordé fût interdit.
En même temps, nous dit Saint-Simon dans ses Mémoires (t. Xll. 105 et 106) : « On peignit au Roi les huguenots avec les plus sombres couleurs, comme formant un Étal dans l'État, et parvenu à force de désordres, de révoltes, de guerres civiles, d'alliances étrangères, de résistance à force ouverte contre les rois ses prédécesseurs, si bien que Louis XIV, circonvenu par son confesseur, un jésuite, son chancelier, son ministre de la guerre, Louvois, mal instruit peut-être de ce qui se passait dans son royaume, parce qu'il vivait entouré de flatteurs, comme un sultan d'Asie dans son palais (2), Louis XIV, à qui Louvois et le père Lachaise avaient promis qu'il n'en coûterait pas une goutte de sang, ayant aussi consulté l'archevêque de Harlay et Bossuet, signa la révocation de l'édit de Nantes. Non que ce prince fût naturellement cruel, nous dit un historien (3) ; l'eût-il été il se serait
(1) De Félice, p. 353 et suiv.
(2) De Félice, p. 42«.
(3) De Félice, p. 379.
contenu par respect pour sa propre grandeur, mais on l'avait nourri dans la haine des huguenots (1). » « Chose bizarre, dit un autre (2), Louis XIV jie haïssait pas les protestants. Il était profondément irrité contre les ultramontains et provoqua contre eux la célèbre déclaration du clergé qui fut la base des libertés de Téglise gallicane. Il détestait les jansénistes et se vengea de leur opposition en détruisant Fort-Hoyal. 11 éprouvait pour les quiétistes une vive répugnance. Les protestants ne lui inspiraient aucun de ces sentiments^ et cependant ils furent l'objet de ses plus grandes rigueurs. »
Il ne faut pas oublier qu'en 1660, quand Louis XiV épousa Marie-Thérèse, infante d'Espagne, Textirpation de l'hérésie fut une des clauses de ce contrat de mariage, et que Anne d'Autriche exigea de son fils, sur son lit de mort, le serment solennel d'abolir le protestantisme en France.
Ainsi donc autour de Louis XIV toutes les influences s'unissaient; le serment fait à sa mère, les conseils venus de la cour d'Espagne, son ministre de la guerre, son confesseur, le clergé de France poussé par les jésuites, et qui avait vis-à-vis de la cour de Rome à se faire pardonner ses tendances gallicanes, les rapports exagérés de ses intendants, l'empire chaque jour plus grand que prenait sur son esprit Mme de Maintenon, devenue catholique avec toute l'ardeur d'une néophyte, plus que tout cela peut-être cette idée qui flattait sa vanité de Roi, qu'il réussirait dans une œuvre où ses prédécesseurs avaient échoué, ou mieux encore lorsqu'il devint bigot sur le tard, la crainte de la colère divine dont on le menaçait à raison de ses
(1) Mémoires du duc de Saint- Simon ^ t. XII, p. 105, 110.
(2) Ch. Weiss, Histoire des réfugiés prolestantSy t. I, p. 70.
fautes, s*il n'extirpait de France Thérésie protestante, tout cela arracha à Louis XIV ses édits innombrables de 1663 à 1685 jusqu'à la révocation totale (i). — Sans doute, il eût pu résister ; iln'avait qu'an mot à dire — mais pour prononcer ce mot, il fallait être plus qu'un grand Roi, il fallait un grand caractère (2).
Voici qui est plus curieux. A distance, nous pouvons nous rendre compte aujourd'hui, par tous les documents en notre possession, des sentiments vrais de Louis XIV à l'égard des protestants. Or, ceux-ci, instinctivement, les avaient devinés. Au milieu de leurs souffrances, de leurs tortures mêmes, ils n'ont cessé d'avoir foi en leur roi (3"). Au bagne, en levant leurs bonnets de forçats pour la prière matinale, ils appellent sur le Roi les bénédictions de Dieu ; dans leurs temples, ils pro-
(1) Rnlhières (Éclaircissement sur redit de Nuntes) , raconte que pour arracher à Louis XIV l'édit qui condamnerait aux galères à perpétuité ou à réclusion à vie avec confiscation des biens, les malades qui se relèveraient après avoir refusé de recevoir les derniers sacrements de l'église, et ceux qui enduraient Je supplice de la claie, on précisa que cet édit ne serait qiœ comminatoire^ et Louis XIV le signa. Racine fait dire dans Esther, acte I, scène UI et le roi trop crédule a signé cet édit, et plus loin : Acte Ilï, scène IX :
On peut des plus grands rois, surprendre la Justice, or, cette pièce a été écrite en 1689, et les allusions sont transparentes.
(2) Rulhière, dans ses Éclaircissement sur Védit de Santés ^ après avoir consulté les papiers d'État, dit en parlant de l'intervention des prêtres dans la révocation de l'édit : « Nous avons entre les mains le recueil des lettres du clergé, et quelques-unes font frémir. »
(3) Jurieu, Politique du clergé de France^ p. 124-126 : on tolère les juifs, et nous, sommes-nous Turcs, sommes-nous infidèles; nous croyons en Jésus-Christ, nous le croyons Fils éternel de Dieu, le Rédempteur du monde ; nous respectons les rois; nous sommes bons sujets, bons citoyens, nous sommes Français, autant que chrétiens réformés.
dîguent les tapis semés de lis et marqués aux armes du roi; leurs assemblées synodales en appellent toujours à la bonté du Roi dont ils se proclament sans relâche les fidèles sujets, et leur cri, qui a trayersé les siècles et nous est parvenu, est touchant de confiance et d'espérance : Ahisi le roi le savait I
Au moment de sa mort, à cette heure où les masques tombent, où l'on n'a plus le courage de mentir à soi-même, ni aux autres, Louis XIV prononça ces paroles : « J'ai fait, dit-il, au jésuite Letellier, aux cardinaux de Rohan et de Bissy, les trois chefs du parti ultramontain, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour mettre la paix entre vous; je n'ai pu y réussir; je prie Dieu qu'il vous la donne. Je meurs dans la foi et la soumission à l'ÉgUse; je ne suis pas instruit des matières qui la troublent; je n'ai suivi que vos conseils, fai fait uniquement ce que vous avez voulu; mais si fai mal faity si vous m'avez trompe\ vous êtes bien coupables; car je ne cherchais que le bien. » (1).
Nous ne connaissons pas le jugement de Dieu ; mais au jugement des hommes Louis XIV doit porter une part moins lourde que ses détestables conseillers, dont certains, étrangers de race, n'avaient de raison d'être en France que pour la guerre à mort à ce qu'on appelait l'hérésie.
On sait le tort immense que causa à la France la révocation de l'édit de Nantes, et tout ce qu'on a dit sur ce triste sujet sera toujours au-dessous de la vérité. « Reconnaissons toutefois, dit M. Bersier, dans son Étude sur la révocation^ page 118, « qu'à cette époque aucune nation ne comprenait
(1) Franck Puaux, Histoire des réformés, t. VII, p. G7.
pleinement la liberté religieuse, que l'intolérance était partout la règle, que l'égalité civile n'existait nulle part pour ceux qui n'appartenaient pas à la religion dominante, et que le culte catholique était interdit à Londres, à Genève, en Ecosse, en Suède, en Danemark. Nulle part cependant il n'y a eu violation aussi ouverte, scandaleuse et cynique dé ces deux sanctuaires, la famille et la conscience (1) ».
(1) Une étude chronologique attentive des décrets, ordounancesetarrêts du conseil de 166îà 1685,amènerait à cette conviction que Louis XIV a dû avoir la main forcée dans les mesures prises contre les réformés. Lois successives contre les relaps et de plus en plus sévères jusqu'à l'ordonnance royale du 20 juin 1665 qui a codifié les précédentes, déclaration du 24 octobre 1665 pour obliger les pères de famille de la R. P. R. à donner une pension à leurs enfants qui se seront convertis au catholicisme — 1*^ février 1669. Défense aux pasteurs de prêcher es autres lieux que ceux prescrits par l'Édit de Nantes; et de porter en dehors des temples aucun signe distinctif; défense d'enterrer leurs morts dans les cimetières catholiques, de chanter des psaumes pendant les processions catholiques. — Août 1669. Défense de sortir du royaume. — 9 octobre 1676. Les nouveaux convertis au catholicisme auront trois ans pour payer leurs dettes.— 13 mars 1679. Nouvelles mesures contre les relaps. — 31 juillet 1679. Défense de s'assembler dans les temples, les jours de tournées pastorales des évêques. — 10 octobre 1679. Les actes d'abjuration seront mis es mains des procureurs du Roi. — 6 novembre 1679. Les seigneurs hauts justiciers ne pourron avoir comme officiers que des catholiques. — 20 février 1680. Plus de sages-femmes delaR. P. R. — Juin 1680. Défense aux catholiques de quitter leur religion. — 11 juin 1680. Plus de contrôleurs, directeurs, commis, capitaines, brigadiers, archers et gardes, s'ils sont de la R. P. R. — 17 août 1680. Les receveurs généraux ne pourront employer au recouvrement des tailles, aucuns commis ou huissiers de la R.P. R. — 23 août 1680. Destitution des officiers des justices subalternes faisant profession de la R. P. R. — Novembre 1680. Défenses aux catholiques de contracter mariage avec ceux de la R. P. R. — 19 novembre 1680. Les juges iront chez ceux de la R. P. R., à leur lit de mort pour savoir s'ils veulent mourir en ladite religion. ■— 2 décembre 1680. Greffiers, notaires, procureurs et sergents de la R. P. R. dans lès justices des seigneurs hauts justiciers devront se défaire de
Gardons-nous donc, quand nous jugeons ces questions-là du fond du xix® siècle, d'adopter sans mesure des opinions excessives et sachons faire » comme il convient, la part du temps dans nos jugements.
Ainsi donc, menaces chaque jour plus graves,
leurs charges. — U avril 1681. Exemption des gens de guerre en faveur des nouveaux convertis.*"— 13 mai 1681. Défenses aux maîtres-artisans de la R. P. R. de prendre apprenti soit réformé, soit m^.me catholique. — 17 juin 1681. Les enfants de la R. P. R. pourront se convertir dès l'âge de sept ans. *— 28 juin 1681, tous les notaires, procureurs, huissiers et sergents du royaume, seront tenus de se démettre de leurs charges. — 9 mars 1682. Les fournisseurs de chevaux de louage devront être catholiques. — 6 avril 1682. Les avocats catholiques porteront seuls la parole au nom de leur corps. — 18 mai 1682. Les gens de mer et de métier de la R. P. R. ne pourront aller s'établir en pays étranger. — 14 juillet 1682. Nullité des contrats de vente de ceux de la R. P. R., qui ont quitté le royaume et vendu leurs biens. — 29 septembre 1682. Les ofiBciers des maréchaussés, receveurs des consignations, et commissaires aux saisies réelles appartenant à la R. P. R., devront se démettre de leurs charges,
— 19 janvier 1684. Les conseillers secrétaires du Roi ne pourront être que catholiques. — Août 1684. Les ministres ne pourront rester plus de trois ans dans le même lieu. —
21 août 1684. Ceux de la R. P. R. ne pourront être experts.
— 4 septembre 1684. Défense aux particuliers de recevoir en leurs maisons les pauvres malades de la R. P. R. — 26 décembre 1684. Défense de faire aucun exercice public de la R. P. R., dans les lieux oti il y aura moins de six familles.
— 21 janvier 1685. Les conseillers de la R. P. R. dans les Parlements ne pourront connaître de certaines affaires. —
22 janvier 1686. Défense de recevoir aucuns maîtres apothicaires et épiciers de la R. P. R. — 9 juillet 1685. Défense à ceux de la R. P. R. d'avoir des domestiques catholiques. — 9 juillet 1685. Défense à tous libraires et imprimeuis de la R. P. R. de faire aucunes fonctions de leur état. — 10 juillet 1685. Portant défense aux juges, avocats et autres d'avoir des clercs de la R. P. R. — 11 juillet 1685, ceux de la R. P. R. ne pourront être reçus avocats. — 6 août 16:;5. Ceux de la R. P. R. ne pourront être reçus médecins. — 15 septembre 1685. Ceux de la R. P. R. déjà médecins ne pourront plus exercer leur profession.
LA MONARCHIE. — LES SYNODES. i05
promesses, privations d'emplois, vexations de toutes sortes, désorganisation de la famille. Tout est mis en œuvre successivement, La révocation pure et simple ne pouvait pas être obtenue d'emblée ; le roi Feût refusée sans doute ; on est arrivé peu à peu, presque insensiblement, aux mêmes fins, et, lors de la révocation, Louis XIV n'a eu qu'à sanctionner un fait désormais accompli.
Sous Louis XIV, deux synodes nationaux seulement vont s'assembler. Le premier à Charenton (26 décembre 1644-27 janvier 1645). Aux remontrances du commissaire royal le modérateur répond « que les réformés ne veulent plus se mêler des affaires de l'État^ ni rien ordonner qui y ait le moindre rapport ». Le roi voulait que Ton insérât dans la discipline un article interdisant aux écoliers en théologie d'aller faire leurs études à l'étranger parmi ces nations et dans ces républiques qui ont « une extrême aversion pour les monarchies et qui peuvent leur donner de très mauvais principes pour ce qui regarde les affaires de politique ». A quoi le synode répond : « Aucun de nos proposants, devenu pasteur, na témoigne la moindre aversion pour la monarchie, ni détourné personne de Vohéissance due à Sa Majesté, ^i puisque les jeunes gens qui étudient en droit, en médecine ou en philosophie ne sont pas empêchés d'aller au dehors, même dans une république comme Venise, nous demandons très hum-
(I) Dans le même ordre d'iJées, nous devons signaler la déclaration du 8 juin 1715 dont le seul litre fait frissonner : comme le disait le baron de Breteuil à Louis XVI : « Loi qui ordonne que ceux qui auroot déclaré qu'ils veulent persister et mourir dans la religion prétendue réformée, soit qu'ils aient fait abjuration ou non, seront réputés relaps, » C'est Letellicr qui fut l'auteur de cette fiction.
i06 L*ESPRIT PROTESTANT.
blemenl que les Églises puissent garder là-dessus leur ancienne liberté. »
Le synode avait retranche de la communion réformée certains pères de famiQe qui avaient envoyé leurs enfants aux collèges catholiques dirigés par des jésuites. Plaintes du roi; ce qui d'ailleurs était assez singulier. Le synode répond : « Les parents ne doivent-ils pas élever leurs enfants dans rhorreur des maximes de certains casuistes calholiques qui ont plongé et replongé ce royaume dans une mer de pleurs et d'amertumes. » C'était une allusion directe à Jacques Clément et Ravaillac.
Une affaire importante vint ensuite occuper l'attention du synode. 11 paraît que dans certaines provinces maritimes un certain nombre d'indépendants ou congrégationaux, comme les appelait Aymon, enseignaient « que chaque Église particulière devait être gouvernée par ses propres lois ; sans dépendre de personne, ni être subordonnée à qui que ce fût en matière de religion, et sans être obligée pour ce qui concerne la discipline et Tordre de reconnaître l'autorité des colloques et des synodes ». C'était là le renversement de toutes les règles posées par les synodes. Si déjà on ouvrait la porte de l'Église à toutes les fantaisies, à tous les rêves d'un chacun, il n'y aurait bientôt plus d'Église. Les membres du synode de 1645 comprirent leur devoir, comme l'avaient compris leurs devanciers; ils vont prononcer dans les termes les plus énergiques que cette secte serait préjudiciable à l'Église de Dieu, qu'elle ouvrirait la porte à toutes sortes de singularités, d'irrégularités et d'extravagances, et qu'elle serait aussi très dangereuse pour l'État, car si l'opinion de ces dissidents prévalait, on verrait se former autant de
religions qu*il y a de paroisses et d'assemblées particulières. En conséquence, il est enJoiBt aux provinces maritimes d'empêcher avec toute la diligence possible que ce mal ne jette des racines dans les Églises du royaume, d'autant plus que c'est le seul moyen de ne pas déroger au service du Boiy comme aux obligations des réformés, envers Dieu,
Qu'il nous soit permis de citer ici textuellement l'opinion du savant commentateur des assemblées synodales, M. de Félice (p. 224) : « Ni les habitudes séculaires des disciples de Calvin y ni les besoins permanents du caractère national ne permettaient d'imaginer que l'on pût constituer la paroisse ou la circonscription consistoriale en une sorte de république souveraine^ changeant à son gré de doctrine et de discipline. Ce chaos de petites souverainetés eût paru à nos pères absolument contradictoire avec leur principe d'une société religieuse générale. »
Enfin le synode eut à juger l'aflFaire de La Milletière. Ce dernier avait publié un plan de réunion des évangéliques avec les catholiques; le résultat ne se fît pas attendre; il fut accusé à la fois d'hérésie par les catholiques et d'apostasie par les réformés. Le synode d'Alençon lui écrivit « pour lui remontrer sa présomption si peu raisonnable et si injuste, et pour le menacer que, s'il continuait dans un projet si ridicule et qu'il ne se contînt pas dans les bornes de sa vocation, dont il ferait une déclaration dans l'espace de six mois au consistoire de Paris, il serait retranché de la communion des fidèles ». — Au lieu de se soumettre, La Millelière fit paraître une instruction à la foi catholique, et en appela devant le synode de
Charenton. Là, U fut retranché de la communion, et la formule d'excommunication fut prononcée le 29 janvier 1645 du haut de la chaire de Charenton. Nos pères ne plaisantaient pas avec les dissidents. Voici le dernier synode national officiel sous l'ancien régime. Il fut tenu à Loudun (10 novembre 1659-10 janvier 1660).
Le commissaire générai dans sa harangue déclare « qne le Roi peut régler même les choses qui concernent TÉglise, qui a toujours été considérée comme une partie de TÉtat. » C'était là une théorie nouvelle, que personne n'aurait acceptée alors, et que n'accepteraient pas plus aujourd'hui les catholiques que les protestants. Après diverses remontrances, il en arrive à la partie essentielle : « Sa Majesté, dit-il, ayant considéré qu'on ne peut pas tenir de synodes nationaux sans qu'il en coûte de grandes sommes, et sans causer beaucoup d'embarras et de peines à ceux qui y sont envoyés, et d'autant qu'on peut terminer plus facilement et à moins de frais plusieurs matières et affaires dans les synodes provinciaux, lesquels Sa Majesté permet qu'on tienne une fois Tan pour conserver la discipline de la R. P. R., Sa Majesté a résolu qu'on n'assemblerait plus de synodes nationaux, que lorsqu'elle le jugerait expédient. »
On voit quels piètres motifs étaient invoqués pour la suppression des synodes nationaux, dépenses, embarras, fatigues, motifs hypocrites que Louis XIV n'avait pas trouvés seul. Quant à la promesse d'autoriser une nouvelle réunion, si le roi le jugeait expédient, le synode comprit bien que ce n'était qu'un leurre. — Le modérateur proteste aussitôt et s'écrie : « Nous ne sommes que trop persuadés de l'utilité de nos assemblées, et
qu'elles sont tout à fait nécessaires pour nos ËgUses, après avoir été si longtemps sans en tenir. Nos synodes ne sont en aucune façon préjudiciables au service de Sa Majesté ; tout au contraire, leur principal but est de nous confirmer dans notre religion dont le premier et le plus fameux article est de croire que les rois ont une autorité souveraine sur toutes sortes de personnes sans en excepter aucun de leurs sujets, qui doivent Thonorer en toutes choses, et le servir, et lui obéir, non seulement par un principe de crainte, mais par un motif de conscience. Nous tenons cette doctrine des apôtres. Et après le service que nous devons à Dieu, il n'y en a pas de plus sacré, et que nous devions rendre plus fidèlement et plus inviolablement qu'à notre Roi. » Et il ajoute : « La tenue de nos synodes nous étant d'une nécessité absolue^ nous supporterons volontiers tous les frais et toutes les fatigues que nous sommes forcés d'endurer pour un pareil sujet. // est entièrement impossible que notre religion puisse se conserver sans tenir de ces sortes d'assemblées^ et les remplacer par des synodes provinciaux^ ce serait renverser totalement la discipline de nos Églises, »
Comme ils avaient raison I L'avenir devait se charger de démontrer que l'absence de synodes généraux allait permettre au sein de l'Église réformée de France toutes les divisions qui vont la ruiner à notre époque, et, en tous cas, paralyser toute son influence, si nous ne rétablissons au plus tôt un régulateur suprême. C'était la volonté de nos pères; elle a quelque droit, semble-t-il, à être écoutée par leurs descendants I
Et le synode de Loudm, après avoir interdit aux imprimeurs de rien changer sans permission dans
HO L'ESPHIT PROTESTANT.
la version de la Bible et ordonné aux pasteurs de ne lire en chaire que la version en usage dans les Églises, de peur d'exposer aux caprices des particuliers le livre qui nourrit la foi des peuples, — proclame qu'un jeûne solennel sera célébré par toutes les Ëglises réformées de France pour la santé et la prospérité du Roi (1). Puis les délé-
(1) Dans UD synode provincial du Bas-Languedoc, les membres de rassemblée prononcèrent Texcommunication majeure contre ceux de leurs coreligionnaires qui se dispensaient de payer le tribut au Roi, faisaient ou autorisaient la contrebande, mais ils déclarent nulle et de nul effet sa défense dMntroduire dans le royaume des livres de religion, a Attendu, disaient-ils, que cela ne porte aucun préjudice au Roi où à l'État ». Puaux, Histoiie de la Réformation fran^ çaise, t. VII, p. 146.
(2) Nous n'av(ms pas à parler de la guerre des camisards (1702-1704), guerre qui fut localisée dans les Gévennes entre Pont-de-Monvert au nord et Nîmes au sud, car les réformés de France n'y prirent aucune part. Elle fut l'œuvre d'illuminés comme les époques agitées en suscitent ; mais ils n'avaient pas de pasteurs avec eux; et la mission d'Antoine Court notamment va être de réprimer ces désordres. Certains qui s'étaient réfugiés en Angleterre,après la fin de celte guerre, furent mal accueillis, et expulsés des églises « attendu que leurs poses extatiques étaient simplement TefTet d'une habitude volontaire, indigne de la sagesse du Saint-Esprit, et que les paroles qu'ils prononçaient dans Textase étaient remplies de contradictions palpables, de faussetés évidentes, de prophéties manquées et de blasphèmes dangereux ».
Louis XÎV fut trompé sur cette guerre, comme il l'avait été sur la conversion des protestants. On craignit de lui faire connaître la vérité sur l'étendue de cette révolte, et M™e de Maintenon disait : « II est inutile que le roi s'occupe des circonstances de cette guerre. Cela ne guérirait pas le mal et lui en ferait beaucoup. »
Rulhières {Éclaircissement sur Védit de Nantes, t. II, p. 278), dit : Il ne faut accuser de ces aberrations d'esprit que les persécuteurs des Cévenols ; car on avait négligé d'instruire ceux-ci de notre religion.
Quand, en 1705, trois conspirateurs, Guiscard, Miremont et Belcastel, voulurent à nouveau soulever les Cévennes,leur cri de ralliement était « Vive le 9'oi, sans jésuites, et liberté de conscience I » (I^ouvreleuil,t. IV, p. 25 etsuiv. Court, t. III, p. 120 etsuiv.).
LA MONARCHIE. — LES SYNODES. Hl
gués se séparèrent; ils ne devaient plus se réunir.
Après Louis XIV, et sous U administration du duc d'Orléans, qui détestait les jésuites et chassa Letellier, les persécutions parurent s'atténuer. Il fut même question à la cour d'abolir les édits rendus contre les protestants. Saint-Simon, dans ses Mémoires (1), rapporte qu'il conseilla au Régent de ne rien innover, par crainte de guerres de religion nouvelles. C'était retarder de plus d'un siècle. Son successeur, le duc de Bourbon, fit signer à Louis XV l'ordonnance du 14 mai 1724, concernant la religion, et renfermant sous ce titre le résumé, parfois aggravé, des ordonnances de Louis XIV. 11 faut dire qu'elle ne fut pas appliquée à la lettre -r et qu'elle ne pouvait pas l'être. — Le temps faisait son œuvre dans la marche des idées de tolérance, et plus encore le souvenir de persécutions qui avaient ruiné la France. Aussi les administrateurs étaientils moins regardants et les juges moins sévères sur les infractions commises aux lois existantes.
Les protestants de France avaient passé par trop rudes épreuves, pour que leur nombre n'eût pas considérablement diminué. L'émigration pendant cinquante ans en avait jeté un grand nombre en Suisse, en Allemagne, en Hollande ou en Angleterre. D'autres avaient embrassé la foi catholique ; ceux qui restaient fidèles ne tenaient pas toujours à être connus. De là un grave danger pour l'avenir de la religion réformée en France. On dit souvent que les persécutions sont les meilleurs des arguments en faveur d'une cause, et que le sang des martyrs enfante des légions de sectateurs. Il ne faut rien exagérer cependant. Certes pour avoir
\\) Saint-Simon, et Sismondî, t. XXVH, p. 305.
résisté à tant d'orages, la Réforme a dû avoir de profondes racines en France, et si Ton doit s'étonner d'une chose, c'est qu'il se soit trouvé encore un groupe important de réformés après cinquante ans de persécutions aussi violentes que méthodiques, — ce qui n'empêche pas que, sans les persécutions, le nombre des protestants en France serait dix fois supérieur à ce qu'il est aujourd'hui.
C'est alors que commence ce qu'on est convenu d'appeler la mission d'Antoine Court. Né dans le Viverais, il va s'occuper plus généralement des Cévennes, et son but sera de convoquer des assemblées religieuses régulières, de rétablir la discipline, de former un corps de pasteurs, et de lutter contre les désordres des inspirés (1).
Par ses soins, un premier synode national fut réuni dans le Vivarais les 16 et 17 mai 1726. Les synodes nationaux précédents avaient un caractère officiel ; ils s'assemblaient avec l'autorisation du Roi et comptaient dans leur sein des représentants de toutes les églises réformées de France. Ici c'est un synode officieux pour lequel quelques délégués seulement se rencontrent sans désignation officielle des Églises, dont beaucoup ne sont pas représentées. Malgré ce caractère restreint, le synode de 1726, sentant bien qu'il avait un exemple à donner, va prendre des délibérations d'ordre général, etrenouer la chaîne des assemblées religieuses souveraines, brisée depuis plus de soixante ans. Son premier acte va être de lire et d'approuver la
(1) Un premier synode local avait été tenu au désert le 21 août 1715, par lequel il fut interdit aux femmes de parler dans les réunions de fidèles, et prescrit de s'en tenir à l'Écriture comme seule règle de foi, en rejetant les révélations particulières comme antibibliques et dangereuses.
LA MONARCaiB. — LES SYNODES. 113
confession de foi et la discipline. Il n'y a donc rien de changé en France, malgré tous les efforts des conseillers de Louis XIV : c'est la même foi, c'est la môme discipline qui réunit les protestants de 1726, comme elle avait réuni ceux des xvi« et xvu« siècles. Le synode donne l'ordre aux fidèles d'être soumisau Roi^ aux gouverneurs et aux magistrats^ et de faire pour eux des prières publiques et particulières, interdit les exhortations basées sur des inspirations surnaturelles, impose silence aux femmes dans les assemblées religieuses, et prononce de graves censures contre ceux qui feraient bénir leurs mariages ou baptiser leurs enfants dans l'Église romaine. Ce sont donc, comme autrefois, les mômes sentiments de fidélité à l'égard du souverain, et de sévérité vis-à-vis de ceux qui, voulant rester dans la communion réformée, entendaient se soustraire aux principes et aux règles de cette religion. N'est-ce pas là, par ces constatations de faits indiscutables, consignés dans les procèsverbaux eux-mêmes des synodes, la plus saisissante réponse qu'on puisse faire aux attaques de ceux qui accusent encore les protestants de France d'avoir toujours été dans le passé des révoltés contre l'autorité du souverain et de n'avoir pas su garder l'unité de leur foi maintenue par des règles précises et fixes? Or voilà des hommes persécutés de toutes façons, ruinés, traqués dans les bois comme des bêtes fauves, et qui ont le courage de prier pour leur Roi et leurs bourreaux, et de répéter au péril de leur vie : « Ce qu'ont été nos pères, nous le sommes encore, et nous entendons le rester. »
Au synode national tenu dans le Dauphiué le il novembre 1727, il est fait défense à toutes personnes, quelle que que soit leur condition, de porter
lu L'KSPRIT PROTESTANT.
les armes dans les assemblées religieuses, Sbus peine de censure publique^ ou même de suspension de la Cène ; et le synode enjoint au député général Benjamin Duplan, réfugié à Londres, de n'employer, en adressant des suppliques au roi de France, qu'un langage humble et respectueux, d'éviter tout ce qui pourrait exciter des troubles, et de ne rien dire ou écrire qui soit contraire à l'autorité de Louis XV et de son gouvernement. Dans le Vivarais s'assembla le troisième synode national, les 26-27 septembre 1730, qui déclara obligatoires pour les Églises nouvelles en formation les règlements généraux et particuliers des assemblées synodales: le synode restait toujours, en effet, l'unité organique et visible, destinée à protéger l'unité spirituelle (1). « Il est obligatoire, dit encore ce synode, pour les fidèles d'assister aux assemblées du culte ; faute de quoi, la censure d'abord, puis, en cas de récidive, l'excommunication seront prononcées contre ceux qui par leur abstention seront censés s'être séparés de l'Église du Seigneur et n'être plus ses enfants ». On peut s'étonner de ces rigueurs, quand on songe aux difficultés de toutes sortes qu'il y avait pour les protestants à assister aux exercices du culte public. Enfin le môme synode, reproduisant une déclaration d'un synode provincial antérieur, prononce encore l'excommunication contre les membres des Églises réformées qui «pour se dispenser de payer les droits dus au Roi feraient la contrebande ». Quelle manifestation éclatante du respect des protestants pour la loi donnée par leur souverain I Nous les voyons encore, au quatrième synode
1) De Félice, Histoire des Synodes, p. 269.
LA MONARCHIE. — LES SYNODES. Ho
natfonal tenu à Lédignan (Bas-Languedoc) les 12- 21 août 1744, protester « de leur inviolable fidélité à sa Majesté Louis XV, en déclarant qu'ils voulaient s*y affermir de plus en pluSy et qu'ils ne s'' assemblaient que dans le dessein d'apaiser les désunions iîitestines qui pourraient troubler la tranquillité publique. » Or voici un pasteur qui communique la nouvelle que Louis XV est tombé gravement malade à Metz, au moment où il accourait en Alsace menacée par les Autrichiens. Aussitôt l'assemblée entière se jette à genoux, et demande à Dieu par de ferventes prières le rétablissement de la santé du Roi. Tout cela est consigné dans les procès- verbaux officiels. Si cet acte spontané n'était pas Fexpression véritable des sentiments des réformés, qui signifierait-il, nous le demandons? car, enfin, il n'était pas destiné à la publicité ; les rochers du désert en furent les seuls témoins ; et le procès-verbal qui le relatait resta secret à cette époque. Louis XV n'en a jamais rien su; mais il était alors, à tort ou à raison, pour les protestants comme pour les autres Français, Louis XV, le « Bienaimé ». Le synode ordonna en oulre la célébration d'un jeûne solennel et général pour la conservation de la personne de Sa Majesté et le succès de ses armes ; les pasteurs furent exhortés à prêcher au moins une fois par an sur la soumission qui est due aux puissances établies.
Malgré leurs déclarations, leurs actes, et leurs protestations, des bruits calomnieux sur les protestants, répandus par leurs adversaires pour mieux les perdre, arrivent aux oreilles du conseil du Roi. De nouvelles mesures de rigueur sont ordonnées (édit de février 1745). Parmi les victimes de ces nouveaux édils on peut citer le pasteur Mathieu
ne L^ESPRIT PROTESTANT.
Majal, conduit à Montpellier devant Tintendant Lenaind'Asfeld, en février 1746. Celui-ci demande s'il est vrai que les protestants ont conspiré avec TAngleterre et réuni des armes et de Targent. « Rien de tout cela n'est vrai (1), répond le prisonnier; les ministres ne prêchent que la patience et la fidélité au Roi, » — « Je le sais, monsieur », ne put s'empêcher de déclarer l'intendant, qu*une enquête antérieure avait éditié sur les sentiments exacts de ses administrés (2).
Le cinquième synode national fut réuni dans les Cévennes les 11-18 septembre 1748. 11 renouvelle la menace de peines, qui pourraient aller jusqu'à l'excommunication contre ceux qui font bénir leurs mariages et baptiser leurs enfants par des prêtres catholiques ; donne Tordre aux pasteurs de tenir très exactement les registres des baptêmes et mariages, et déclare que la discipline dans toute sa rigueur sera appliquée à ceux qui se prévalaient devant les magistrats de l'illégitimité du mariage de leurs parents pour s'emparer des héritages. Au sixième synode, dans les Hautes-Cévennes (4- 10 mai 1756), on conûrma solennellement l'union des Églises « union, qui consiste, dit le procèsverbal, dans la conformité de la foi, du culte et de la discipline », et la même idée se retrouve
(1) De Félice, p. 519. Franck Puaux, t. VU, p. 201.
(2) Sur l'iatervention incessante du clergé catholique qui demandait de nouveaux édits plus restrictifs encore, consulter le Mémoire théologique et politique, publié en 1165 par iiippert de Montciar, procureur général au parlement d'Aix. On voit dans les lettres de certains évêques, notamment de l'évoque d'Agen, se reproduire le même système d'attaques contre les protestants, qui sont accusés d'être les ennemis du Roi, des rebelles par principe, des républicains par essence. L*argument, on le voit, n'est pas nouveau, mais il n'est pas plus juste.
LA MONARCniE. — LES SYNODES. 117
dans Tesprit du septième synode tenu dans les Cévennes, sous la présidence du pasteur Paul Ral)aut. Il y est recommandé aux pasteurs et aux consistoires de ne pas soulever des débats « qui menaceraient de rompre l'union sur des points de doctrine, de discipline, de liturgie ou d'administration des sacrements », — c'est toujours la même idée fixe d'uNioN.
Ce même Paul Rabaut, qui s'opposa toujours à l'emploi de la force pour repousser toutes les persécutions, écrivait, le 21 août 1762, aux chefs de la province du Languedoc : « Il m'est revenu que diverses personnes, se voyant exposées ou à perdre leurs biens et leur liberté ou à faire des actes contraires à leur conscience se sont abandonnées au désespoir, et ont attaqué quelques prêtres, parce qu'ils les regardent comme la première et la principale cause des vexations qu'on leur fait. Encore une fois^je blâme ces gens-là, »
Signalons encore la requête adressée au Roi par les protestants de Bordeaux le 3 janvier 1758; <(. Quand un État voisin, disaient-ils, jaloux de la prospérité de vos armes tenta vainement, au mois de septembre dernier, de pénétrer en Saintonge et en Aunis, lesquels de vos sujets montrèrent plus de zèle que les protestants pour repousser un ennemi orgueilleux et téméraire? Vos généraux leur rendirent justice à cet égard. Vos armées de terre et de mer ne sont-elles pas actuellement remplies de
(1) Le 21 décembre 1760, sept pasteurs du désert adressaient au Roi une requête pour réclamer la liberté de leur €ulte, et disaient notamment : '< Vos troupes nous poursuivent dans les déserts, comme si nous étions des bêtes féroces, et quoique nos ministres nous exhortent sans cesse à remplir nos devoirs de bons citoyens et de fidèles sujets du floi, on met leur tête à prix. » (De Félice, p. 527).
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soldats, d'officiers et de matelots religionnaires, qui se signalent par leur bravoure et leur fidélité à toute épreuve, »
Cependant en 1760 les persécutions toudieotà leur fin. Le pasteur Rochelte, les trois frères de Grenier, et Jean Calas devaient être les dernières victimes. Rochette, condamné à mort par le Parlement de Toulouse, déclara sur Téchafaud : « Je n'ai point de pardon à demander au Roi ; je Tai toujours honoré comme Toint du Seigneur; je Vai toujours aimé comme père de la patrie; j* ai toujours été bon et fidèle sujet, et les juges m'en ont paru très convaincus. J'ai toujours prêché à mon troupeau la patience, robéissance, la soumission, et mes sermons, qu'on a en main, sont renfermés en abrégé dans ces paroles : « Craignez Dieu^ honorez le Roi. » Si j'ai contrevenu aux lois sur les assemblées religieuses, c'est que Dieu m'ordonnait d'y contrevenir. » Telles sont les paroles que rapporte un témoin oculaire de son supplice, Court de Gébelin, dans sa XXII* Lettre toulousaine (1762).
C'est le cri suprême d'un des derniers martyrs. Nous n'avons pas le droit d'en suspecter la sincérité. Peu de temps après, en juin 1763, se réunissait dans le Languedoc le dernier synode national avant la Révolution. A l'unanimité il adopte cet article : « Comme rien n'a plus contribué à l'édification, au bien-être et à la prospérité des Églises réformées de ce royaume que I'union dans laquelle Dieu leur a fait la grâce de vivre jusqu'à présent, ^ows les membres du synode ont renouvelé avec un saint empressement, tant en leur nom qu*au nom de leurs provinces, la promesse solennelle de concourir de tout leur pouvoir à entretenir, cimenter et perpétuer cette union si juste et si avantageuse.
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en persévérant à professer la même foi, à célébrer le même culte, à pratiquer la même morale, à exercer la même discipline et à se prêter des secours mutuels qui marquent que, comme les premiers chrétiens, ils ne sont qu*un cœur et qu'une âme. »
Voilà, dit M. de Félice (1), le dernier témoignage de TuNiTÉ des Églises réformées de France. Il est bon de le recueillir, et peut-être nécessaire de le rappeler aux générations présentes. Et le synode se sépare en donnant Tordre de célébrer un jour solennel d'actions de grâce pour la paix qui vient d'être signée (2), en y joignant des supplications à Dieu pour le royaume, le Roi et toute la famille royale. Il nous semble que nous avons trouvé dans une série de documents authentiques la preuve complète que nous cherchions. Les réformés de cette troisième période sont beaucoup plus intéressants que leurs devanciers : ils n*ont plus d'organisation armée; il ne leur reste pour se défendre que leurs supplications et leur larmes. Mais leur esprit po litique n'a pas varié ; leur devise est toujours la même : « Fidèle au Roi, toujours et quand môme. » Beaucoup ont quitté la France, mais ils n'ont jamais eu l'idée de combattre leur patrie dans les rangs de ceux qui les avaient si généreusement accueillis. Plus tard, les émigrés de Goblenlz n'ont pas toujours imité cette patriotique réserve. Ceux qui sont restés en France n'ont jamais songé à faire porter à leur Roi les responsabilités des maux qu'ils avaient soufferts. Si nous avons longuement insisté sur les procès-verbaux de leurs assemblées politiques et de leurs synodes, c'est que
(1) Histoire des Synodes^ p. 285.
(2) Traité de Paris (10 février 1763).
ces actes, émanant de Tensemble des réformés de France, pouvaient, mieux que tous autres, refléter leurs véritables sentiments. Pour les accuser encore d'avoir été en France des étrangers, il faut vraiment les mal connaître, ignorer totalement ce qu'ils ont fait et ce qu'ils ont dit, — ou bien vouloir les calomnier; et à défaut d'argument à invoquer contre eux, en inventer de toutes pièces. Oui, les protestants en France ont été méconnus, parce qu'on n'a voulu les regarder qu'à travers la haine qu'on avait contre eux, et le dépit mal dissimulé de n'avoir pas pu les exterminer. On ne leur a même pas su gré de leurs soufl'rances, si patiemment supportées et quand ils les rappellent encore aujourd'hui, on est prêt à leur servir le mot de Joseph de Maistre : « Il y a quelqu'un de plus insupportable que le bourreau, c'est le martyr. »
Quant à leur drapeau religieux, c'est toujours la même confession de foi, celle de 1559, qu'ils ont maintenue intacte contre toutes les attaques, et qu'ils ont protégée à l'aide des armes spirituelles dont ils disposaient, à travers la tourmente des xvi« et xvn* siècles, leur Église est restée une ; et cette unité V^. sauvée.
La liberté de conscience, cette notion qui parait si simple aujourd'hui, comment était-elle comprise à la £hi du xvm" siècle? — On peut dire que du côté des cathobques, elle n'avait guère progressé dans leurs esprits depuis le xvi° siècle, et que pas plus qu'autrefois, ils n'admettaient encore la coexistence de deux religions dans un môme pays. Du côté des protestants, cette notion, assez vague encore au commencement du xviie siècle, s'est éclairée et précisée. Non pas que la liberté de conscience fût une conséquencenécessairedu principe religieux
LA MONARCHIE. -— LES SYNODES. i'Zi
de la Réforme — les luttes incessantes que les protestants du xyiii^ siècle ont engagées contre les dissidents de leur religion démontreraient le contraire — et à ce point de vue, il faut dire qu'aucune religion n'aurait, au nom de son principe même et de son principe seul, mis en évidence et en pratique la liberté de conscience ; car toute religion est exclusive, et si la Réforme eût posé en thèse cette liberté, elle se serait émieltée en une infinité de sectes dont il ne resterait plus en France que le souvenir. Dans la période précédente nous avons vu que les protestants réclamaient la liberté de conscience comme une concession seulement ; n'ayant pu triompher, ils avaient été obligés comme vaincus de borner là leurs desiderata. Maintenant, ils ont marché d'un pas. Ce que n'auraient pas fait les principes seuls, les persécutions prolongées l'ont créé; on s'est ému, au nom des sentiments d'humanité, des souffrances endurées par tout un peuple; les idées de tolérance ont été exprimées et divulguées par les écrits des philosophes ; et, chose curieuse, ce sont les gens les moins religieux, les plus sceptiques, des athées mêmes, les encyclopédistes du xviii^ siècle. Voltaire et Rousseau, qui ont ainsi proclamé et rendu accessibles à beaucoup d'esprits ces idées si simples, que trois siècles de luttes et de controverses religieuses n'avaient pas encore mises au jour.
Ainsi donc dans ce mouvement, chacun a contribué à l'œuvre commune : ceux-ci par leur fanatisme, ceux-là par leurs souffrances, d'autres enfin par leur scepticisme ; et le but a été atteint, que beaucoup n'avaient pas su ni voulu atteindre. Désormais un courant irrésistible était créé; et l'humanité nouvelle ayant désormais trouvé sa voie, n'aura
aucune envie de retourner en arrière. La tolérance d'abord, la liberté de conscience pleine et entière ensuite, ne vont pas tarder à trouver place dans les loisi
On peut se demander ce qu'il serait advenu, si les proteslants avaient été à la place de leurs adversaires ; auraient-ils eu la môme intolérance, lamême ardem* dans la persécution? Le doute est permis. 11 faut croire cependant que les idées de la Réforme les auraient amenées plus rapidement à une conception meilleure de l'idée de liberté de conscience ; car, en invitant les réformés à repousser l'autorité des conciles et du pape en matière de foi, tout en les inclinant devant une autorité plus haute, la Réforme avait, sans le vouloir et sans le prévoir, ouvert une porte, par où devaient passer tôt ou tard les idées de libre examen et de liberté de conscience. Pour l'étude même des questions religieuses, en faisant appel à l'initiative individuelle, en développant chez l'homme le sentiment de sa personnalité et de sa responsabilité, elle préparait inconsciemment le grand mouvement d'idées du xviu* siècle; et ce qui ne s'est produit qu'à la fin du xvni« siècle aurait été probablement accompli auparavant. On a même dit que la Révolution française n'aurait pas été nécessaire, si la Réforme avait été victorieuse en France : les hontes de la terreur de 1793 nous auraient été alors épargnées.
Croire cependant que les réformés auraient été indulgents à leurs rivaux, s'ils avaient triomphé en France, serait inexact. Leurs coreligionnaires d'Angleterre, d'Allemagne et de Suisse ont prouvé qu'ils n'étaient pas pour les catholiques d'une tendresse excessive. Mais en France, les réformés ont eu la bonne fortune d'être des vaincus et, par ce
fait, ils n'ont pas eu à assumer pareilles responsabilités devant l'Histoire.
Quoi qu'il en soit de leur attitude hypothétique, les persécutions qu'ils ont subies ont été déplorables pour l'idée religieuse elle-même. Elles ont fait beaucoup de mal aux protestants, beaucoup plus encore aux catholiques; car elles leur ont enlevé des milliers de fidèles. C'est à elles qu'il faut faire remonter l'irréligion, l'impiété du xviiie siècle; elles ont motivé ces haines implacables, assou\des en 1793 sur les représentants du clergé; elles ont créé l'esprit de révolte de notre siècle contre toute idée et tout principe religieux. Oui, bien des ruines ont été accumulées. C'est aux deux religions autrefois ennemies, et qui devraient être animées l'une à l'égard de l'autre d'un large esprit de tolérance, du véritable esprit de l'Évangile, qu'il appartiendrait dans un commun et louable effort de reconquérir maintenant le terrain perdu.