CHAPITRE IV
L'édit de tolérance. — La Déclaration des Droits de rhomme. Les articles organiques. — La Monarchie (1787-1848).
Quelle que fût le peu de sympathie personnelle des philosophes du xviu« siècle pour les réformés, leurs écrits n'en servaient pas moins la cause de la tolérance ; et de 1763 (1) à 1787, nous allons voir s'améliorer progressivement la situation des protestants.
En droit, ils n'existeront pas ; caries ordonnances antérieures ne seront pas abolies ; mais, en fait, il faudra bien tenir compte de ce petit peuple mis hors la loi et qui n'a pas voulu mourir, et auquel était dénié le droit de faire constater officiellement les naissances, mariages et décès de ses membres (2). Les magistrats eux-mêmes se refusaient à appliquer à la lettre le texte des ordonnances rendues contre eux.
En 1766, à la demande de Louis XV (3), le con-
(1) \\ n'est pas inutile défaire remarquer que c'est en 1762, le 6 août, qu'un arrêt du Parlement de Paris prononça la suppression de l'ordre des jésuites et ordonna que leurs livres contenant des propositions immorales seraient brûlés par la main du bourreau (Affaire de la Chalotais).
(2) Â cette époque, les baptêmes et mariages étaient célébrés au désert et consignés dans les registres tenus par les pasteurs, registres dont beaucoup nous sont parvenus; ce qui permet de reconstituer l'état civil d'un grand nombre de familles protestantes pendant le xvm« siècle.
(3) De Félice, p. 5G9.
LES ABTICLES ORGANIQUES. 125
seiller d'État Gilbert des Voisins rédigea un mémoire sur les moyens de rendre aux protestants un état civil en France. Le clergé seul résistait encore (il y eut cependant de généreuses exceptions), et l'archevêque de Toulouse, LoméniedeBrienne, après avoir fait prêter à Louis XVI l'ancien serment d'exterminer les hérétiques dénoncés par l'Église, lui tint ce langage : « Il vous est réservé de porter le dernier coup au calvinisme dans vos États. Ordonnez qu'on dissipe les assemblées schismatiques des protestants, etc. » Ce langage était un anachronisme. Déjà en 1787, à l'assemblée des notables, sur la proposition du marquis de La Fayette, une adresse, votée à l'unanimité, fut soumise au Roi pour le supplier d'accorder l'état civil aux réformés. Le Roi répondit en donnant l'édit de tolérance de novembre 1787, qui accordait aux non-catholiques le droit de vivre en France, et d'y exercer une profession ou un métier, sans être inquiétés pour cause de rehgion, la permission de se marier légalement devant les officiers de justice et l'autorisation de faire constater les naissances devant le juge du lieu. C'est tout ce que disait la loi. Mais les idées et les mœurs du temps allaient plus loin, et commandaient l'extension du texte, qui avait oublié d'édicter une peine quelconque contre les délinquants. « Cet édit fut accepté par les protestants avec la plus vive reconnaissance et leurs assemblées religieuses retentirent d'actions de grâces à Dieu, et de bénédictions pour le Roi et ses ministres (1). »
L'égalité absolue ne devait pas tarder à être proclamée. La Déclaration des Droits de l'homme et
(I) Répertoire ecclésiastique^ p. 7 et 8, cité par de Félice, p. 577.
du citoyen fut votée dès le 26 août 1789 et reproduite en tête de la Constitution des 3-14 septembre 1791. Son article 6 est ainsi conçu : « Tous les citoyens étant égaux, sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents (1), et Tarticle 11 : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas Tordre public établi par la loi », fut voté malgré un éloquent plaidoyer de Rabaut-Saint- Étienne, qui demandait la suppression du dernier membre de pbrase comme inutile et même dangereux.
C'était donc pour les protestants la rentrée dans la patrie perdue, la fin de leurs longues souffrances, et le droit pour eux d'être considérés désormais comme citoyens de France au même tilre et avec les mêmes prérogatives que tous leurs compatriotes. Aussi leur joie fut-elle immense, et leur reconnaissance sans bornes pour le gouvernement, qui avait entendu leurs supplications, vieilles de plusieurs siècles, et restées si longtemps sans échos. Mais n'oublions pas que ce gouvernement qui les accueille ainsi comme ses enfants est encore celui du Roi.
C'est donc encore à la royauté que vont leurs élans de reconnaissance ; car ce qu'il est convenu de nommer la Révolution de 1789 n'a pas été un changement radical, une orientation nouvelle, mais seulement la résultante, l'expression précise et popularisée des idées qui avaient cours depuis lonç-
(I) Cet article était trop beau pour pouvoir être jamais appliqué.
temps chez les meilleurs esprits, idées qui ont trouvé leur formule magnifique dans la Déclaration de Droits de Thomme. Et si la Révolution française s'était arrêtée là, il faudrait la bénir sans arrière-pensée : car elle eût été le couronnement pacifique de longs et patients efforts de tout un peuple vers la liberté et vers l'égalité.
Malheureusement elle eut une suite; et ce qu'il y eut de vraiment nouveau à cette époque, le changement radical qui se produisit, ce fut la conquête du pouvoir par les Jacobins (l), la chute de la royauté, l'assassinat de Louis XVI (2), et la Terreur. Ah I certes, loin de nous la théorie du bloc, chère à M. Clemenceau; 1789 sera une époque bénie ; 1793 restera dans l'Histoire une époque maudite.
Il est consolant pour nous de constater que les protestants ne jouèrent pas un rôle dans ce drame sanglant et odieux qui commence avec la Convention, pour finir au 9 Thermidor. S'ils n'avaient pas été fidèles au gouvernement du Roi, ils auraient rompu avec leurs traditions séculaires, leur esprit poUtique et les sentiments de la reconnaissance la plus élémentaire. Ce serait foUe de penser que ces mêmes hommes qui, quelques années auparavant, au miUeu des pires souffrances, ne cessaient d'adresser au Roi de France l'expression de leur fidélité inébranlable alors que ce Roi, toujours prévenu contre eux, repoussait leurs demandes les plus légitimes, vont aujourd'hui tourner le dos
(1) Sur cette conquête jacobine, il faut lire et relire l'ouvrage de M. Taine, Les Origines de la France contemporaine.
(2) Nous avons connu des familles protestantes chez qui chaque anniversaire du 21 janvier était consacré à la mémoire du Roi par le jeûne et la prière, et des pasteurs qui s'associaient à ce pieux souvenir.
à la royauté menacée, aussitôt qu'ils ont obtenu ce qu'ils avaient demandé. Il faut reconnaître que les protestants n'ont pas mérité ce reproche d'ingratitude. Sans doute, pour mettre à jour leurs sentiments intimes, il nous manquera cette série de documents si abondants aux périodes précédentes; les protestants sont désormais perdus dans la foule des citoyens ; il n'y a plus contre eux ni règles ni lois spéciales; et par suite ils n'ont plus à faire entendre leurs doléances ; mais nous pourrons cependant juger leur état d'esprit par leurs représentants à l'Assemblée nationale, à la Législative ou à la Convention. Voici Rabaut-Saint- Étienne, le fils du pasteur du désert Paul Rabaut. Il combattit avec énergie les passions populaires et le parti de la Montagne, et refusa de voter la mort de Louis XVL « La nation, dit-il, vous a envoyés pour déléguer les pouvoirs, non pour les exercer tous à la fois ; car il est impossible qu'elle n'ait voulu que changer de maître. Quant à moi, je vous l'avoue, je suis las de ma part de despotisme ; je suis fatigué, harcelé, bourrelé de la tyrannie que j'exerce pour ma part et je soupire après le moment où vous aurez créé un tribunal national qui me fasse perdre les formes et la contenance d'un tyran. » Cette fière attitude lui coûta la vie. II monta sur l'échafaud le 5 décembre 1793 (1). Boissy d'Anglas, député à l'Assemblée constituante et/plus tard à la Convention, s'y fait remarquer par la modération de ses opinions et la fermeté de son altitude contre les mouvements insurrectionnels de la rue. La place des protestants n'était pas parmi les sinistres comédiens qui couvrirent la France de
(1) De ses deux frère?, l'un fut enfermé à la Conciergerie, l'autre émigra.
honte et de sang pendant trois ans, de 1793 à 1795.
« Fidèles sous des princes persécuteurs (1), dit M. Puaux, qu'auraient-ils donc été sous des princes boQS, justes, équitables? » Or Louis XVI aurait été un de ces princes, si on lui eût donné le temps de développer et de mettre en lumière ses qualités natives. C'est ici surtout, en 1793, qu'il faut regretter l'absence d'une minorité imposante de protestants, hommes d'ordre, d'opinions modérées, ennemis do toutes violences, fidèles royalistes; par eux peutêtre, les désordres de lia rue, l'invasion jacobine, les atrocités de la Terreur eussent-ils été évités, et il n'y aurait pas eu besoin d'un homme de génie pour relever les ruines entassées par les républicains de 1793. 11 est vrai que nous y aurions perdu la magnifique épopée impériale, et tant de pages glorieuses pour notre histoire nationale, qu aucun Français d'aujourd'hui ne voudrait supprimer, en eût-il le pouvoir.
Le 2 novembre 1789, l'Assemblée nationale avait décrété que tous les biens ecclésiastiques étaient à la disposition de la nation « mais à la charge de pourvoir, d'une manière convenable, aux frais du culte, à l'entretien de ses ministres et au soulagement des pauvres (article unique). » Ce décret fut rendu sur la proposition de l'évêque de Talleyrand ; les protestants, qui n'y avaient pris aucune part, n'en furent pas moins accusés d'avoir provoqué cette mesure ; et l'union qui se faisait peu à peu entre protestants et catholiques fut rompue (2) ; des agitateurs parcoururent le midi, dans le but, avoué
(1) M. F. Puaux, Histoire de la Ré formation française^ t. VU, p. 337.
(2) Histoire des Conspirations royalistes du midi (1790- 1793), par E. Daudet.
plus tard (i), de profiter des troubles pour susciter une contre-révolution; et des luttes déplorables, notamment à Nîmes, ensanglantèrent le midi de la France.
La constitution civile du clergé, imposée à l'Église catholique par la loi du 12 juillet 1790, vint encore augmenter le désordre. Une grande partie du clergé refusa de se soumettre ; il fut persécuté, comme furent persécutés les pasteurs protestants, par les énergumènes qui en vinrent à vouloir substituer à la religion chrétienne le culte de FÊtre suprême ou de la déesse Raison (2). Églises et temples furent fermés ; prêtres et pasteurs rapprochés montèrent ensemble sur les échafauds. Le délégué de la Convention pour le Gard et la Lozère publia,le 16 prairial an II, un arrêté, qui enjoignait aux prêtres et aux pasteurs de se retirer dans un délai de huit jours, à vingt lieues des communes où ils avaient exercé : c'était la copie des ordonnances de Louis XIV contre les pasteurs.
Dans ces sombres jours, le protestantisme compta autant de victimes que le catholicisme. Le dictionnaire des condamnés indique, en effet, pour le département du Gard, où les réformés ne composaient pas la moitié de la population totale, quarante-six protestants et quatre-vingt-onze catholiques (3). Ce qui n'empêchait pas la publication
(1) L*un de ces agitateurs François FromeDt, devenu plus tard secrétaire de Louis XVIII, a publié une brochure, intitulée : Précis de mes opérations pour la défense de la Religion et de la Royauté pendant le cours de la Révolution.
(2) La Constitution de 1793 (29 mai-S juin] et l'acte constitutionnel du 24 juin 1793 semblaient garantir par leurs termes la manifestation de la pensée et des opinions de chacun; mais on sait de quelle façon était entendue et appliquée cette phraséologie creuse par les bateleurs qu'étaient les Jacobins, devenus maîtres de la Convention.
(3) De Félice, p. 599.
d'une série de décrets autorisant la liberté des cultes, mais ne salariant aucun prêtre ou pasteur : « système d'indifférence et de mépris, si mal h propos décoré du nom de tolérance », dira plus tard Portalis dans son exposé des motifs de la loi organique de Tan IX. — (Voyez loi du 3 ventôse an III, art. 2, 3, 5, et la loi du 5 fructidor, an III. Loi constitutionnelle, art. 354.
Le 9 thermidor débarrassa la France d'une multitude de tyrans. 11 était grand temps que Tordre fût rétabli dans cet efl'royable désordre. Ce fut rœuvre du Premier Consul qui, le 23 fructidor an IX (20 septembre 1801), va signer avec le Pape Pie VII une convention, devenue la loi du 18 germinal an X (8 avril 1802), à laquelle furent ajoutés les articles organiques concernant les cultes protestants. Notons simplement cette formule en ce qui concerne la religion catholique : « Le gouvernement de la République française reconnaît que la religion catholique, apostolique et romaine est la religion de la grande majorité des Français. » Simple constatation de fait très exacte.
- Pour le culte réformé, il est essentiel de mentionner les articles 4 et 5 : « Aucune décision doctrinale ou dogmatique^ aucun formulaire sous le titre de confession, ou sous un tout autre titre, ne pourront être publiés ou devenir la matière de renseignement, avant que le gouvernement en ait autorisé la publication ou promulgation. Aucun changement dans la discipline n'aura Ueu sans la même autorisation ; et plus loin l'article 30 : « Les synodes veilleront sur tout ce qui concerne la célébration du culte, l'enseignement de la doctrine et la conduite des affaires ecclésiastiques. Toutes les décisions qui émaneront d'eux, de quelque na-
ture qu'elles soient, seront soumises à l'approbation du gouvernement. »
Que signifient ces textes, et quelle en est la véritable portée ? C'est là une question importante, puisque ces articles organiques régissent encore de nos jours l'Église réformée de France. En interdisant tout changement dans la discipline, sans l'autorisation du gouvernement, la loi reconnaissait expressément l'existence même d'une discipline pour l'église réformée ; et cette discipline ne pouvait être que celle du synode de La Rochelle de i 57J , avec les modifications que les synodes nationaux lui avaient successivement fait subir. 11 n'y avait en effet, et il ne pouvait y avoir d'autre discipline. De la confession de foi, la seule qui existât pour l'Église réformée, c'est-à-dire celle de 1571, il n'est point expressément parlé. Mais la reconnaissance éfe/ûÉfise/jo/îneprésupposenécessairementla reconnaissance de la confession de foi, puisque la première est la sanction de la seconde ; et que valider la sanction, c'est valider implicitement le principe que la sanction a pour but d'appuyer. Ce qui est interdit, c'est donc une modification à cette confession de foi restée intacte à travers trois siècles. Toute autre interprétation de cet article 4 aurait eu pour effet de proclamer que le gouvernement, en interdisant la publication d'une confession de foi quelconque, avait le droit do priver une Église de toute confession de foi, autrement dit de ce qui est indispensable à l'existence même d'une église — ce qui est absolument inadmissible.
Donc de par la loi voici la confession de foi et la discipline de l'Église réformée de France qui sont déclarées intangibles.
Et cependant les protestants vont se montrer
très satisfaits de cette loi. Leur culte était rétabli officiellement ; leurs pasteurs étaient salariés par rÉlat (art. 7). Ils ne se rendaient pas compte que cette existence officielle leur était donnée aux dépens mêmes de leur liberté! Sous la monarchie, c'étaient les synodes nationaux seuls qui avaient le droit de modifier la discipline et qui pouvaient même, s'ils l'eussent voulu, toucher à la confession de foi. Jamais les rois de France n'avaient songé à s'immiscer en pareilles questions; et s'ils l'avaient fait, les réformés n'auraient pas manqué de rappeler la séparation des pouvoirs temporel et spirituel. Ici les deux pouvoirs semblent réunis dans la même main, et ils ne protestent pas. Sans doute les synodes particuliers fart. 30) étaient chargés de veiller à la célébration du culte, à l'enseignement de la doctrine, et à la conduite des affaires ecclésiastiques, mais toutes leurs décisions étaient soumises à l'approbation du gouvernement.
Il faut remarquer, en outre, en comparant les articles organiques relatifs aux protestants et ceux qui sont spéciaux aux catholiques, que la surveillance du gouvernement sur les premiers paraît encore plus étroite que sur les catholiques. Pour ceux-ci l'article 3 édicté que les décrets des conciles généraux ne pourront être publiés en France, sans être soumis au gouvernement, qui n'aura à examiner que leur forme, leur conformité avec les lois, droits et franchises de la République française et tout ce qui, dans leur publication, pourrait altérer ou intéresser la tranquillité pubUque. C'est donc un simple examen de forme avant le visa — tandis que les termes des articles 4 et 5 relatifs au culte réformé semblent comporter et comportent un examen de fond; puisqu'ils interdisent tout changement.
L'article 14 pour les catholiques charge les archevêques de veiller au maintien de la foi et de la discipline dans les diocèses dépendant de leur métropole; dans cette surveillance le contrôle du gouvernement n'apparaît pas ; il se fait sentir au contraire à côté des synodes provinciaux chargés d'une mission analogue.
Enfin l'article 2, spécial aux protestants, interdit aux Églises et aux ministres d'avoir des relations avec une puissance ou une autorité étrangère — défense qui n'est pas reproduite pour les catholiques — et cependant, à part la Papauté, quelle est donc la puissance étrangère qui aurait à correspondre avec les catholiques ?
Pourquoi ces différences? Faut-il les expliquer par un sentiment de défiance du pouvoir central à l'égard des protestants contre qui les préventions les plus injustes ont été si habilement entretenues malgré leurs protestations les plus catégoriques, ou bien le gouvernement, les connaissant mal encore, et dans l'ignorance où il était de leurs doctrines et de leur discipline, voulut-il les maintenir plus directement sous sa dépendance ! — Quoi qu'il en soit de cette différence dans l'attitude des pouvoirs publics, elle ne blessa point les protestants (1),
(1) M. Fuzier HermaD, dans son Répertoire du droit fran- 4^s, y^ Cultes y n° 759, en donne la raison suivante :
« Dans la religion catholique, dit-il, un dogme accepté par Tautorité pontificale ne pourrait être repoussé qu'en détruisant la religion elle-même ; le pouvoir civil n'a donc pu ni répudier Tacte de la puissance pontificale, ni se réserver de l'apprécier quant au dogme, tandis que dans la religion pro* testante la liberté absolue d'examen, même quant au dogme (?) laisse toujours à l'autorité française le droit de rejeter les décisions doctrinales de toute autorité étrangère. »
Il y a là une double erreur. Nous voudrions bien qu'on nous citât actuellement l'autorité étrangère qui pourrait
qui ne paraissent pas d'ailleurs s'être rendu un compte exact des changements considérables que venait de subir leur organisation ecclésiastique. Le pouvoir civil y a tout simplement pris la place du pouvoir religieux. Mais ils venaient de traverser des temps difficiles. Après le calme des dernières années de la royauté, la Terreur avait décimé leurs pasteurs, et fermé à nouveau leurs temples. Au vent des persécutions, sous la poussée des doctrines philosophiques ou sociales, le zèle religieux s'était dissipé. Plus de lien entre les protestants, plus de synodes ; le désordre partout. En sorte qu'aucune voix ne va s'élever, et que si peu qu'on leur ait accordé, ils vont l'estimer suffisant. C'était bien peu, en eff'et; car du synode national, couronnement nécessaire de leur édifice religieux, il ne sera pas question dans ces articles organiques. Aurat-il été supprimé, ou simplement passé sous silence, bien qu'implicitement maintenu? telle est la question que nous éluciderons plus tard. De la paroisse elle-même, il ne sera pas dit un mot; chaque groupe de 6000 protestants, à la condition de
jouer à l'égard des protestants de France le rôle du Pape à l^égard des catholiques français, et quant à la liberté absolue d'examen, même quant au dogme, c'est une théorie toute moderne, née dans l'esprit de ceux qui ne sont plus ou qui n'ont jamais été prolestants, qui par suite ont abandonné ou ne connaissent pas la doctrine protestante. C'est pourquoi, nous ne cesserons de nous élever contre cette différence absolument injustifiée que les textes de Tan X semblent créer entre les deux religions, en ce qui concerne leurs rapports respectifs a\ec le pouvoir central. Le gouvernement ne peut avoir le droit d'approuver ou d'improuver un dogme religieux; son intervention doit se borner à examiner simplement l'innocuité de chaque dogme au point de vue de la paix publique. Tout changement dans le dogme ne peut être que le fait d'un synode national.
résider dans le même départementf formera Téglise consistoriale (i).
Malgré ces exigences, les protestants, avonsnous dit, vont manifester leur reconnaissance : Rabaut-Dupuy, l'un d'eux, président du Corps législatif en 1802, dira : « Cette loi de justice a été reçue avec reconnaissance par tous les chrétiens; les protestants en ont senti tout le prix. Ils seront les plus fermes appuis d'un gouvernement protecteur (2). »
Au sacre de Napoléon 1*% vingt-sept présidents de consistoire furent convoqués. A la harangue de l'un d'eux, l'Empereur répondit : ^< Je saisis avec empressement cette occasion de témoigner combien j'ai toujours été satisfait de tout ce qu'on m'a rapporté de la fidélité et de la bonne conduite des pasteurs et des citoyens des différentes communions protestantes. Je veux bien que l'on sache que mon intention et ma ferme volonté sont de maintenir la liberté des cultes. L'empire de la loi finit où commence l'empire indéfini de la conscience ; la loi ni le prince ne peuvent rien contre cette liberté. »
C'étaient là de très belles paroles; mais la liberté que garantissait l'Empereur était d'une nature un peu spéciale ; un ordre parfait dans la rue et dans les temples; pas de violences à craindre, sans doute, mais défense de faire du prosélytisme au dehors. Chacun était muré chez soi. C'était, en tous cas, le calme parfait après tant d'orages ; et
(1) A celte création arbitraire le décret du 10 brumaire an XIV eut pour but de remédier en décidant que les groupes de moins de 6000 protestants seraient desservis par de$ oratoires/ rattachés admiaistrativement à Téglise consistoriale la plus voisioe.
(t) De Félice, p. 605.
les protestants n'ont pas le droit d'oublier ce dont ils sont redevables à Napoléon. Qu'ils aient aimé son gouvernement d'une façon particulière^ ceci est une autre question. Les protestants du XIX* siècle n'ont pas eu Tesprit très militaire ; la carrière des armes ne les a pas beaucoup tentés ; on n'en voit guère (1) parmi les maréchaux et généraux de cette époque ; ce sont des gens plutôt tranquilles, que les magnifiques chevauchées à travers TEurope intéressaient sans doute, mais sans les passionner, et ils ont dû reprocher souvent à l'Empereur son ambition démesurée. Le vieil esprit de bataille et d'aventure de leurs ancêtres n'est plus en eux; ils sont devenus des bourgeois pacifiques. Éloignés si longtemps des carrières militaires dans lesquelles les hauts grades leur étaient fermés, Us se sont tournés vers l'industrie, le commerce ou l'agriculture, seules occupations qui leur soient restées possibles pendant deux siècles. Aussi vont-ils voir sans déchirement de cœur la chute de Tempire. Le protestantisme-, lui aussi, était sans vie à cette époque. « Les prédicateurs prêchaient, dit le pasteur Samuel Vincent (2)-, le peuple les écoutait, les consistoires s'assemblaient; le culte conservait ses formes. Hors de là, personne ne s'en occupait, personne ne s'en Bouciait, et la reUgion était en dehors de la vie de tousv » Faut-il s'en étonner? Non, certes. Ce ne
(1) Citons cependant le général de Campredon, qui se signala au siège de Dautzig ; et le colonel de Bricquevillc, le héros de la dernière bataille livrée sous le premier Empire, qui, après Waterloo, mit en déroute les deux régiments de la garde prussienne. Voir Tarticle de M. Jules Gtaretie, cité dans le Journal^ et reproduit par V Appel au Peuple^ numéro 4u l" juillet 1900.
(2) Vues sur le Prolestanlisme en France^ t. II, p. 265.
138 L'ESPaiT PROTESTANT.
sont pas les périodes de calme qui sont le plus favorables au développement du sentiment religieux.
En 1814 reviennent les Bourbons ; ce retour fut accueilU favorablement par les protestants; c'était un gage de paix dont la France avait si grand besoin. Louis XVIII se présentait en disant qu'il devait sa couronne après Dieu à un prince prolestant, le régent de la Grande-Bretagne . Le comte d'Artois, de passage à Nîmes en 1814, faisait aux réformés Taccueil le plus bienveillant. L'un d'eux^ qui devait occuper plus tard une situation des plus brillantes sous la monarchie de Juillet, M. Guizot, était nommé secrétaire général de l'intérieur sous l'abbé de Montesquiou.
Les protestants se souvenaient qu'un Bourbon leur avait accordé l'édit de Nantes, qu'un autre leur avait donné Tédit de tolérance et signé la Déclaration des Droits de Thomme; et la charte de 1814 (4-10 juin) dans son article 5 déclarait : « Chacun professe sa religion avec une égale liberté et obtient pour son culte la même protection. » Sans doute, par l'article 6 la reUgion catholique était la religion de l'État ; mais ce n'était là qu'un titre honorifique, bien naturel, puisqu'il était l'expression d'une vérité incontestable ; à savoir que l'immensô majorité des Français appartenaient à la religion catholique.
Les protestants avaient donc le droit d'être rassurés.
11 n'y aurait pas eu de difficultés si les masses catholiques avaient bien compris le texte et l'esprit de la charte. Mais elles furent «xcitées contre les protestants par des fanatiques, qui, sous le prétexte de servir la royauté, ne cherchaient qu'à fomenter des troubles. Royalistes ces gens-là, non
certes ; plus royalistes que le Roi, comme on les a dénommés, encore moins; mais plutôt antiroyalistes ; car ce n'est pas être royaliste que de nuire à la royauté. Des attentats furent commis à Nîmes, à Beaucaire et dans les provinces du midi ; et le général Lagarde fut assassiné en voulant faire respecter la loi. Hâtons-nous de dire qu'on ne retrouve plus les représentants de l'Église catholique parmi les agitateurs ; certains d'entre eux se signalèrent même par leur courage et leurs efforts généreux pour rétablir l'ordre. Le Roi rendit, le 21 novembre 1815, une ordonnance, dont les termes énergiques ne peuvent laisser aucun doute sur l'état d'esprit du souverain : « Un crime atroce a souillé notre ville de Nimes ; au mépris de la charte constitutionnelle, qui reconnaît la religion catholique pour la religion de l'État, mais qui garantit aux autres cultes protection et liberté, des séditieux attroupés ont osé s'opposer à l'ouverture du temple protestant. Notre commandant militaire, en tâchant de les dissiper par la persuasion avant que d'employer la force, a été assassiné, et son assassia a cherché un asile contre les poiu*suites de la justice. Si un tel attentat restait impuni, il n'y aurait plus d'ordre public, ni de gouvernement, et nos ministres seraient coupables de l'inexécution des lois. » Grâce aux mesures énergiques qui furent prises, et à la présence du duc d'Angoulême peur s'assurer par lui-même de leur efficacité, les troubles furent vite apaisés.
Pendant les Cent jours, les protestants de Nîmes donnèrent des gages de la fidélité de leurs sentiments royalistes, en offrant au duc d'Angoulême leurs services comme volontaires royaux (1). Dans
(1) DeFélice, p. 618.
les autres départements, les protestants, comme les peuples heureux, n*ont pas d'histoire; ils vivent en bonne intelhgence avec leurs compatriotes. Pouvaient-ils désirer mieux ?
Charles X à son avènement renouvelle les promesses de son prédécesseur : « Soyez sûrs, messieurs, de ma protection, dil-il au consistoire de Paris, comme vous Tétiez sous celle du Roi qui vient de vous être enlevé ; tous les Français sont égaux à mes yeux, tous les Français ont des droits égaux à mon amour, à ma protection, à ma bienveillance. »
Bien mieux, un comité protestant, composé de pairs et de députés, et chargé des intérêts religieux des réformés, se forma à Paris sous le ministère Decazes et fut conservé par M. de Villôle ; non seulement le pouvoir royal n'y mit aucun obstacle, mais il encouragea le fonctionnement de cette commission officieuse.
« En un mot, dit M. de Félice, de 1817 à 1830, nul acte d'intolérance en grand, quelquefois des faveurs, toujours de la sécurité pour la masse de la population protestante. C'est une justice qu'il faut rendre aux Bourbons de la branche aînée, et nous le faisons avec empressement (i). »
Il est difficile de recueillir des indications très précises sur l'état d'esprit des protestants à cette époque ; car ils n'ont plus, pour le manifester, ni leurs assemblées politiques, ni même leurs synodes nationaux. Quant à leurs synodes particuliers, ils n'en fut réuni qu'un seul depuis le concordat, celui de la Drôme, en 1850. Si l'on consulte le compte rendu des débats parlementaires à cette époque, on s'aperçoit cependant que le protestantisme a
(1) De Félice, p. 623.
LES ARTICLES ORGANIQUES. Ut
servi — non pas aux protestants eux-mômes, mais à d'autres qui n'étaient pas de cette religion — a servi, disons-nous, d*arme à Topposition contre la royauté I
Les protestants eux-mêmes ne se plaignaient pas ; d'autres, trop soucieux de leurs intérêts pour être parfaitement sincères, vont se plaindre à leur place. C4'est que de tous temps, il a fallu à l'opposition un tremplin, une machine de combat contre le gouvernement. Une vexation, une injustice, un prétexte quelconque, vrai ou faux, surgissait-il, cet événement, aussitôt grossi, était apporté devant les Chambres sous forme d'interpellation. Soutenue par la partie gauche del'Assemblée, combattue par l'extrême droite dont certains membres, les introuvables, semblaient vivre encor au temps des maximes de Louis XIV, la question soulevée prenait une ampleur démesurée, si bien que, par la force des choses et la répétition des incidents, les protestants eux-mômes paraissaient les adversaires, constitutionnels seulement, d'un gouvernement qui cependant, ne fût-ce que par simple politique, avait tout intérêt à ne pas s'aliéner des citoyens comptant en proportion de leur nombre un cri chiffre plus considérable d'électeurs, et à ne pas donner à l'opposition de plus fréquentes occasions de le combattre. Encore une fois, les sentiments des protestants étaient dénaturés; on reprenait aussi, sans se lasser, le vieux thème, que l'unité et l'autorité de l'Église romaine assuraient mieux que le protestantisme le pouvoir des rois, l'obéissance aux lois et le maintien de l'ordre social — fausses légendes dont les esprits sérieux faisaient facilement justice. On faisait voter la loi sur le sacrilège; on appliquait
plus rigoureusement contre le prosélytisme tenté par les protestants les dispositions de l'article 291 du Code pénal (1); tout cela prouvait que les vieilles haines et les préventions d'autrefois n'étaient pas encore mortes. Mais faut-il s'étonner qu'il en soit ainsi? Hélas ! on ne peut pas espérer que la yraie tolérance et la véritable charité trouveront leur place dans des cœurs d'hommes ; c'est une critique qui s'adresse également à tous les partis politiques et à toutes les religions.
Les protestants n'avaient donc pas à se plaindre de la situation qui leur était faite sous la royauté (2); aussi est-ce sans la moindre opposition qu'après l'empire ils avaient repris la cocarde blanche.
Mais voici venir le gouvernement de Juillet, dont le souvenir restera toujours cher au cœur des protestants. Ce fut, en effet, pour eux, Tépoque bénie de leur existence politique; et je doute fort que Louis-Philippe, le roi-bourgeois, n'ait pas été pour nos grands-pères le modèle des souverains, et son gouvernement de modération et d'honnêteté politiques le type regretté de nos institutions perdues. La charte des 14-24 août 1830 déclara dans son article l*" : « Les Français sont égaux devant la loi, quels
(1) L'article 291 du Code est une arme dont le gouyernemeiit se sert contre ses ennemis politiques, et une mesure de pro> tection dont il couvre ses amis. En 1900, les associations royalistes furent poursuivies avec la dernière rigueur, tandis que les sociétés dreyfusardes eurent toute liberté pour se réunir illégalement.
(2) N'oublions pas que sous la Restauration, un protestant* Georges Guvier, fut ministre de l'instruction publique. C'est avec l'autorisation de Louis XVI II que se fondèrent les Sociétés Bibliques de Paris (1818), des Missions Évangéliques (1832) et d'Enseignement primaire parmi les protestants de France. Voir Histoire de la liberté de conscience en France, par Bonet-Maury, 1900.
que soient d'ailleurs leurs titres et leurs rangs » ; dans l'article 5 : « chacuD professe sa religion avec une égale liberté, et obtient pour son culte la même protection >> ; et enfin dans l'article 6 : « les ministres de la religion catholique, apostolique et romaine, professée par la majorité des Français, et ceux des autres cultes chrétiens reçoivent des traitements du pouvoir public ». La charte est contresignée par Guizot, ministre-secrétaire d'État au département de la justice. Les prolestants n'étaient pas intervenus, en leur qualité de protestants, dans la révolution de 1830; il y a longtemps, en effet, qu'ils ont renoncé à jouer un rôle actif dans la direction des événements politiques en France; mais ils s'y rallièrent avec joie avec l'espoir de trouver sous le nouveau régne des gages plus certains de tranquillité et de sécurité. Au point de vue matériel, l'état des Églises protestantes fut très satisfaisant.
Le gouvernement augmenta le traitement des pasteurs, créa de nouveaux postes, se montra généreux dans l'allocation des deniers pour la construction des temples. 11 ne chercha pas à s'immiscer dans les affaires intérieures des Églises, et se contenta, c'était son devoir, de faire respecter l'ordre par tous. C'est ainsi qu'il mit parfois obstacle aux essais de prosélystime des protestants ; on lui en a fait un reproche. Nous reconnaissons sans doute que le prosélytisme est un droit, mieux encore un devoir, pour toute religion. Toute religion, si elle est sincère, doit être convaincue qu'elle est en possession de la vérité, et son désir le plus ardent doit être de faire participer les autres aux lumières et aux bienfaits de cette vérité qu'elle croit détenir. Une religion qui s'interdirait tout
prosélytisme, se condamnerait nécessairement à la mort. Mais le gouvernement a aussi un devoir à emplir : 11 ne doit pas permettre que, sous couleur de prosélytisme, des excès, des violences mêmes puissent mettre en péril Tordre public ; il y a là une juste mesure, difficile parfois à définir, mais qu*il est nécessaire de faire observer; et il faut leconnaitre que bien souvent, dans toutes les religions, un zèle de bonne foi mais intempestif est de nature à créer au gouvernement de sérieux embarras. Louis-Philippe, phis libéral ou moins leligieux que ses prédécesseurs, avait en outre à dissiper les défiances du parti catholique. Pour toutes ces raisons, il crut devoir, imitant en cela l'exemple de Napoléon l®"", inviter chaque Église à rester chez elle : et dans ce but il fit parfois usage des termes restrictifs de Tarticle 291 du Code pénal. Dans le même ordre d'idées, il refusa d'accueiliii' une demande qui était appuyée par un grand nombre de protestants. Ceux-ci estimèrent que l'occasion était bonne de demander l'abrogation de la loi du 18 germinal an X, loi dictée, disaient-ils, par une réaction contre la liberté, et de réaliser d'une façon complète la séparation des Églises et de l'État. C'est là une grave question, depuis longtemps posée devant l'opinion publique, qui est souvent remise en discussion depuis soixante ans, sans que la solution en soit plus avancée. Cette réforme ne paraît pas encore mûre ; et les divers gouvernements qui ont succédé à Louis-Philippe n'ont pas osé prendre sur eux de l'accomplir. Si notre pays était doté d'une bonne loi sur les associations, peut-être conviendrait-il de traiter les diverses Églises comme les sociétés pai'ticulières, de leur laisser toute liberté et toute initiative, l'État
ne conférant à aucune des privilèges particuliers, et ne se réservant le droit d'intervention que si Tordre public y était intéressé. Dans certaines villes, rÉglise prolestante a déjà réalisé cette séparation, et ne s'en est pas plus mal trouvée.
Nous allons voir ici pour la première fois des tendances nouvelles se manifester au sein du protestantisme français, tendances qui vont aller s'accentuant jusqu'à produire un nouveau schisme. Nous savons que jusqu'en 1760, au temps même des plus violentes persécutions, les synodes nationaux avaient réussi par leur fermeté à maintenir dans toutes les ÉgUses de France l'unité de la foi. Après la disparition des synodes, quand aucun pouvoir régulateur n'exista plus, quand la confession de foi protestante, ce drapeau respecté qui fut le signal de ralliement de nos pères, ne flotta plus ostensiblement sur nos Églises, et que cette charte, conquise et maintenue au prix de tant de sacrifices, fut oubliée par les uns et repoussée par d'autres, un certain nombre de protestants, s'imaginant sans doute que l'ÉgUse réformée de France datait du concordat de l'an X, — comme beaucoup de Français estiment encore que la France date seulement de 1789, — se créèrent une religion à leur taille, rejetant tout ce qui les gênait au nom de leur droit de libre examen, et par ce mot sonore, et vide le plus souvent, ils interprétèrent à leur façon les textes sacrés. Le libre examen fut pour eux le droit de tout croire, ou même de tout rejeter suivant leurs fantaisies, avec la prétention singulière de continuer à faire partie de l'Église protestante. En ce sens, il est exact de dire, que le droit de Libre examen est chose nouvelle dans l'Église réformée et tout à fait inconnue au temps
des synodes nationaux. Que chacun ait le droit de penser ce qu'il lui plaît sur les questions religieuses, c'est entendu, — chacun ici-bas étant libre de faii*e son salut à sa façon, suivant l'énergique expression du roi de Prusse, Frédéric le Grand ; — qu'il soit inique d'imposer par la force sa manière de penser et de croire, rien de mieux ; mais ce qui est absolument inadmissible, c'est la prétention de vouloir f^e partie d'une Église dont on ne partage pas entièrement les croyances ; or TÉglise réformée de France a ses croyances précises qu'elle a formulées nettement dans sa confession de foi de 1571, qui est en vigueur, jusqu'à ce qu'elle soit remplacée; croyances invariables sur les points fondamentaux, qui peuvent être modifiées au contraire sur les points secondaires, car elle n'a aucune prétention à T infaillibilité absolue ; mais il n'appartient pas à quiconque de procéder lui-môme h ces changements, qui ne peuvent être accomplis que parle représentant ofOciel et suprême des Églises réformées de France, c'est-à-dire par un synode national.
Telle fut la naissance d'un parti nouveau, le libévalisme, qui eut Thabileté de s'affubler d'un nom séduisant. Il comprit parmi ses adhérents des hommes religieux sans doute, mais subissant l'influence des doctrines rationalistes de l'Allemagne; il y eut des libres-penseurs, des esprits forts aussi, sans lien solide entre eux, bercés au gré de leurs rêveries, ne formant pas une société religieuse, mais un concours de systèmes plus philosophiques que religieux; et les polémiques commencèrent par la parole et par la plume contre les réformés restés protestants et spécialement dénommés évangéliques au orthodoxes.
Une question essentielle et longuement débattue, fut celle de savoir si les Églises de la Réforme devaient avoir une confession de foi écrite et obligatoire sur les articles fondamentaux de la foi, ou si elles ne devaient poser que la Bible seule comme règle de croyance et d'enseignement.
Au point de vue historique, avons-nous déjà dit, la question n'est pas discutable : les Églises réformées de France ont eu de tous temps une confession de foi obligatoire. Cet argument seul aurait dû suffire à dirimer le débat commencé avant 1830, renouvelé sous Louis-Philippe, et qui n'est pas encore clos. C'est à l'œuvre, dit-on, qu'on connaît l'artisan ; c'est pendant les persécutions qu'on peut éprouver la valeur des sentiments religieux d'un peuple et la force de son organisation ecclésiastique. Or sur ce point la démonstration a été complète. L'Église persécutée a été plus vivante, plus forte et plus unie que l'Église du xix* siècle, chez qui la protection du gouvernement a permis les divisions intestines, l'abaissement des caractères et l'affaiblissement des convictions. Nos pères qui valaient mieux que nous ont jugé nécessaire la proclamation d'une confession de foi obligatoire. Avons-nous l'intention de faire litière de leurs désirs et de leurs actes ? Il ne faut pas dire que les circonstances ont changé, que la Réforme en France n'a pu subsister autrefois qu'à la condition d'être une, tandis que cette unité n'est plus indispensable aujourd'hui. Quelles que soient les circonstances, il faut se rappeler qu'une religion, comme un parti politique, ne vit que d'affirmations précises ; il lui faut un programme, si Ton peut oser dire» un drapeau portant des inscriptions flamboyantes, autour duquel tous les fidèles pour-
ront se grouper. Uae religion ne fera de prosélytes (ju'à la condition de publier ce qu'elle est et ce qu'elle veut ; on ne fonde pas une religion sur des doutes, sur des négations ou des h peu près. C'est là le grand reproche que Ton peut adresser aux libéraux, dont les rangs sont assez flottants pour permettre l'entrée de philosophes, qui parfois n'ont plus gardé que de vagues souvenirs religieux. Prenons garde en voulant donner de l'air au vieil édifice religieux de nos pères, en nous efforçant de l'accommoder à tous les besoins de Tâme moderne, de le jeter bas et de nous ensevelir sous ses ruines. Notre Église ne peut pas être une école ouverte à tous les vents. Du haut de la chaire ne doit tomber dimanche après dimanche que le même enseignement religieux; et il y a quelque chose de choquant à penser que dans certaines villes les théories les plus diverses et même les plus contradictoires sont énoncées devant le même public, si bien qu'il est des semaines où l'on doit se priver de mettre les pieds dans son temple. La diversité ainsi comprise est une cause de mort; et si la Bible a été donnée à l'homme par Dieu pour qu'il en fasse un examen personnel, cette étude de chacun ne peut pas aller jusqu'à déchirer des livres sacrés les meilleures pages. Une Église est une société de fidèles ayant les mêmes croyances: ceux qui ne veulent pas partager ces croyances, fondées sur la Bible, formulées dans la confession de foi, confessées par les réformés de France, sont absolument libres ; mais qu'ils se séparent; qu'ils suivent leur chemin; entre eux et nous il ne saurait y avoir rien de commun (i).
(1) A cette époque, les représentants les plus autorisés de la foi orthodoxe furent M. Encontre, d'abord doyen de la
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Nous sommes à la veille de la Révolution de 1848 ; et nous pouvons mesurer d'un coup d'oeil le chemin parcouru depuis Fédit de tolérance. Au point de vue politique, Tesprit protestant n'a guère changé, en ce sens que nous avons vu les réformés accepter volontiers le retour des Bourbons, et prendre sous Louis-PhiUppe une part importante dans la direction du gouvernement lui-même. Estce à dire pour cela que leurs idées sur la royauté absolue, comme on l'entendait au siècle précédent, soient restés les mômes, et qu'ils se seraient prêtés désormais, comme jadis, au bon plaisir du souverain ? Évidemment non ; ils ont pris leur large part de ce mouvement progressif qui, même sans la secousse de 1789, devait transformer les trônes des rois, et reléguer à l'état de souvenir pour la plupart des États de l'Europe les procédés anciens de gouvernement. Leur conception de la royauté, pour eux comme pour les autres Français, est à coup sûr très moderne ; mais ils ne sont pas des jacobins qui entendent faire table rase du passé, et construire à l'aide de théories humanitaires un monde nouveau. Ils sont encore les fidèles soutiens du Roi ; car la première République ne leur a pas été plus clémente qu'aux catholiques ; et ceux d'entre eux qui ont traversé les jours mauvais de la Terreur ne peuvent en avoir perdu le
Faculté des sciences de Montpellier, et puis doyen de la Faculté de théologie de Montauban ; c'était l'orthodoxie rigide, sévèrement attachée aux dogmes et à ses formules consignées dans les confessions de foi. Les libéraux avaient pour chef M. Samuel Vincent. C'était le sentiment religieux préféré à la doctrine, c'était le christianisme considéré comme un esprit et une vie plutôt que comme un ensemble de faits et de vérités révélées, nous dit M. Bonifas, p. 702, Histoire des Protestants,
ibO L'ESPRIT PROTESTAIT.
souvenir. Ce sont en général des hommes de gouvernement ; ils aiment 1* autorité qui réprime les désordres de la rue et une sage liberté qui tempère ce que Tautorité pourrait avoir d'excessif. Dès lors que la liberté de leur culte et Fégalité civile leur sont rendues, ils se déclarent satisfaits ; et leur dévouement est acquis au monarque qui les laisse en repos.
Mais au point de vue religieux le changement est plus grand. Nous avons vu que des théories nouvelles se sont fait jour (1), qu'un parti nouveau s'est formé au sein du protestantisme, ou plutôt s'est détaché de lui. Les divergences peu importantes au début vont s'accuser chaque jour davan* tage ; c'est le propre des polémiques d'éloigner, au lieu de rapprocher; pas plus en religion qu'en poli* tique, on ne ramène ceux que l'on combat par des arguments ; les discussions ont au contraire pour effet d'accentuer les opinions et de mettre en reUef les divergences. Ces tendances religieuses nouvelles auront leur répercussion sur les opinions politiques d'un grand nombre de protestants. L'esprit d'indépendance absolue en matière de religion amènera chez eux le même esprit d'indépendance en politique : et nous allons voirpoindre l'esprit jacobin(2), dont l'épanouissement se manifestera plus tard de façon si frappante chez ceux des protestants qui, rompant avec le passé, auront brisé à la fois leurs traditions religieuses et leurs traditions politiques. Libre-penseur en religion, radical en politique,
(1) La mode était aux religions nouvelles; le saint-simonisme, le fourriérisme, etc.
(2) Ce qu*est Tesprit jacobin, M. Taine Ta dit de façon magistrale, dans ses OHgines de la France contemporaine^ t. V, chapitre !«'.
ennemi de toute supériorité et de toute autorité qui ne sera pas la sienne, merveilleux désorganisateur de toutes les choses saintes et respectables, tel sera l'homme nouveau.