CHAPITRE VI
Les protestants à la fin du xix* siècle. — L'affaire Dreyfus. — La lutte antiprotestante. — Georges Thiébaud. — Ernest Renauld. — Le Nationalisme (1897-1900).
Un des promoteurs de la campagne antiprotestante en France a été M. Georges Thiébaud. Journaliste de grand talent, il a dans de nombreux articles traité cette question brûlante, qu'il a développée plus longuement dans une série de conférences (1). Ses arguments ont été repris par M. Ernest Renauld dans deux livres, le Péril protestant et la Conquête protestante, parus l'un en 1899, l'autre en 1900. Disons tout de suite que ces deux livres, qui pouvaient être dangereux pour le protestantisme français, n'ont eu aucune portée, tant ils sont mal écrits, exagérés, inexacts et inutilement injurieux. 11 était facile à un auteur de talent et de sang-froid de porter au protestantisme français des coups terribles ; l'auteur avait pour lui l'opinion publique, et toutes les apparences d'une bonne cause ; bien documenté, modéré dans ses termes, châtié dans son style, et rejetant les opinions excessives, il pouvait faire œuvre utile, salutaire même; peut-être personne ne lui aurait-il répondu I A M. Renauld au contraire les réponses n'ont pas manqué ; car il y a dans ses livres des erreurs si grossières, des affirmations si audacieuses que les vérités qu'ils
(1) Voir notamment sa conférence rapportée dans la Libre Parole^ des 23 et 24 mai 1895.
renferment n'ont pas surnagé ; l'ivraie a étouffé le bon grain, et le tout a été jeté au feu. On n'a pas même pris la peine de lire ces livres avec attention : en les ouvrant au hasard, on a vu d'un simple coup d'œil qu'ils n'avaient pas été faits sérieusement; et on a passé outre.
Ârrétons-nous cependant, et faisons à ces livres l'honneur d'une réponse, qui n'a pas été faite encore. Nous ripostons à M. Renauld par ce coup droit : « La plupart des hommes que vous étiquetez protestants pour consolider votre thèse ne sont pas des protestants : ce sont des libéraux, issus de souche protestante peut-élre, mais ayant oublié leur origine, des francs-maçons nés protestants ou catholiques, ou de vagues déistes, quand ce ne sont pas des athées. Alors, que peuvent bien prouver vos livres contre les protestants? vous vous êtes trompé de porte !»
Et pourtant il y a du vrai dans les attaques de M. Renauld. Essayons de dégager cette part de vérité, en analysant quelques chapitres, ce qui n'est pas très facile, car l'auteur n'a pas nettement sérié ses questions, et il passe avec une extrême facilité d'une idée à une autre, pour les reprendre ensuite à nouveau dans le même désordre.
Le premier reproche que M. Renauld adresse aux protestanis, c'est d'occuper un trop grand nombre de places dans les lycées et facultés, dans l'administration, la magistrature, les finances et les fonctions électives — il ne parle pas de l'armée. — « Les protestants, dit- il, sont au nombre de 650000, d'après leurs statistiques, sur 38 millions de Français; ils ne devraient donc occuper qu'une place sur 60. » M. Renauld exagère le chiffre des véritables protestants français, ils sont à peine 400000. Mais
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son argumentation n'en est pas meilleure. IJ n*est pas possible d'admeltre qu'à notre époque, en France, la question de religion puisse avoir une influence quelconque sur la nomination à une fonction publique (1). Ce serait nous ramener de plus de cent ans en arrière ; ce serait créer, chose moni5trueuse, plusieurs catégories de Français. L'erreur de M. Renauld, celle de M. Thiébaud et de tous ceux qui ont entamé la campagne antiprotestante vient de ce qu'aucun d'eux ne connaît les protestants, ne sait ce qu'ils pensent, ce qu'ils croient, ce qu'ils veulent. Et parmi tous les noms dtés par eux nous aurons à faire des éliminations telles, que l'argument lui-même sera emporté par la suppression du fait qui l'étayait. Si nous démontrons, en effet, qu'il n'y a, pour ainsi dire aucun véritable protestant (au sens où il faut entendre ce mot) parmi les hommes visés, que restera-t-il de la thèse? Rien, ou a peu près rien.
Tout d'abord, y a-t-il une question protestante? M. Renauld répond : on ne s'en doutait guère jusqu'ici; et pour preuve il mentionne que le congrès de la démocratie chrétienne réuni à Lyon en 1896 n'en a môme pas parlé. Peut-être ce congrès a-t-il eu une vue plus juste que celle de M. Renauld. La vérité, c'est qu'il ne devrait pas y avoir de question protestante; car les protestants ne sont pas assez nombreux en France pour mériter qu'on s'occupe tellement d'eux. Il y a une question juive, il y a une question maçonnique, et si l'on veut même une question libérale : toutes trois connexes d'ail-
(1) Henri IV avait déjà dit : « Je veux qne ceux de la religion vivent en paix en mon royaume, et soient capables d'entrer aux charges^ non pas parce qu'ils sont de la religion^ mais d*autaut qu'ils ont été fidèles serviteurs à moi et à la couronne de France. « F. Puaux, t. IV, 162-166.
leurs, car les juifs, et les francs-maçons, auxquels sont venus se joindre des libéraux, rationalistes et matérialistes de toute provenance, paraissent avoir lié partie commune et constitue ce qu'on a appelé, non sans raison, la triplice de Vintérieur. Les protestants^ au contraire, en tant que protestants, ne se sont jamais groupés à notre époque en vue d'une action commune. Nous pouvons parler ici au nom d'un grand nombre de nos coreligionnaires, et dire ce qu'on ne sait pas, et ce qu'il faut que l'on sache en France : Nous protestants français nous ne sommes pas anticatholiques; on ne verra pas notre main dans cette guerre sans merci faite par nos gouvernants aux idées religieuses ; nous avons protesté contre les lois scolaire et militaire, contre tous ces projets qui ont pour but, avoué ou non, la ruine des établissements religieux, parce que nous sentons très bien que derrière les idées catholiques que l'on vise, ce sont aussi les idées protestantes, ce sont, en un seul mot, les idées chrétiennes que l'on atteindrait du même coup et que l'on détruirait, si la religion chrétienne n'était intangible, parce qu'elle est d'essence divine. Nous n'avons contre les catholiques aucune prévention, nous ne faisons entre les protestants et eux aucune différence; en eux tous nous ne voyons que des Français : nous avons le plaisir de compter parmi les catholiques des amis fidèles. Loin de nous la pensée que des guerres de religion puissent nous menacer. Les idées d'aujourd'hui ne sont plus, Dieu merci, celles d'il y a trois siècles, et puis, fautil le dire, les guerres de religion ne sont possibles qu'aux époques de foi, et de nos jours la foi n'est pas assez grande dans les masses populaires. Nous ne craignons plus les jésuites, pas plus que le loup-
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garou ou Barbe-Bleue. Qu'il y ait encore des fanatiques dans les deux camps, c'est possible; mais ils ne peuvent à coup sûr constituer un danger ; qu'il y ait eu dans des questions récentes des pasteurs qui aient pris une attitude de combat, qu'importe, les uns étaient des pasteurs libéraux : ils nous sont étrangers; les autres étaient des orthodoxes, soit ; mais nous n'hésitons pas à leur dire qu'ils ont été emportés par un zèle de mauvais aloi, qu'ils sont sortis de leur rôle, qu'ils n'ont pas à s'occuper des questions d'ordre temporel, que leur mission est plus haute et plus sainte ; et d'ailleurs ils ont été désavoués par do nombreux laïques. 11 ne devrait donc pas y avoir de question prolestante. Ce langage catégorique ne doit étonner que ceux qui nous connaissent mal.
M. Renauld se défend de vouloir rallumer des questions religieuses mal éteintes, — il veut simplement, dit-il, réclamer pour les catholiques une place au soleil. L'argument est-il sérieux? De quoi s'agit-il dans ces livres, sinon de questions religieuses? Nous voyons à tout propos revenir cette phrase, formulée en axiome, les religions sont des races. C'est vrai en ce qui concerne les juifs, pour qui race et religion se confondent ; mais pour les protestants, rien de plus faux. Peut-on sérieusement soutenir que les protestants de France ne sont pas de race française (1)1 Ne sortentils pas de familles catholiques au début du xvi® siècle, et dans les mêmes familles n'y a-t-il pas des membres appartenant à la religion catholique et à la religion protestante? Les Autrichiens qui sont
(1) 11 s'agit, bien entendu, de la majorité d'entre eux. H faut mettre à part les nouveaux venus en France, qui peuvent être d'origine étrangère : Allemands, Suisses, Italiens, etc.
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catholiques, sont-ils de même race que les Italiens, catholiques eux aussi! Ne sont-ils pas plutôt de môme sang que les Allemands, qui pourtant sont protestants ? Laissons donc de côté ces prétendus principes qu'on énonce seulement sans prendre la peine de les démontrer : ce qui est plus rapide et plus facile.
Alors^ s'il ne peut pas être question de race entre catholiques et protestants, c'est bien une question religieuse qu'entend poser M. Renauld, qui n'hésite pas à faire appel aux passions mau< vaises. Il réclame des places pour les catholiques. A supposer que les protestants occupent en France un chiffre de places absolument hors de proportion avec leur nombre, on pourrait dire à M. Renauld : C'est une revanche, une compensation à toutes les exclusions qu'Ds ont subies pendant trois siècles ; ils ont été à la peine ; n'est-il pas juste qu'ils soient maintenant à Thonneur ? Mais le fait en luimôme n'est pas exact. Non, il n'est pas vrai que les protestants occupent en France une situation privilégiée ; et voici l'argument sans réplique : Prenez un à un les noms cités par M. Renauld ; vous y verrez des catholiques — et ils sont nombreux : ce qui prouve la facilité, que l'auteur s'est permise dans le choix de ses arguments; — vous y trouverez surtout des libéraux. Aussi ses listes de fonctionnaires ont beau s'emplir de noms choisis à tout hasard, c'est une statistique de fantaisie qui ne peut rien démontrer.
Nous touchons ici au nœud de la question.
M. Renauld constate que les protestants sont tout spécialement protégés par le gouvernement actuel, pour lequel il a lui-môme peu de sympathies; aussi charge-t-il les protestants de tous les méfaits
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du gouvernement et de la République. Si M. Renauld nous concède que par protestants il entend les libéraux, nous serons volontiers de son avis. Il nous parait indiscutable que les libéraux sont en grande faveur à cette heure, et la Uste serait longue des préfets, magistrats, fonctionnaires de tout ordre qui appartiennent à ce parti religieux, dit parti libéral. Oui ces gens-là sont républicains, sectaires au point de vue politique, radicaux et socialistes, au besoin, francs-maçons même, s'il le faut, ambitieux, remuants; ils attirent les regards parleur activité tapageuse ; ils détiennent l'assiette au beurre, et n'entendent pas la lâcher; ils sont en quelque sorte le gouvernement actuel, et c'est en partie à eux que l'on doit toutes ces lois mauvaises contre lesquelles nous protestons. Oui ce sont les alliés des francs-maçons, des athées ; pour eux, qui se réclament cependant d'une religion, faire la guerre à la religion catholique leur parait chose naturelle, nécessaire même — et beaucoup considèrent cette œuvre de destruction comme un devoir. — Mais encore un coup, ce ne sont pas là des protestants (1), et M. Renauld s'est trompé de titre à ses livres. Pour être dans la vérité à ce point de vue, il devait intituler ses livres : « Le péril libéral, la conquête libérale »'; et beaucoup de protestants auraient marché avec lui ! Aussi, mal gré cette équivoque, nous excuserons les livres de M. Renauld, et nous lui saurons gré d'avoir soulevé cette question, ne serait-ce que pour avoir donné
(I) M. Renauld considère-t-il M. Hyacinthe Loyson comme un catholique ; il se réclame pourtant de cette qualité. Et les nouveaux catholiques de Genève, qui ont rejeté la suprématie du Pape, ont-ils encore droit au titre de catholiques? Évidemment non.
in L*ESPRIT PROTESTANT.
roccasion d'en préciser exactement les termes.
Il n« convient pas de s'arrêter longuement sur le chapitre du Péril protestant ^ dans lequel l'auteur apprécie les origines de la Réforme — parlant avec dédain de cette religion nouvelle. Les réformateurs français — nous n'avons à nous occuper que de ceux-là — ont eu la volonté non pas de créer une religion nouvelle, mais de reprendre à sa source la religion chrétienne elle-même, celle des premiers apôtres; et toutes les insultes et les calomnies que M. Renauld jette sur les réformateurs, et sur Calvin en particulier, sans doute parce qu'ils ont réussi, ne peuvent que faire douter de lasûreté de ses recherches historiques. A M. Renauld si mal documenté il est trop facile d'opposer, non pas seulement les historiens protestants, mais les historiens catholiques, les Florimond de Rémond, les Papyre Masson, les Etienne Pasquier, les Bossuet, tous adversaires de la Réforme, qui n'ont pas hésité à rendre hommage à la morahté, à la probité et au génie de Calvin, et le pape Pie IV qui disait à ses insulteurs : « Taisez- vous, aveugles, celui que vous insultes est le même que celui dont j'ai dit en apprenant la mort: Ce qui a fait la force de cet hérétique, c'est que l'argent n'a jamais été rien pour lui ; avec de pareils serviteurs je serais maître des deux rives de l'océan (1). »
Il nous tarde d'arriver à la partie essentielle du livre de M. Renauld, c'est-à-dire au chapitre 111 (2), dans lequel il parle du patriotisme des protestants.
(1) Archives dé Turin. Lettres romaines et citations de Cardiani et Gabriel, Histoire de VÉglise de Genève, t. l®', p. 535, cités par Franck Puaux dans son Histoire de Calvin^ p. 176.
(2) Le Péril protestant, chap. 3.
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Pour établir que les protestants sont des antipa* triotes, M. Renanld remonte jusqu'à Condé et Coligny qu'il accuse d'avoir livré le Havre aux Anglais, en retour de l'appui que ceux-ci prêtaient aux armées huguenotes. Le fait serait-il exact, il faut un certain courage à un auteur catholique pour jeter ce reproche à la face des protestants, alors que les catholiques dont les principaux meneurs, de la Ligue étaient des étrangers, se sont adressés maintes fois h l'Espagne pour.oiMr à son roi la couronne de France, et par des traités secrets lui proposer la Basse Navarre et le Béarn, en même temps qu'ils livraient au duc de Savoie la ville de Turin. Ce sont là des faits historiques indiscutables (1). La remise du Havre, au contraire, est contestée; des travaux récents ont permis d'établir avec certitude que Coligny était resté étranger à ces négociations, et qu'aux termes du traité de Hamptoncourt (20 septembre 1562) il s'agissait non d'une cession ou d'une vente du Havre, mais d'une simple occupation de cette ville au point de vue stratégique et par les forces réunies des Anglais et des huguenots. Que les Anglais, manquant à la parole jurée, aient voulu plus tard conserver le Havre, c'est entendu ; mais ce qui est non moins certain, c'est que les protestants se joignirent aux catholiques, et que leurs forces réunies reprirent cette ville aux Anglais (2). Nous nous sommes déjà expliqué sur cet appel à l'étranger: il fut profondément regrettable; mais aucun parti ne peut
(1) Henri Martin, Histoire de France, 1878, t. IX, p. 138, et p. 539-541.
(2) M. Weiss, dans le Siècle f numéro du 26 novembre 1899, et M. H. Messines dans son opuscule Protestants et Français^ p. 9, note 1.
en faire porter à l'autre l'entière responsabilité : ce fut le malheur des temps qui le fit naître, et l'esprit de tous à cette époque qui le toléra.
Puis c'est M. Guizot, qui est pris à partie. On lui reproche d'avoir humilié la France devant l'Angleterre dans l'affaire du missionnaire anglais Pritchard. Celui-ci qui, sous couleur de religion, excitait les indigènes de Taïti contre la France, avait été expulsé par l'amiral Dupetit-Thouars. L'Angleterre réclama avec menaces. Pour éviter des complications, Guizot demanda à la Chambre une indemnité pour Prilchard. Ce fut une faute; quel grand homme n'en a pas commis une I Mais ce qu'il faut voir, c'est le mobile qui inspira Guizot, son désir d'éviter une guerre avec l'Angleterre, et il ne faut pas oublier que les Chambres françaises votèrent cette indemnité de 25 000 francs, approuvant ainsi la conduite du ministre.
Est-ce à dire que Guizot manqua de patriotisme (1). Cette insulte ne saurait atteindre ce grand homme d'État et ce vrai protestant, qui pendant dix-huit ans a été le maître de la France, à qui il a donné le meilleur de sa vie, pour se retirer pauvre, alors que tant d'autres se sont enrichis qui n'ont fait que passer dans les ministères; si bien que, retiré après la Révolution de 1848, il fut obligé de se loger à un quatrième étage d'une petite rue de Paris, et reçut là le plus bel éloge d'un cathoUque, M. de Falloux, qui, montant son escaUer pour lui rendre visite, disait : « Mon respect pour Guizot grandit à chaque marche ».
Enfin on nous oppose une lettre adressée, le
(1) Que de ministres français ont cédé aux prétentions injustes de l Angleterre. Faut-il rappeler la triste évacuation de l'Egypte, et l'afifroat tout récent de Fachoda?
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5 décembre 1866, par le général Ducrot, alors gouverneur de Strasbourg, au général Trochu (1) : « Depuis quelque temps de nombreux agents prussiens parcourent nos départements de la frontière, particulièrement la partie comprise entre la Moselle et les Vosges ; Us sondent l'esprit des populations, agissent sur les protestants qui sont nombreux et beaucoup moins français qu'on ne le croit généralement, ce sont les fils et petits-fils de ces mêmes hommes qui, en 1815, envoyaient de nombreuses députations au quartier général ennemi pour demander quel' Alsacefttretour àla patrie allemande. » D'après Tenquète de Claude, chef de la sûreté en 1860, lors d'une visite que fit deMoltke à Mulhouse, cette ville était en fête, comme elle ne l'avait pas été à la suite de nos victoires d'Italie (2).
Si l'on veut se rendre un compte exact de l'état d'esprit d'un pays, il ne faut pas étudier les populations des départements frontières. Là le voisinage de deux nations, les changements successifs de nationalité de ces territoires qui appartiennent tantôt à l'un, tantôt à l'autre des deux riverains suivant les hasards de la guerre ou les clauses des traités, les pénétrations réciproques des deux pays par les mariages entre voisins, ont créé dans ces zones un état d'esprit spécial, où les préférences de certains ne sont pas toujours d'accord avec l'étiquette qui leur est imposée. Et il est fort possible, probable même, que des habitants de l'Alsace en 1815, en 1860 comme en 1866, aient manifesté leurs sympathies pour l'Allemagne. N'oublions pas d'ailleurs que les Alsaciens étaient Allemands sous
(1) Vie ffu général Ducrot, 2 vol. in-8o, Paris 1895, t. JI, p. 47, cité par la Lihre Parole du 13 mars 1898.
(2) Voir M. de Ghaudordy, V Europe en iSSO.
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Louis XIV et que beaucoup sont luthériens. Mais cela prou ve^t-il quelque chose contre les calvinistes qui ont été de tous temps Français. Et si le journal le Temps a pu, par une publicité criminelle, comme dit M. Renauld, indiquer au roi de Prusse la marche de l'armée de Mac-Mahon sur Metz — ce qui amena Tennemià nous acculer dans l'entonnoir de Sedan — il faut vraiment avoir bien peu d'arguments en main, pour souligner que le Temps est un journal protestant : singuliers protestants, en effet, que les rédacteurs de ce journal, parmi lesquels nous voyons des catholiques, des libéraux et des incroyants.
A M. Georges Thiébaud lui-même, nous voulons emprunter la conclusion de ce débat : « Je veux me rappeler aussi^ disait-il^ que deux des places qui n'ont pas capitulé en 1870-71 étaient commandées par des officiers protestants (1). » Contre le reproche de manquer de patriotisme, les protestants français s'élèvent avec indignation au nom de leur race elle-même, de leurs opinions et de leur attitude.
Il faut aller plus loin et rechercher comment a pu naître cette insulte jetée aux protestants; point de bases sérieuses à pareille attaque ; a-l-elle tout au moins pour elle quelques apparences?
Les protestants ont été persécutés au début de la Réforme, et plus tard sous Louis XIV et Louis XV ; beaucoup d'entre eux ont dû quitter la France pour se fixer à l'étranger; là ils se sont mariés, s^ns oublier leur patrie d'origine, mais en s'attachant à leur patrie nouvelle, qui les avait généreusement accueillis; de là des modifications dans leur état
(1) Ck)nférence de M. Georges Thiébaud, dans la Lt6re Parole^ des 23 et 24 mai 1895.
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d*esprit primitif, modifications rendues plus profondes chez leurs descendants, en sorte qu'à la fin du xviu^ siècle, quand une loi de l'Assemblée constituante a déclaré Français les descendants à un titre quelconque de religionniadres, qui retourneraient en France, on pouvait craindre que ces nouveaux Français n'eussent pas pour la France l'attachement séculaire de ceux qui n'avaient jamais été arrachés au sol national. Mais quel que fût leur état d'âme particulier, est-on bienvenu aujourd'hui à leur jeter un reproche à la face! Avaient-ils demandé à prendre le chemin de l'exil, ces malheureux qui ne pouvaient fuir qu'au prix des plus graves dangers, et lorsque le séjour sur le sol national leur était devenu intolérable ; que de larmes versées avant le départ, que d'irrésolutions, que de luttes avant le suprême arrachement (l). Mais l'opinion publique en France peut être rassurée, car il est exact de dire que ne sont rentrés en France, en vertu de cette loi de l'Assemblée constituante, que ceux qui étaient restés Français de cœur. Les autres, ceiix qui s'étaient imprégnés de Tesprit étranger sont restés étrangers; certains n'avaient gardé pour la France que des sentiments de haine — en sont-ils bien coupables — et ils ont eu l'occasion de les manifester pendant la guerre francoallemande ; n'a-t-on pas donné les noms d'un certain nombre d'officiers allemands, descendants de reUgionnaires français, qui ont eu le triste courage de se signaler par leur animosité contre les vaincus I Mais ceux-là n'ont jamais songé à devenir Français. Il faut ajouter que si le nombre des fugitifs a été
(I) M. Pierre Loli a mis en scène d'une façon très dramatique Texode de ces familles protestantes dans son beau drame : Judith Renaudin.
grand, plus grand encore fut le nombre des protestants qui, malgré la situation lamentable qui leur était faite, eurent l'énergie de se maintenir sur le sol national, montrant ainsi que leur attachement pour la France qui les méconnaissait, pouvait résister à toutes les persécutions. Peut-il y avoir une démonstration plus éclatante de la persistance et de la profondeur des sentiments français de la . grande majorité des protestants?
Les protestants se marient volontiers à l'étranger, dit-on encore : A ces mariages Us doivent cet esprit de cosmopolitisme qui a soulevé contre eux tant de colères. Si le fait est exact, il est regrettable : mais est- il exact ? N'oublions pas que si les protestants ne sont en France qu'une poignée. Ils y occupent pour la plupart une situation sociale élevée (il y a fort peu de gens du peuple parmi eux), et qu'à ce double titre de minorité et de minorité en vue, leurs actes sDnt connus et commentés. On pourra citer des noms de protestants ayant cherché femme dans les pays voisins ; mais ce ne sera jamais qu'une exception, qui no pourra fournir un argument. Peutêtre auraient-ils une excuse dans leur petit nombre, ce qui ne facilite pas leurs mariages ; à notre sens, il faut laisser cette excuse aux souverains qui sont trop souvent des cosmopolites donnant ainsi un exemple déplorable, et applaudir à l'initiative du duc de Chartres, qui lorsque est venue l'heure de marier sa ûlle, la princesse Marguerite, n'a voulu pour gendte qu'un Français, le commandant de Mac-Mahon.
Dans cette discussion, il n'y a pas à tenir compte d'un certain nombre de néo-Français, venus de- l'étranger, surtout de TAUeniagne, à la suite de nos guerres récentes. Il est certain que ceux-là ne peu-
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vent pas avoir des sentiments très français; car pour être d'un pays, pour l'aimer passionnément, pour le comprendre pleinement et le défendre s'il le faut jusqu'au sacriflce accepté sans regret, il faut être né sur ce coin de terre, sur lequel de longues générations d'aïeux vous ont déjà précédé. Mais à qui la faute, si les Français d'hier ne nous comprennent pas? A nos lois sur la naturalisation; il ne faut point chercher d'autre cause. Sous prétexte que le chiffre de la population n'augmente pas en France, tandis qu'il croît à l'étranger dans des proportions inquiétantes pour nous, les gouvernements qui se sont succédé en France semblent n'avoir eu qu'une préoccupation : augmenter artificiellement le nombre des citoyens français; si bien que de nos jours notre législation peut se résumer en une phrase : est Français qui le veut, la porte est largement ouverte ; tout le monde peut y passer. Aussi a-t-on vu s'abattre sur notre pays une invasion autrement dangereuse que l'invasion des armées étrangères ; sous le couvert de la loi, des individus qui n'avaient aucun sentiment français, aucune affection pour notre patrie, se sont installés chez nous comme en pays conquis. La France était un pays riche, c'était une mine d'or à exploiter ; les aventuriers n'ont pas manqué; il est venu des juifs, des protestants, comme des catholiques. Estce la faute des protestants de France? A coup sûr, non. Le résultat ne s'est pas fait attendre. Nous avons vu s'infiltrer en nous, comme un poison subtil, cet esprit de cosmopolitisme, contre lequel il fallait de toute nécessité réagir au plus tôt, et c'est ce qu'a tenté ce courant d'opinion, auquel tous les bons Français ont tenu à honneur de participer, le nationalisme^ véritable réveil de l'esprit
national. Nous commençons en effet à nous rendre compte que le nombre seul ne fait pas la force, et qu'il vaudrait mieux pour la France avoir 30 millions de Français seulement, que 38 millions d'habitants de tous genres et de tous caractères.
En un mot, le reproche jeté aux protestants de France de manquer de patriotisme n'est donc pas fondé.
Continuons cette triste revue des attaques dirigées contre nous. Dans son chapitre IV du Péril protestant^ M. Renauld traite la question de la propagande protestante. L'action protestante se manifesterait sous deux formes principales : révocation des fonctionnaires français qui ont le tort d'envoyer leurs enfants dans les écoles congréganistes, et assistance donnée aux missionnaires étrangers sur le sol français et dans les colonies, l'Algérie et Madagascar notamment. Sur le premier point, les protestants, dit-on, étant au pouvoir ont toutes facilités pour imposer leurs volontés; de là cette guerre faite aux congrégations et aux malheureux pères de famille, qui, se croyant Ubres, ont donné leurs préférences à des établissements d'instruction privés.
Nous nous sommes assez expliqué sur cette question; mais nous ne saurions assez répéter qu'il n'est pas vrai de dire que les protestants sont au pouvoir; tous les noms de hau^s fonctionnaires que l'on cite comme protestants ne sont pas protestants ; ils sont libéraux, francs-maçons, librespenseurs, etc. ; mais ils n'ont rien de commun avec la reUgion protestante, et on ne saurait les compter comme nôtres. Ce sont ces gens-là, politiciens de profession, remuants, ambitieux, à qid il fallait la République pour faciliter leur entrée en scène, et
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qui tentent de l'accaparer à leur profit; Us s'y retrouvent tous à la curée, quelle que soit leur origine, avec les mêmes exigences et les mêmes appétits; ce sont les délégués du Grand Orient; ils opèrent contre la vieille France, contre la religion, contre l'armée ; ils suppriment qui résiste, et donnent les places à qui les sert. Des protestants, ceux-là? Qui le croira sérieusement?
Le second reproche est plus fondé, et puisque l'occasion se présente, nous ne demandons pas mieux que de nous expliquer. Les protestants de France ne peuvent pas avoir la prétention de convertir la France à leur religion. La France est un pays catholique ; cette religion catholique est conforme à ses traditions, à son passé (1) et à son génie. La France restera calhoUque. Entendonsnous tout de suite sur ce mot : catholique ne veut pas dire clérical, ultramontain; n'oublions que la France est un pays libéral; qu'elle est religieuse, mais gallicane, et que les jésuites et leur esprit n'y seront jamais en faveur. Est-ce à dire que toute propagande religieuse devra être interdite aux protestants de France, parce qu'ils sont une minorité infime; non, certes. Toute religion doit avoir à cœur l'apostolat ; mais il y faut beaucoup de tact et de réserve ; et nous comprenons mal cette propagande, si elle s'adresse à des Français restés attachés à la religion catholique. Ils sont bien heureux ceux-là, d'avoir encore une religion; pourquoi les troubler dans leur quiétude? Que l'on s'adresse aux indifCérents, aux
(1) On peut même soutenir que la religion catholique avec la pompe extérieure de son culte était la seule religion accessible aux populations primitives des premiers siècles de Tère chrétienne et surtout du moyen âge.
athées, aux désespérés qui ne croient plus à rien, et la tâche est assez grande, car le nombre de ceux-là augmente démesurément. Mais qu'on laisse donc tranquilles ceux qui ont su garder les vérités chrétiennes, de peur qu*en les arrachant à leurs autels, on en fasse non pas des protestants, mais des libres-penseurs. 11 serait facile de citer des exemples de ceux qui, prêtres ou laïques déserteurs de la religion catholique, ne se sont pas arrêtés au protestantisme, mais Font franchi d'un bond pour aller grossir les rangs de la libre-pensée. Aussi avons-nous quelque appréhension deTCEuvre dite des prêtres convertis, qui ne doivent être admis dans nos rangs qu'après un long stage d'épreuve.
En tous cas, ce qui ne saurait être toléré, c'est la propagande en France de missionnaires protestants étrangers. S'il est vrai que la mission protestante de Trémel (Côtes-du-Nord), dirigée par M. Lecoat, soit soutenue par la société évangéUque de Genève, et dirigée par un comité uniquement composé d'Anglais, et dont le siège social soit à Londres (1), elle doit être combattue et supprimée.
Si M. Bernard de Perrot est sujet étranger, nous comprenons et ne pouvons blâmer la protestation des électeurs de la commune de Châteaugay, dans le Puy-de-Dôme (2); qu'il aille évangéliser ailleurs l Sa patrie lui offrira un champ d'action suffisant. Nous n'avons pas besoin, surtout en ce moment de crise nationale, que la présence d'étrangers sur notre sol soit une occasion de troubles et de désordres. Un Anglais, M. Mac-Ail, a fondé en France une mission populaire qui a eu pour but de
(1) Voir Agenda protestant de 1896, par Henri Gauthier» librairie Fischbacher, 38, rue de Seine, à Paris.
(2) Voir Libre Parole du 17 mars 1900.
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moraliser le peuple des faubourgs dans les grandes villes; œuvre excellente en elle-même, qui a fait beaucoup de bien ; mais nous ne saurions admettre qu'à V heure actuelle elle fût dirigée par des agents étrangers. En un mot, restons maîtres chez nous, et restons nous-mêmes ; ce qui ne nous empêchera pas d'admirer à l'occasion les étrangers, et de leur emprunter ce qu'il conviendra de faire nôtre. C'était Topinion de M. de Mahy, qui, le 21 janvier 1898, s'exprimait ainsi à la Chambre des députés : « On s'occupe beaucoup de ce qu'on appelle l'intrusion du pape dans nos affaires. Je suis anticlérical, ennemi de tous les cléricalismes. Je reconnais que l'ingérence d'un souverain étranger, fût-ce le pape, dans nos affaires peut froisser notre amour-propre, notre juste susceptibilité, et qu'il peut en résulter pour nous certains dangers intérieurs, môme certaines difficultés diplomatiques. Mais il ne faut pas s'hypnotiser sur un danger qui n'est que relatif, et détourner notre attention du vrai danger, l'intrusion dans nos affaires d'un clergé s'appuyant non pas sur une puissance spirituelle, mais sur des puissances temporelles qui ont intérêt à rabaissement de la France et dont Timmixlion dans nos affaires constitue, en ce moment surtout, un péril pour l'existence même de la patrie. »
Ceci nous amène à la question de l'ingérence étrangère dans nos colonies. En 1896, M. Pourquery de Boisserin disait dans son rapport sur le budget de l'Algérie : « Noire devoir est de signaler au gouvernement l'habileté avec laquelle, sous le couvert de missions protestantes, les méthodistes anglais, aidés de zélées diaconesses, font, en Algérie, une propagande antifrançaise. » Le 10 novem-
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bro 1896, M. Saint-Germain, député d*Oran, interpella le gouvernement et dévoila un certain nombre de faits graves, qui méritaient d'appeler l'attention du ministère; mais celui-ci avait d'autres préoccupations, dont la principale était de se maintenir en place. En vain, M. de Mahy, avec une énergie extraordinaire, parut plusieurs fois à la tribune, suppliant le gouvernement de veiller à la sécurité de nos colonies. 11 disait : « Les excitations des sociétés bibliques ont fomenté l'insurrection de l'Arménie, que les Turcs ont réprimée à la Turque ; prenez garde que Ton ne prépare l'insurrection de la Kabylie. » Ce cri d'alarme n'a malheureusement pas été entendu. Cependant il est un fait incontestable ; c'est que dans toutes les difficultés d'ordre intérieur ou extérieur contre lesquelles nous avons eu à lutter, nous avons trouvé la main de nos bons voisins, les Anglais; tout récemment encore, à la Martinique, le passage de missionnaires anglais avait précédé la révolte des noirs; disons mieux, l'avait préparée (i); et aujourd'hui les troubles du Touat, le soulèvement des tribus marocaines qui menace notre colonie d'Algérie ne sont que la conséquence de cette invasion de clergymens qui, sous le prétexte de vendre des bibles, parcourent notre colonie pour livrer aux Arabes de la poudre de guerre, et surtout pour leur donner de détestables conseils. On sait de quelle surveillance étroite les Arabes sont l'objet; U leur est défendu d'avoir des armes, défense que ces tribus guerrières supportent impatiemment. Or, les Anglais, dont on connaît l'esprit pratique et le
(1) Relire le discours de M. Duquesnay, député de la MartiDique, à la Chambre des députés (séance du lundi 26 mars 1900).
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génie accapareur, leur persuaderaient trop facilement que TAngleterre, maîtresse de leur pays, leur rendrait leurs armes et les traiterait en alliés plutôt qu'en vaincus; car Ton ne fera croire à personne que les missionnaires anglais, imbus de Tesprit de leur race, ne se préoccupent dans leur entreprise que des intérêts purement religieux de ceux qu'ils visitent. Non, mille fois non; les missionnaires anglais sont des agents de conquête; ils préparent le terrain aux armées d'invasion; voilà pourquoi il ne faut, à aucun prix, tolérer leur présence en Algérie.
A Madagascar, le danger des missionnaires anglais nous est apparu plus clairement encore. Sans entrer dans les détails des polémiques violentes qui ont éclaté entre certains journaux protestants, trop longtemps défenseurs des missions anglaises, et les publicistes cathoUques, nous pouvons à cette heure résumer ce débat, sur lequel la lumière est faite. Dans un article du Figaro du 29 novembre 1896, M. Grosclaude (un protestant), retour de Madagascar, où il était allé étudier sur place cette question brûlante, écrivait ces lignes significatives : a Certes les protestants anglais ont beaucoup fait à Torigine pour le développement de ce pays, mais par cela même le nom de protestant est et restera longtemps^ aux yeux des Hovas, synonyme d'anglais^ tandis que le catholicisme personnifie V action française. L'une des erreurs de M. Laroche est d'avoir méconnu ce principe. C'est aussi le tort de quelques pasteurs français arrivés depuis peu dans la colonie et qui avec un bon vouloir desservi par un tact insuffisant sont malencontreusement intervenus dans un certain nombre de circonstances, où un patriotisme
mieuY éclairé leur eût commandé de s'abstenir. ». Aussi les protestants vont-ils regretter amèrement le départ de M. Laroche. Sans se rendre compte des embarras qu'ils créaient au nouveau gouverneur, ils vont Tassaillir de récla*mations incessantes; et leurs adversaires, les catholiques en feront de mémo. Mais nos missionnaires, prenant le parti des missionnaires anglais contre les mis^ sions catholiques françaises, seront plus que les autres — sans le vouloir, c'est certain — des obstacles à la francisation de notre nouvelle conquête. Dans le Journal des missions évangéiiques de mai 1897, page 290, le pasteur Escande considérant comme un malheur la cession demandée par le général Galliéni aux missions anglaises de leur Collège et de deux autres écoles écrivait : « Que vous dirai-je ; je suis navré. Je me demande si tout cela n'est pas un vilain cauchemar. Nos frères anglais ne savent où donner de la tête. » Langage imprudent s'il en fût, car cette obstination à défendre les missionnaires étrangers laissait croire, en apparence, que nos missionnaires protestants français cherchaient à faire le jeu de l'Angleterre, alors surtout que la période de conquête n'était pas encore close. Écoulons la voix autorisée d'un protestant, qui n'est pas suspect de partialité pour les catholiques, et qui par sa situation était mieux placé que quiconque pour être bien renseigné, M. André Lebon: Cet ancien ministre des colonies a publié dans la Revue des Deux-Mondes des articles remarquables de bon sens et de modération (1), dans lesquels nous lisons : « C'est un axiome indiscuté auprès de la fraction la plus ardente du protestantisme français que M. La-
(1) Voir notamment livraisons des 15 mai et 15 juin 1900.
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roche avait succombé dans sa lâche sous le seul effet des attaques combinées « des tripoteurs, « des militaires et des jésuites, » (M. Lebon cite ici les termes d'une lettre d'un pasteur au directeur d'un grand journal de province ; nous regrettons de n'avoir pas retrouvé le nom de ce pasteur.) Le même gouvernement qui, durant le séjour de M. Laroche à Tananarive, avait été dénoncé par une fraction de l'opinion publique, de la presse et du parlement, comme se faisant le complice, conscient ou non, du prosélytisme calviniste et des menées britanniques, était couramment accusé par le parti adverse d'être le serviteur de la propagande catholique. Ni les uns ni les autres ne voulaient admettre que, strictement neutre en matière confessionnelle, il n'avait d'autre prétention que de plier les uns comme les autres au service du pays, et que des préoccupations très terre à terre peutêtre, mais fort impérieuses et radicalement extérieures au souci de l'au delà, commandaient sa conduite. Des deux parts enfin, l'on se faisait d'égales illusions sur la sincérité de la foi chez les indigènes, et l'on s'attachait plus, en fait de conversions, à dresser des statistiques qu'à conquérir des consciences. Le plus fâcheux était qu'on prenait au sérieux à Paris tout le bruit qui se faisait à ce propos dans l'île. Pasteurs, curés, jésuites, jouent ici le rôle le plus fâcheux et le plus ridicule qu'on puisse imaginer, dit une lettre privée de Madagascar, en avril 1897. Si les missions ont obtenu des résultats sérieux au point de vue de l' enseignement, il n'en est pas de même au point de vue religieux, quoi qu'elles puissent prétendre. Le Malgache n'a pas de convictions religieuses; il est simplement fétichiste au fond de son être; il change, de religion
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avec une facilité remarquable, au gré du dernier qui lui parle, d*une simple fantaisie même. »
Etplusloin: « La question religieuse à Madagascar était en réalité une question politique, et une question politique des plus complexes, parce qu'elle était à proprement parler internationale. Le fait brutal, inquiétant, était celui-ci ; parmi les protestants, il n*y avait ni un Français, ni un ami de la France ; anglais était l'argent, anglais le personnel, anglais l'enseignement. Au contraire, par la force des choses, bien avant qu'il eût été question pour nous d'occuper File, tous les éléments d'action française s'étaient groupés autour des catholiques, et l'on peut dire qu'aux yeux des indigènes, chacune des deux religions s'identiûait avec l'une des deux nations ».
Ces faits brutaux, indiscutables, les protestants français, tout au moins la fraction la plus ardente du protestantisme français, mal renseignée par ses missionnaires, n'a pas voulu les admettre. Elle s'est refusée à comprendre que les missionnaires anglais qu'elle soutenait, n'étaient en réalité que des agents politiques et commerciaux (Ij de TAngleterre qui depuis longtemps avait des vues sur Madagascar, et dont tous les efforts tendaient à combattre notre influence. Et si l'on peut faire
(1) Le rôle de la London Missionary Society notamment était si peu limité aux questions confessionnelles qu'en 1885^ après la première expédition française elle avait offert aux Malgaches de leur faire les avances nécessaires au paiement de riodemnité de guerre et de se charger de toas leurs services de perception d'impôts pour récupérer son argent. Une énergique intervention de la France avait été nécessaire pour empêcher cette combinaison d'aboutir. — Il est à remarquer que les parties les plus troublées de l'île ont été précisément les deux provinces où les missionnaires anglais avaient le plus d^adhérents, l'Emyrne et le Betsiléo (Journal des Missions, janvier 1877, p. 32).
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un reproche au général Galliéni qui a été un merveilleux organisateur, c'est d'avoir montré à l'égard des missionnaires étrangers une patience excessive. Pouvait-il tolérer par exemple les complots qui se tramaient sans relâche dans l'entourage de la Reine ? Les écoles protestantes où Ton n'apprenait que l'anglais, où les vertus et la puissance de l'Angleterre étaient enseignées comme un dogme ; pouvaient-elles subsister avec un pareil mode et un pareil programme d'enseignement ? C'eût été foUe de permettre de tels agissements. Au lieu de jeter à la porte de Madagascar ces missionnaires exotiques, — ce qui^eût coupé court à beaucoup de difficultés, — le général GalUéni a consenti à une série démesures transitoires, grâce auxquelles les mouvements de ces étrangers gênants sont enfin paralysés. On commence à voir clair dans cette affaire, même dans le milieu protestant français, et on rend justice aux hautes qualités de notre gouverneur général, qui a toujours ' ^nu la balance égale entre toutes les confessions, ne voulant admettre cependant que les querelles de missionnaires pussent être une occasion de troubles dans la colonie, et prêt à blâmer les autorités locales qui hésiteraient à réprimer immédiatement les fauteurs de désordre, h quelque confession qu'ils appartinssent (1). C'est ainsi que la reine Ranavalo fut exilée, non pas parce qu'elle était protestante, mais parce qu'elle conspirait contre la France. Aussi ce fut aux applaudissements de la Chambre des députés tout entière que, le 3 avril 1897, M. Pourquery de Boisserin rendit au général Galliéni un solennel hommage : « Cet homme est au-dessus des partis. 11
(1) Voir les termes de la dépêche ministérielle du 21 décembre 1896.
n*a qa*ane religion à Madagascar, la défense des Français^ du drapeau et de la patrie, et qu'un but, développer la prospérité de cette nouvelle terre française. »
Il est triste de constater après cela la façon dont Talmanach des missions évangéliques pour 1899 exposait le rôle de notre gouvernement colonial : « G*est un fait déplorable, mais constaté^ que le gouvernement colonial français est hostile à toute propagande religieuse entreprise par d'autres que par des Français. Plutôt que d'accepter dans son œuvre civilisatrice, le concours désintéressé {sic) des missionnaires américains ou anglais, il se fera le protecteur des jésuites, s'Us sont Français : c'est absurde, mais cela est ».
Le gouvernement, s'il agit ainsi, ne fait que son devoir en protégeant ses nationaux contre les étrangers, et le général Galliéni est vraiment dans son rôle quand il écrit à Mgr Cuzet le 16 février 1897 ^ « L'œuvre de patriotisme que vous poursuivez depuis de longues années à Madagascar a déjà donné des résultats dont la colonie a profité et vous est reconnaissante. »
Les protestants français ont donc joué dans cette question un rôle inquiétant. Qu'il nous soit permis d'espérer que, désabusés désormais (P, ils confesseront leur faute et reconnaîtront qu'il faut être
(1) Nous signalons avec plaisir que l'attitude des missionnaires protestants français s'est modifiée en ces derniers temps. Leurs yeux ont été ouverts : ils ont pu se rendre un compte plus exact du véritable rôle du général Galliéni et de la correction de son attitude. Les derniers numéros du Journal de* missions évangéliques se plaisent à lui rendre un hommage mérité; c'est donc une ère nouvelle qui s'annonce, et par suite c'est un argument de plus pour la cessation de la campagne anliprotestante.
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d'une extrême prudence dans les relations avec les étrangers. Nous sommes trop souvent dupes en France de noire générosité, nous prêtonsaux autres les qualités de désintéressement qui ont été de tous temps notre apanage ; hélas, les temps chevaleresques sont passés ; sachons nous défendre, car on nous menace de toutes parts : si les protestants de France ne sont pas assez nombreux et assez riches pour soutenir leurs missionnaires à Madagascar, qu'ils les retirent; mais, de grâce, qu'ils ne donnent pas leur appui à Tœuvre antifrançaise des missionnaires anglicans.
M. Ernest Renauld traite ensuite une importante question: les Protestants et l'Université I Justes en elles-mêmes, les critiques de l'auteur ne portent pas cantre les protestants : c'est ce qu'il est bien facile de démontrer.
S'il est un principe qui devrait s'imposer à tout esprit non prévenu, ce serait à coup sûr la liberté absolue de l'enseignement; chaque père de famille restant le maître de choisir pour ses enfants tel instructeur qu'il lui plaira, TÉtat se réservant seulement de tracer les programmes d'enseignement et de conférer les titres universitaires. On peut admettre que rÉtat se fasse lui-même instituteur, et concurrence ainsi, avec tous les avantages dont îl dispose,les établissements libres; mais à la condition toutefois que les établissements de l'État ne jouiront pas d'une situation privilégiée. L'enseignement dé l'État sera nécessairement laïque, dans un pays où plusieurs religions coexistent; et l'on ne pourrait qu'approuver un système de neutralité parfaite, dans lequel l'instituteur laïque n'aurait à s'occuper que de développer l'intelligence de l'enfant, tandis qu'à côté de lui, le prêtre instruirait son âme.
Malbeoreusement Técole neutre est impossible (1) ; dans tout enseignement on ne peut pas passer Dieu sous silence ; aussi Técole laïque est-elle devenue une école d'athéisme ; la neutralité a fait place à une hostilité déplus en plus ouverte contre toute idée religieuse : le prêtre est devenu un adversaire, un ennemi dont il fallait paralyser l'influence sur Tesprit de l'enfant ; de là, ce malaise qui pèse sur notre pays, cette lutte ardente entre l'esprit franc-maçon qui souffle à l'école laïque, et l'instinct profondément religieux de notre race, qui se rebelle et ne veut pas mourir.
Dans cette mêlée, M. Ernest Renauld, signale la part prépondérante prise par trois personnages, qu'il intitule protestants^ MM. Buisson, Steeg et Pécaut. Écoutons parler ce dernier, inspecteur général de l'instruction publique ; en 1894, il disait dans son rapport à M. SpuUer :
« Je forme le vœu que la France, sous les auspices de la libre-pensée, et non plus de l'autorité dogmatique, retrouve le sens et la saveur de l'antique tradition chrétienne depuis longtemps et de plus en plus oubliée. » 11 ne cessait de répéter : « L'œuvre de réforme qui a échoué au xvi° siècle par voie ecclésiastique, il faut l'accomplir par voie scolaire. » N'oubUons pas qu'il disait en 1864, dans son livre de l'avenir du théisme chrétien (pages 200-201). « Parlons vrai, nous sommes d'une autre Église que les plus modérés des orthodoxes chrétiens ; entre ces deux tendances dignes de respect l'une et l'autre, il n'y a aucun moyen de s'entendre dans
(1) Dans le Radical, M. Maret s'exprime ainsi : « La neutralité est un mot vide de sens. On ne peut pas être neutre, quand on n'est pas un imbécile, et lorsqu'on a une opinion, on ne peut pas ne pas l'exprimer. »
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Fenceinte d'une même Eglise », et il engageait les libéraux à foncier une Église nouvelle. Dès lors, nous pourrons êtr« surpris après ces paroles si nettes et si catégoriques de voir le même personnage rechercher suivant son expression l'antique tradition chrétienne et déplorer qu'elle fût de plus en plus oubliée. U ne devait certes pas la retrouver, car il lui tournait le dos, La tradition chrétienne n'a jamais été libérale, et M. Pécaut, — il le reconnaissait lui-même, — n'a jamais été un protestant. Le journal le Temps est obligé d'en convenir dans l'article nécrologique qu'il vient de lui consacrer : « Un livre intitulé Christ et la conscience (1859), marqua sa rupture avec la tradition orthodoxe des Églises réformées et fit scandale. Pécaat ne se libérait pas seulement de l'autorité de la Bible; il écartait encore celle du Christ dont il mettait en question la divinité et la sainteté. Il arrivait ainsi à une religion personnelle, exclusivement morale^ indépendante de toutes formes extérieures, qu'il formula d'une façon lumineuse dans le théisme chrétien (1870) ». Il faudra donc désormais travestir le sens des mots pour appeler protestants ceux qui professent de pareils sentiments. Or, l'observation qui vient d'être faite sur M. Pécaut, s'applique à la généralité des autres soi-disant protestants î qui partageaient en matière religieuse les mêmes idées imprécises et flottantes, n'avaient pas plus que lui une foi positive, en un mot, n'étaient pas plus protestants que lui.
Quelle va donc être l'impulsion que ces directeurs vont donner à Tinstruction de la jeunesse française, soit à l'école normale supérieure, soit dans les lycées de TEtat, les écoles de Sèvres et de Fontenay-aux-Roses, et jusque dans les écoles com-
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munales, sur lesquels leur autorité s'étendait et leur inQuence se faisait sentir? Sera-ce une influence à tendances protestantes, comme M. Renauld et bien d'autres après lui se plaisent à le répéter ? Evidemment non. Quand il s'agit de former l'intelligence de ses élèves, un directeur d'école peut-il inculquer à ses auditeurs des idées qu'il n'a pas ? Or nous connaissons à merveille les idées que M. Pécaut n'avait pas, et ce n'est que par un étrange abus du sens exact des mots, que M. Steeg a pu dire (l), à la veille d'entreprendre, sous la direction de Jules Ferry, l'œuvre de la laïcisation : « Je me sens plus que jamais, à travers tout cela et en tout cela, pasteur protestant. » Ces deux derniers mots sont à coup sûr ironiques ; c'est libre-penseur, que M. Steeg a voulu dire.
Cela est si vrai que le programme mis en œuvre n'a pas été un programme religieux, mais un programme franc-maçon, c'est-à-dire antireligieux. Est-il besoin de longs développements pour mettre à nu l'esprit qui a dicté la laïcisation (:2). Ce sont les mêmes hommes qui président aux destinées de Imstruction ofûcielle en France et dans les couvents maçonniques. Écoutez-les (3) : « Propageons autour de nous Y inutilité et surtout la mal f aisance du dogme de toutes les religions. Comme nos aînés
(1) D'après la Libre Parole, numéro du 2 août 1900.
(2) Buissou disait : « (Kenauld, p. 311) un uniforme est une livrée; et toute livrée est ignominieuse; ceiie du magistrat et celle du soldat, celle du magistrat et celle du laquais; quand vous aurez habitué l'enfant à dire cela, vous aurez fait faire un pas à Topinion » Buisson s'en est défendu; mais il a été obligé d*ayouer le propos en s'excusaut sur sa Jeunesse, et en disant que c'était alors le ton régnant (Discours prononcé à Genève, à la fin de TEmpire).
(3) Programme de la loge de Grenoble au mois d'août
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les sahs-culottes de la grande Révolution, nous nç laisserons pas debout comme monuments d*art les EgUses et les couvents ; sans croire commettre un sacrilège, nous y porterons le fer et le feu ». Leur devise n'est-elle pas en effet : Ni Dieu, ni maître. Quant à leur insolence elle est sans bornes : « Supposer qu'on pourrait fermer nos temples sous la République, c'est là une idée que nous ne pouvons pas avoir » (1). Depuis longtemps déjà les francs-, maçons marchent à la conquête de la France, et se flattent d'y arriver. « Si la maçonnerie veut s'organiser, disait-on déjà en 1890 (2), je dis que dans dix ans d'ici, elle aura emporté le morceau et que personne ne bougera plus en France, en dehors de nous. » Hélas, la sinistre prédiction parait à la veille de se réaliser.
Les résultats de Imtroduction de cet esprit nouveau dans l'éducation des enfants de notre pays ont été déplorables. La jeunesse des écoles ne respecte plus rien ; pour elle, plus de religion, c'est de la superstition; plus d'autorité légitime, chacun est son maître; plus de morale, c'est gênant; plus d'espérance, c'est une chimère. Mangeons etbuvons, car demain nous mourrons.
La religion, c'est-à-dire la foi positive et précise, ce frein puissant capable d'arrêter l'essor des passions mauvaises, est battue en brèche par ceux qui ont mission d'instruire les jeunes, bafouée dans les livres et dans les journaux, passée sous silence dans tous les discours ou les actes du gouvernement. Alors tout est permis; et c'est ainsi que nous
(1) C. R. G. 0. 20-25 septembre 1897, cité par Goyau, La Franc-Maçonnerie en France ^ p. 153.
(2) Bulletin du Grand-Orient^ août-septembre, 1890, Goyau, Ij^ Franc. 'Maçonnerie ^ p. 500-501.
voyons bouillonner toutes les haines, toutes les convoitises, tous les appétits. Aussi la criminalité, cette pierre de touche de l'éducation morale d'un peuple, augmente-l-elle dans des proportions menaçantes : de 13593 en 1841, le nombre des crimes est passé en 1891 à 36484 (1); et le nombre des criminels de seize à vingt et un ans croit d'année en année. « C'est dans la jeune génération que le parti collectiviste trouve surtout ses adhérents », disait M. Delassalle, adjoint au maire de Lille, dans une conférence à Roubaix, le 19 octobre 1896 : ce qui n'a rien d'étonnant, le parti collectiviste ne parlant jamais à ceux qui les écoutent que de leurs droits, }dJXidS& de leurs devoirs. Le devoir, l'honneur, le dévouement, le sacrifice, on y croyait autrefois, on vivait de ces mots, et on mourait pour ces idées ; maintenant tout cela est allé rejoindre les vieilles lunes.
Les protestations n'ont pas manqué, Dieu merci; et la faillite de l'enseignement officiel a été proclamée par ceux-là mêmes qui avaient mission d'enseigner. Signalons en tête celle de M. le pasteur Lichtenberger, doyen de la faculté de théologie protestante de Paris ; il écrivit sur les résultats de l'enseignement un rapport mécontent : « La conscience française, disait-il, est rétive à cette philosophie volontairement imprécise. » Dans une enquête récente, les avertissements n'ont pas manqué à nos gouvernants : « La banqueroute de l'enseignement officiel est avouée », disait le même professeur. « Les leçons de morale ne disent rien, ni à l'intelli
(1) La Revue des Deux-Mondes, dans son numéro du 15 janvier 1898, mentionne que sur 100 enfants détenus à la Petite-Roquette, Tècole congréganiste n'en fournit que 11, tandis que Técole laïque en donne 87.
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gence, Diàla volonté, ni au'cœur, éciivaitrinspecteur de Ghambéry » et les témoignages se sont succédé tous aussi accablants. Qu*ont fait nos gouvernants? Ils ont fait déposer par leurs amis et s'efforceront de faire voter par les Chambres un projet de loi aux termes duquel tous ceux qui n'auront pas été instruits dans les établissements de l'État ne pourront prétendre à aucune fonction publique. Nous aurons ainsi des catégories de suspects.
En attendant cet heureux temps, les pères de famille protestants qui ne veulent pas que leurs enfants mettent les pieds dans une école laïque, se trouveront souvent dans un cruel embarras. Les catholiques ont la bonne fortune de compter partout à leurs portes des établissements religieux. Pour nous, passe encore dans certaines grandes villes; à Montpellier, notamment, les protestants ont créé des écoles religieuses, où ne sont admis, bien entendu, que des protestants, pas des libéraux. Mais dans les petits viïlages, où les ressources manquent, le problème devient insoluble. Si nos grands-pères protestants revenaient, nous imaginons quel serait leur désespoir de ne plus retrouver dans beaucoup de villages des Cévennes leurs écoles communales protestantes.
Mais, encore un coup, à qui la faute? Aux francsmaçons, aux libéraux, aux juifs, à tous les ennemis de l'idée chrétienne, à ceux qui nous gouvernent actuellement ~ mais pas aux protestants. Désormais l'équivoque n'est plus possible pour les gens de bonne foi; et nous mettons au défit de signaler dans l'œuvre mauvaise de la laïcisation la main de vrais protestants français, à moins de vouloir dénommer tels les Pécaut, Steeg, Buisson, Dide, Desmons, etc., ce qui serait un non-sens, et nous
autoriserait à classer comme catholiques les Waldeck-Rousseau, MUlerand, Jaurès, Yiviani, Clemenceau, etc., qui protesteraient avec énergie contre ce baptême. Il faut être M. Yves Guyot pour écrire dans le Siècle du 7 octobre 1899 : « Mirabeau disait : Il faut déchristianiser la France. » Nous disons : « Il faut décatholiciser la France, et la faire protestante », lisez franc-maçonne. Pour M. Yves Guyot, qui ne connaît pas la question, les deux termes sont synonymes. En ce cas, mieux vaudrait mUle fois que la France devint tout à fait catholique.
Le mal a paru si grand, que bon nombre de Français se sont effrayés ; le résultat a été la diminution croissante du nombre des élèves dans les établissements de l'État, et l'augmentation progressive des élèves des institutions d'ordre privé. En vain, le gouvernement a multiplié les bourses dans les lycées et collèges, offert à ceux qui lui feraient confiance des avantages considérables; rien n'a pu enrayer le mouvement de désertion; on ne veut plus de cet enseignement antireligieux; on a peur aussi des tendances internationalistes des grands maîtres de nos universités. Ceci nous amène à examiner un autre côté de la question, qui a été mis en lumière de façon saisissante dans le plaidoyer de M. Syveton devant le conseil de l'Université de Paris. « Ceux qui ont porté à l'Université le plus grave préjudice, et de la façon la plus folle, sont parmi ceux qui étaient tenus à plus de réserve et à plus de prudence, parce que leurs fonctions étaient plus hautes et leur responsabilité plus grande. Ce sont ces chefs, ces maîtres au sens rigoureux du mot, qui de toute leur force, avec une inconscience admirable, trava^lent sourde-
LA LUTTE ANTIPROTESTANTE. 219
mont depuis de longues années, ouvertement depuis hier, à faire de TUniversité un corps étranger dans le grand organisme national.
« Nous savons très bien pourquoi certains chefs de l'Université de France sont si peu des Français, C'est que, d'abord, ils n'ont pas été choisis comme ceux que leur savoir, leurs dons scientifiques ou littéraires, ou encore leurs aptitudes administratives désignaient le mieux pour guider dans ses voies naturelles le génie français, mais bien comme les plus aptes à dénaturer ce génie et à le plier, nous savons bien à quel idéal cosmopolite. Us ne sont pas l'émanation et la floraison de la nation; ils sont la délégation d'une secte internationale. Cette secte, vous la connaissez; elle est maçonnique, elle est protestante (1), elle est juive, et elle est
une Séparation du reste de la France par le
groupement isolé et secret, lien étroit avec l'étranger par la doctrine des loges et la foi religieuse (?), voilà bien ce qui caractérise ces hommes. Cette tare s'accentue encore davantage, s'il est possible, chez certains d'entre eux : étrangers accourus d'Allemagne après nos défaites, naturalisés d'hier ou rebelles à la naturalité, rapatriés d'il y a cent ans à titre d'expulsés de Louis XIV, etc. Leur grande œuvre fut de détruire chez nous ce qu'on appelait hypocritement le cléricalisme, et ce qui était, je ne dirai même pas le catholicisme, mais la mentalité catholique. Ils fourniront au gouvernement un personnel absolument sûr dans la lutte anticléricale. Mais ils n'étaient sûrs, justement, que parce
(1) C'est libérale^ que M. Syveton veut dire; pour lui c'est la même chose; car il n'a pas étudié spécialement la question protestante, et il est victime, comme tant d'autres, d'une confusion.
qu'Us étaient aussi détachés que possible de notre sol et des traditions de notre race. »
Et plus loin. . . « On travailla allègrenaent, selon le mot de Maurice Barrés, à ensevelir la pensée française sous des mots et des idées d'Allemagne. L'on ne s'en tint pas là. On tenta de nous asservir politiquement à l'Allemagne. Sous prétexte quil admirait Mommsen, M. Monod disait : à Tout « homme a deux patries, la sienne et l'Allemagne. » Au lendemain de la guerre de 1870, il expliquait à un de ses collègues (aujourd'hui professeur au Collège de France et ihembre de l'Institut, et de qui je tiens ce propôô) (Ju'il avait voulu faire son service militaire dans le corps des infirmiers, pour n'être pas exposé à tuer tin fils de la grande nation allemande. Ici, messieurs, nous saisissons sur le fait le passage de l'internationalisme et du germanisme scientifiques à Tinternationalisme et au germanisme politiques. Si bien que la débilité intellectuelle de ces hommes achevant l'œuvre de ta secte, les a rendus aussi dangereux pour la patrie que les mercenaires qui les exaltent, les affolent et les dupent.
« Et quand les pères de famille s'en sont rendu compte, alors, suivant la parole de l'un des vôtres, a commencé à planer sur nos lycées et nos collèges « un indéfinissable sentiment de méfiance. »
Il n'y a qu'une erreur dans cet exposé si complet de M. Syveton : elle consiste à faire figurer parmi les membres de la secte qui nous opprime, à côté des francs-maçons et des juifs, lés protestants, à qui il reproche leur lien étroit avec l'étranger par la foi religieuse. Nous voudrions bien savoir quel est le lien religieux pouvant unir les calvinistes français aux luthériens d'Allemagne, qui tendent
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d'ailleurs de plus en plus à devenir rationalistes (1) , ou bien aux anglicans qui sont si près des catholiques. C'est que le mot protestant n'a pas, dans la bouche de M. S3nreton, son sens historique et religieux; il ne peut signifier que libéi'aux; car l'auteur a oubUé de nous démontrer tout d'abord que M. Monod — le seul qu'il nomme — était un protestant] il a omis encore de nous apprendre depuis combien de temps il était Français.
Pour nous, nous comprenons fort bien Terreur et l'émoi des catholiques. Quand ils voient à la tète de l'enseignement en France des hommes qu'ils croient protestants, dans les conseils du gouvernement, dans les préfectures, dans les hautes administrations des gens ayant les mêmes opinions religieuses (ou plutôt antireligieuses) que les premiers, et dont beaucoup sont des Français d'hier, quand ils considèrent la guerre sans merci faite à l'opinion religieuse catholique et au sentiment national français, il paraît tout naturel qu'Us manifestent leur colère et leur indignation; et nous, protestants français, qui sommes nombreux à ne pas vouloir de cette solidarité compromettante que rien ne justifie, nous sommes victimes d'une synonymie, et englobés dans la même réprobation. C'est un peu notre faute; nous avons si peu protesté jusqu'à ce jour
Cette question de l'internationalisme nous conduit tout naturellement à l'affaire Dreyfus.
Le capitaine Dreyfus, officier d'artillerie, et juif de naissance, détaché à l'état-major général de l'armée au ministère de la guerre, avait vendu à une puissance ennemie des pièces secrètes tou-
(1) Consulter, sur ce point, VAllemagne religieuse^ de M. Goyau.
chant à la mobilisation. Convaincu de ce crime de haute trahison, il fut, à Fonanimité, condamné par le premier conseil de guerre de la Seine à la peine de la détention dans une enceinte fortifiée. C'était en 1894. A ce moment, personne ne protesta, et le traître fut envoyé à File du Diable. Le seul regret exprimé fut qu'on n*e(it pas pu prononcer la peine de mort pour un pareil forfait. Cependant, en 1897, certaines personnalités s'agitèrent , et commencèrent une campagne en faveur du condamné; à leur tête prit place M. Scheurer-Kœstner, Alsacien de naissauce, qui avait su conserver à Mulhouse en terre allemande d'importants établissements industriels, qu'il visitait à loisir sans être jamais inquiété par les autorités de ce pays. M. Scheurer-Kœstner se flatta d'avoir réuni un dossier établissant de façon lumineuse Finnocence du condamné; mis au pied du mur, il fut contraint d'avouer que son dossier était vide ; aux yeux des moins prévenus il fut jugé un naïf ; d'autres dirent un grotesque ; on colporta même sur son compte des médisances qui pouvaient paraître vraisemblables. Puis, à la suite d'incidents nombreux qui sont présents à toutes les mémoires, la Cour de Cassation, toutes chambres réunies, sous la pression d'une certaine presse à la solde d'un syndicat créé tout exprès pour la réhabilitation du traître, cassa Farrêt du conseil de guerre de la Seine, sous le prétexte que des irrégularités de forme avaient été commises pendant le délibéré des juges, et renvoya Faffaire devant un autre conseil. Celui de Rennes fut choisi.
Là, en septembre 1899, après de longs débats qui jetèrent sur cette triste affaire la lumière la plus complète, Dreyfus fut condamné à nouveau pour le même crime. 11 semblait que tout dût être fini : à
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Rennes les débats avaient été conduits de la façon le plus impartiale par le colonel Jouaust ; toutes les prescriptions de la loi avaient été observées ; l'accusé avait eu toute liberté pour se défendre. Cependant la campagne en faveur du condamné recommença plus violente que jamais. Les partisans de Dreyfus, dont la plupart avaient pris l'engagement de s'incliner devant le verdict du conseil de guerre, quel qu'il fût, s'empressèrent d'oublier leurs serments, dès qu'ils virent que la décision ne leur était pas favorable. Et l'odieuse campagne reprit contre le conseil de guerre de Rennes, contre tous les conseils de guerre en général, dont on demanda la suppression immédiate, contre l'armée prise en bloc, disons tout d'un mot, contre la France, qui n'existerait plus sans son armée.
Ce sera là vraiment un sujet de stupéfaction pour nos descendants qui ne s'expliqueront jamais un pareil acharnement contre une institution respectable entre toutes, et que tous les peuples civilisés honorent à l'envi. Il faut n'avoir pas vu de près le corps des officiers français pour ignorer ce qu'il représente de vertus, d'honneur, et de dévouement; il faut surtout n'avoir jamais assisté à une séance de conseil de guerre, pour ne pas avoir été frappé delà modération, et de l'esprit de justice qui animent ces juges temporaires. Ceux-là n'ont pas le cal professionnel. Ils ne voient pas dans tout accusé un coupable; ils ne condamnent pas sans entendre, et tous les avocats qui ont eu l'honneur de plaider devant ces juges savent avec quelle patience ils suivent les débals, avec quelle attention jamais lassée ils écoutent réquisitoire et plaidorie. Ils ont toujours peur de se tromper, et si le moindre doute existe, ils n'hésitent pas à prononcer Tac-
quittement. Leur indépendance est absolue; car ces hommes habitués à obéir sont trop heureux de pouvoir exprimer une fois leur opinion en toute liberté dans le délibéré où le sous-officier est l'égal de son colonel, et vote le premier. Dreyfus condamné par ces hommes d'honneur, c'était donc Dreyfus coupable, et le respect de la chose régulièrement jugée devait s'imposer à tous.
Quels furent les protestataires ? En les énumérant, nous saisirons sur le vif le motif vrai de leurs protestations 1 L'éuumération est longue : elle est expressive. Les défenseurs de Dreyfus se nomment 1® les juifs\ 2° les francs-maçons ; 3° les socialistes et anarchistes ; 4* les étrangers ; 5*» les libéraux', 6* un certain nombre de protestants. Il semble, au premier abord, que ce groupement est assez hétérogène ; cependant, c'est une idée commune qui les a groupés ; la haine non pas du cléricalisme seulement, mais de la religion catholique elle-même. Au fond, Dreyfus n'est qu'un prétexte, il est l'occasion depuis longtemps cherchée d'attaquer deux choses éminemment respectables: l'idée religieuse et l'esprit militaire chez les Français (1).
(1^ Voici, à titre de document, l'article ignoble publié dans V Aurore^ le 31 mai 1900, sous la signature Urbain Gohier, et qui fut sans doute approuvé par tous les bons dreyfusards. Il y est question de nos officiers :
« Eq cas de guerre, dit l'article, ils vendront à l'ennemi nos forteresses, nos armées, nos provinces, comme ils les ont vendues jadis.
« En temps de paix, ils vendent à l'étranger les secrets de la défense nationale et à l'opposition les secrets du gouvernement.
« Ils vendent des marchés de fournitures, des croix d'honneur, des documents de toutes sortes; quand ils n'en ont pas de vrais, ils en fabriquent de faux.
« Car le métier militaire est Técole de la trahison, comme il est l'école de mensonge, ou du vol ou de l'assassinat. »
Sans comnaentaires, n'est-ce pas ?
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On fit semblant de croire que si Dreyfus avait été condamné, c'est parce qu'il était juif; on répandit dans le public qu'il était victime de Facbarnement des cléricaux, espérant qu'avec ce mot magique on soulèverait le peuple, qui eut la sagesse de ne pas bouger.
1° Nous avons nommé tout d'abord le& juifs. Ils prirent parti pour Dreyfus, parce qu'il était leur coreligionnaire — c'était pour eux une question de race; car il est vrai de dire, pour les juifs seulement, que religion et race se confondent. Ils sont de religion juive parce qu'ils sont de race juive (1) ; et partout ils sont des étrangers, venus hier d'Allemagne, aujourd'hui en France, demain peut-être hors d'Europe, conservant à travers les temps et les pays parcourus leur type caractéristique, hôtes de passage, fidèles, sans le vouloir peul-étre, à la mission historique qui leur a été impartie. Ils iraient à rencontre de cette mission, s'ils s'attachaient intimement à un pays pour s'y étabUr à demeure, car ils doivent rentrer à Jérusalem, nous disent les livres sacrés, au temps marqué par Dieu. Jusqu'à cette heure ils sont des errants, qui portent à travers les siècles le fardeau du crime commis à Golgotha. Leur situation spéciale dans le monde n'est donc pas l'effet du hasard, pas plus que de rancunes imméritées ou de préjugés absurdes, mais la conséquence voulue par une volonté supérieure, et pour un but que notre humaine sagesse ne saurait apercevoir. Aussi dans cette campagne abominable menée contre l'armée et contre la France sont-ils de beaucoup les moins coupables. Que leur
(1) La religion juive est la seule qui ne recrute ses adhérents que par la naissance ; on ne se convertit pas au judaïsme, qui d'ailleurs ne cherche pas à faire de prosélytes.
importe, en effet, ce qu'il peut advenir de notre patrie (i)! France, Allemagne ou Angleterre, ce n'est pas pour eux la terre des aïeux : ils doivent avoir à F égard de toutes le même détachement, car pour eux la seule patrie c'est Jérusalem, c'est la patrie perdue à laquelle ils n'ont pas renoncé, disent-ils (â). De plus, cette campagne donnait satisfaction à tous leurs instincts ataviques : haine de l'esprit miUtaire, haine de la religion catholique. De là cette ardeur avec laquelle ils se sont employés à tout chambarder, suivant l'expression de l'un d'eux (3).
2*» Les francs-maçons^ sur un mot d'ordre, mar-
(1) Nous parlons du juif en général; toute règle a ses exceptions.
(2) Le Comité Sioniste a pris à tâche d^entretenir parmi les juifs cet esprit national, et ses efforts tendent à ramener vers la Palestine les regards de ce peuple disséminé. Dès lors, un juif peut-il avoir deux patries? (Ce Comité fonctionne à B&le depuis 1897.)
(3) Est-ce à dire qu'il faut persécuter les juifs? on se tromperait fort si l'on s*attendait à trouver pareil argument sous notre plume. La religion juive doit être respectée comme toute autre religion; et la race juive a droit aux mêmes égards qui sont dus à toutes races d'hommes. Il faut même accueillir les juifs chez nous, puisqu'ils n'ont pas de patrie — ce qui est un affreux malheur. — Mais de là à leur permettre de prendre chez nous une place prépondérante, d'inspirer et même de diriger notre gouvernement, de prendre une part excessive dans un débat qui doit rester entre nationaux, il y a, certes, un abîme. Que les juifs veuillent bien ne pas oublier qu'ils sont nos hôtes, et qu'& ce titre ils nous doivent quelques ménagements ; qu'ils fassent du commerce chez nous, qu'ils s'y adonnent aux professions libérales, soit; mais qu'ils n'accaparent pas nos fonctions publiques qu'ils paient les impôts, mais pas l'impôt du sang, dira-t-on ; car c'est une charge nationale. Ea tous cas, ce n'est pas en Allemagne ou en Russie qu'on aurait pris le soin de confier à un officier juif les plus redoutables des secrets de mobilisation : ce qui expliquerait peut-être pourquoi le conseil de guerre de Rennes a accordé à Dreyfus des circonstances atténuantes, la première faute incombant à ceux qui l'avaient nommé à ce poste périlleux.
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chèrent avec ensemble contre Tarmée. Faut-il s'en étonner? Quand on a pour devise : « ni Dieu, ni mailre », toute autorité doit gêner, si on ne Texerce soi-même. Or Tarmée, c'est l'autorité, c'est la hiérarchie, l'obéissance, le dévouement: donc sus à l'armée I
3° Les socialistes et les anarchistes emboîtèrent le pas. L'armée est pour eux la giande ennemie; car elle veille, prête à leur barrer la route, s'ils essayaient de mettre à exécution les projets inscrits sur leurs programmes et développés dans leurs discours. Aussi n'ont-ils pas assez d'injures pour cette armée qui les méprise et leur fait peur.
4® Les étrangers avaient une si belle occasion de faire du mal à la France, qu'ils n'ont eu garde de ne pas en profiter : et ils ont merveilleusement joué leur rôle, agissant par leur or répandu à profusion, par leurs journaux, par toutes les influences avouées ou occultes dont ils disposèrent, semeurs de discordes et de haines avec une habileté et une audace, qui ne sont pas à notre portée, à nous Français; nous ne savons pas, en effet, nous occuper des affaires de nos voisins pour les mieux embrouiller, formenter çà et là des grèves désastreuses pour le pays qui les subit, aviver des discussions brûlantes ; nous n'avons pas, en un mot, le génie de l'intrigue : nous sommes trop francs — c'est notre éloge et notre infériorité.
5° Les libéraux (nous entendons par là ceux qui sont si improprement qualifiés de protestants) se sont jetés dans la mêlée avec un ensemble étonnant — quelques exceptions très rares ne sauraient atténuer la généralité de la règle. — La plupart ont répudié toute autorité religieuse ; d'autres sont si voisms des francs-maçons, quand ils n'ont pas été
absorbés par eux, qu'il convient de leur appliquer les observations spéciales aux fils de la Veuve. Ces gens-là sont d'instinct contre Tarmée et les principes qui la gouvernent et sans lesquels elle aurait cessé de vivre; antipathie irraisonnée, injustifiable, qui explique la violence de leurs attaques et la fureur de leur insuccès.
6 Nous avons nommé enfin un certain nombre de protestants. Précisons. Du côté des dreyfusards se sont rangés, —il faut en convenir, — des gens qui sont des protestants, pouvant se réclamer de la véritable tradition religieuse protestante ; parmi eux nous avons eu le profond regret de compter des pasteurs protestants ; il y en a eu même beaucoup ; les uns, à Nîmes notamment, sont allés jusqu'à faire l'apologie du traître du haut delà chaire, ce qui fut sévèrement blâmé ; d'autres, à Montauban, ont adressé des vers, mauvais d'ailleurs, à Dreyfus ; certains, à Montpellier, ont assisté à des conférences de M. de Pressensé, dans lesquelles notre armée a été traînée dans la boue ; en un mot, par leur attitude ou leurs paroles, ces pasteurs ont entretenu l'agitation et donné de fâcheux exemples. Nous en connaissons, par contre, qui ont voulu rester entièrement au-dessus de ces luttes, estimant que leur caractère sacré leur interdisait toute immixtion dans un pareil débat.
Si vous nous demandez quels sont les protestants qui ont ainsi fait cause commune avec tous les ennemis de Tordre public, deux remarques fixeront nos idées. Les protestants qui ont des opinions politiques conservatrices ont été nettement anlidreyfusards. Le dreyfusisme n'a fait des adep- ^ tes que parmi les républicains avancés. De plus, parmi les protestants dreyfusards on a pu signaler
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la prépondérance de nouveaux venus, qui ont signalé de façon bruyante leur prise de possession, ce qui ne veiît pas dire qu'il n'y ait eu aussi parmi eux des protestants français de vieille race. Mais pour ceux-ci nous tenons comme certain que la majorité n'a pas été dreyfusarde. Que chacun fasse Texpérience autour de soi; qu'il dénombre dans sa ville ou son village ceux des protestants qui se sont classés dans tel ou tel parti, et la conclusion nécessaire à laquelle il parviendra, sera que les protestants français de vieille race ont été, en majorité importante, hostiles à la campagne menée pour Dreyfus (1).
Les mobiles auxquels ont obéi les protestants dreyfusards seront désormais faciles à déterminer, — ils peuvent se ramener à trois :
1° Ce fut d'abord la haine du cléricalisme.
On s'est imaginé que les cléricaux, les jésuites en tête, voulaient à tout prix la condamnation de Dreyfus, parce qu'il était juif — et on est parti en guerre contre l' état-major et contre l'armée, parce que, disait-on, l'état-major était peuplé de créatures des jésuites, d'élèves de la rue des Postes. Or il suffisait d'ouvrir l'Annuaire et de se renseigner pour apprendre qu'à l'état-major général se trouvaient à la fois, à côté d'officiers catholiques, des protestants et même des juifs, notam-
(1) Il faut relire les belles lettres de M. Gazalis de Fondouce, parues dans VÉclab\ de Montpellier, les 14 et 16 décembre 1898, les protestations de M. le vicomte d'Adhémar et de M. Auriol {Éclair du 16 décembre 1898); celles de M. Courtois de Viçose, de Toulouse, dans VExpress du Midi de novembre 1898, etc. Nous avons protesté nous-môme à plusieurs reprises dans la Gazette de France {{1 février 1898) et dans la Libre Parole (20 janvier 1898) et tous nous étions les interprètes d'un grand nombre de nos coreligion naires.
ment Dreyfus qui avait été placé dans un des plus importants bureaux ; ce qu'il était difficile d'expliquer par une manœuvre des j ésuites . Sans doute , tous les conservateurs, cléricaux ou non, et à côté d'eux les esprits vraiment libéraux, et beaucoup de républicains, tous ceux, en im mot, qui aiment l'armée parce qu'Ds la connaissent, ont approuvé la condamnation de Dreyfus, prenant ainsi parti non pas contre Dreyfus, mais pour les juges militaires qu'ils apprécient, les sachant irréprochables, au-dessus des querelles politiques, incapables de condamner un innocent, et désolés d'avoir à frapper un camarade. Etait-ce là une raison pour jeter l'insulte et la calomnie sur ces juges militaires, parce que ces juges avaient été approuvés par des gens qui au point de vue politique , ne pensaient pas comme les dreyfusards, et qui ont représenté le parti de l'ordre et du respect de la chose jugée. Où irionsnous, en effet, s'il était permis à chacun de discuter un verdict, de s'insurger contre une décision de justice. Pourquoi dès lors ne pas demander la re vision de tous les procès, et mieux encore, supprimer la justice humaine; ce serait plus logique.
2° C'est qu'en effet les protestants dreyfusards ont été victimes de leurs opinions politiques, et de ce prétendu axiome qui a cours dans beaucoup d'esprits : « un protestant ne peut être que républicain parce que la République garantit la liberté du culte protestant ». Est-ce que par hasard la même liberté ne leur a pas été octroyée au XIX* siècle sous la royauté légitime, sous la monarchie de Juillet, et sous l'empire, aussi bien qu'aujourd'hui? Alors l'argument tombe, — mais les préjugés ne tombent pas.
3° D'autres enfin — les meilleurs — se sont laissé
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déterminer par un vague sentimentalisme, un besoin instinctif de secourir le faible contre le fort : Dreyfus était le faible, puisqu'il était condamné et envoyé en exil. Or les protestants qui ont été si souvent opprimés doivent compatir à toutes les souffrances. Ce sentiment, généreux en lui-même, quoique très intempestif, se doublait parfois de cet autre, qui était moins chevaleresque : après les juifs, pensait-on, viendra le tour des protestants ; et la peur s'en mêlant affolait les esprits. C'était parfaitement ridicule. Qui donc a songé à faire de cette triste question une querelle de religions? Il faudra désormais être de mauvaise foi ou faible d'esprit pour soutenir encore que Dreyfus a été victime de sa religion : nous disons au contraire que raffaire Dreyfus ne serait pas née, ou tout au moins n'aurait pas vécu, si Dreyfus n'avait pas été juif; car s'U n'avait pas été juif, il n'aurait pas trouvé pour l'appuyer tant de banquiers juifs, et pour soutenir la campagne tant de journaux prêts à se vendre. Dreyfus chrétien et pauvre hère n'aurait jamais fait parler de lui.
Ces protestants ont été bien coupables; ils ne connaissaient pas le premier mot du dossier Dreyfus (car ce n'est pas connaître un dossier que lire chaque jour les racontars de journaux payés pour mener une campagne); ils avaient, pour les éclairer,ropinion de quatorze juges, honnêtes gens, de l'honorabilité desquels ces protestants n'oseraient douter, qui avaient vu toutes les pièces et basé leur conviction après une étude approfondie et de longs débats publics. Rien n'y a fait ; et l'évidence ellemême s'est heurtée à un entêtement irréductible. Il faut vraiment qu'un vent mauvais ait soufflé sur notre malheureux pays et démonté les meilleures têtes.
Doit-on s^étonner désormais des attaques violentes, excessives même, contre les protestants? Elles ont été appelées par eux-mêmes, par leur attitude dans les affaires de Madagascar, par leur obstination dans Taffaire Dreyfus. Ils n'ont qu'à courber la tête, et à se frapper la poitrine. Malheureusement, leur faute est retombée sur beaucoup de leurs coreligionnaires, qui n'étaient point coupables, et qu'il importait de ne pas solidariser avec eux, aussi bien dans l'intérêt de la vérité, que de la cessation ardemment désirée par tous de la campagne antiprotestante (i).
(1) U serait très intéressant de prendre un à un les protestants notables, qui ont joué un rôle en France depuis la Révolution jusqu'à nos jours, et de mettre en regard leurs opinions religieuses et leurs opinions politiques ; nous tenterons plus tard cette étude.