CHAPITRE VII
Le Protestantisme en 1900. — Son avenir en France.
Dans un article que publia le journal de Genève ^ M. Auguste Sabatier, doyen de la Faculté de théologie protestante de Paris, s'exprimait ainsi: « Lorsque le protestantisme veut se constituer en Église une et bien ordonnée, il souffre d'une antinomie interne qui dérive de son principe môme, et dont la solution ne peut jamais être qu'instable et approximative. Les réformateurs n'ont pas eu la pensée d'établir dans V Église chrétienne ce que nous appelons aujourd'hui la liberté de penser. Ils substituaient seulement la véritable doctrine évangélique à la tradition catholique, qu'ils estimaient fausse. Mais dans les affaires humaines le fait et l'exemple sont plus forts que les théories. Si les réformateurs n'accordaient pas en principe la liberté de penser et le droit d'examen, ils en usaient pour eux-mêmes, ils faisaient appel à la conscience et à la raison individuelle ; ils propageaient en fait le droit qu'ils ne proclamaient pas. Et qu'on en fasse à la Réforme un sujet d'honneur ou de reproche, il faut reconnaître qu'elle a introduit dans le monde religieux la liberté de croire, et le droit d'examiner ce que Ton croit.
« Mais d'un autre côté ce droit et cette liberté ne sont qu'une forme. La forme doit avoir un contenu. On n'est pas chrétien, ni religieux parce qu'on
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réclame le droit de croire^ mais par le fait qu'on a une foi. Pour constituer une association religieuse, ne faut-il pas entre les membres associés des convictions communes, qu'ils puiss^it professer ensemble — en d*autres termes, sans définition de la foi et sans confession de foi, peut-il y avoir une Église ? »
« On aperçoit d'id les deux termes de l'antinomie inhérente au protestantisme. Si vous n'avez pas de confession de foi, qui ètes-vous ? quelle société formez-vous, pourquoi existez-vous? Et si vous promulguez une profession de foi, si vous voulez me l'imposer d'autorité, et malgré la résistance de ma conscience, comment ètes-vous encore protestant ? que faites-vous d'autre que ce que fait le catholicisme, et contre quoi vous dites que Luther et Calvin ont bien fait de se révolter. »
Tel est bien le principal reproche adressé au protestantisme, et le dilemme dans lequel on prétend l'enfermer, pour mieux l'étouffer. Une confession de foi précise, des principes immuables, parce qu'ils ont la Bible pour fondement, voilà qui gène les libéraux et les libres-penseurs de toutes catégories ; pour eux, ils se contentent de formules vagues, élastiques, que chacun interprète et applique à son gré ; si bien qu'ils aboutissent à des négations : tel M. Sabatier lui-même qui naguère, à Montpellier, donna dans le temple prolestant une conférence religieuse, où il nia non seulement les dogmes fondamentaux de la religion chrétienne, mais encore se définit si vaguement déiste, qu'il put paraître athée à beaucoup de ses auditeurs, dont certains sortirent de cette conférence indignés et criant au scandale.
Pourquoi chercher si loin l'explication qui est
si facile : une religion quelconque ne peut se concevoir sans dogmes précis : ces dogmes, la religion protestante n'entend les imposer à personne ; mais il est certain que quiconque après réflexion ne les adopte pas ne saurait s'intituler protestant. Il n'y a donc pas d'antinomie inhérente au protestantisme. Le catholicisme a ses dogmes ; le protestantisme a les siens ; si vous n'en voulez pas, libre à vous ; mais vous n'êtes alors ni catholique, ni protestant; vous avez une religion ou une irréligion personnelle î ceci vous regarde, et ne regarde que vous. Mais ce serait faire un étrange abus des mots que d'appeler protestant tout individu qui croit ce qu'il lui platt, au gré de sa fantaisie, de sa raison, ou même de sa conscience dont il peut interpréter la voix à sa guise. Ce n'est pas, en tous cas, ce qu'avaient voulu les réformateurs français, qui étaient loin de se douter des conséquences où l'on a poussé leurs doctrines, et de l'abus que Ton a fait de leurs réformes.
Tel qu'il est actuellement, le protestantisme, le vrai, qui ne compte guère en France que 400 000 adhérents, peut-il avoir la prétention de conquérir la France à sa doctrine, comme certains le disent, et d'autres l'espèrent? Écoutez ce que disait en 1873 (1), un grand penseur, M. le pasteur Bersier : « J'ajoute enfin — et dans la bouche d'un protestant cette parole ne sera pas suspecte — vous ne détruirez pas l'Église catholique; elle retournera vers ses origines pour y puiser une vie nouvelle, mais elle ne périra pas. Elle restera comme le lien du passé avec le présent, comme la grande chaîne historique qui doit rattacher les siècles. » Peut-on nier,
(1) Discours de M. le pasteur Bersier à l'inauguration de rÉcoIe des sciences religieuses.
en effet, les immenses senSces qu'a rendus la religion catholique à la cause de l'humanité, la lutte ardente soutenue par l'Église contre la barbarie pendant tout le moyen âge; c'est elle qui des Francs a fait des Français; ce sont ses missionnaires qui, sur tous les points du monde ont porté la civilisation chrétienne à des milliers de païens ; ce sont ses admirables soeurs de charité qui provoqueront à travers les siècles l'étonnement respectueux de ceux qui les verront à l'œuvre. Une Église qui a produit les saint François d'Assise et les saint Vincent de Paul ne peut pas mourir. Souhaitons seulement qu'un peu plus du véritable esprit biblique vienne raviver les dogmes catholiques, qu'un peu plus d'air pénètre les sanctuaires de ses Églises et le silence de ses couvents; mais gardons-nous d'essayer de briser une chose sacrée, vénérable entre toutes, parce que rÉgUse catholique a versé la consolation à des millions d'âmes, qu'elle est une barrière puissante contre les appétits malsains, les haines furieuses, les révoltes impies ; parce qu'elle enseigne l'humanité à prier et à attendre dans une vie meilleure la récompense de ses efforts vers le bien ; parce qu'elle a prêché la résignation et l'espérance aux déshérités de la terre ; parce qu'en un mot elle a été de tous temps et qu'elle sera toujours la vieille chanson qui berce notre misère humaine.
Et le protestantisme, que deviendra -t- il ?
M. Franck Puaux écrivait en 1863 (1) : « Le protestantisme ne périra pas, parce qu'il est le christianisme; mais tel qu'il est en France peut-il répondre à sa noble mission? Nous répondons
(1) Histoire de la Ré formation française, t. VII, p. 358.
avec tristesse : non. Son influence sur le catholicisme est plus une influence de détails que d'ensemble. Ce ne sont pas quelques nouvelles Églises, lumignons épars, qui peuvent attirer les regards sur lui et lui gagner les masses ; à leurs yeux il n'a ni prestige ni force morale; là, où il faudrait les pères du synode de 1559, il y a quelques conférences pastorales où l'on découvre plus ses plaies qu'on ne les cicatrise ; là où il faudrait l'union qui fait la force, il y a la désunion qui fait la faiblesse. * Ceci était écrit avani le gr^nd schisme de 1872, et les polémiques trop souvent violentes qui précédèrent et suivirent cette séparation. Au sein de l'Église protestante proprement dite elle-même, que de discussions encore à l'heure actuelle, qui sont plus souvent des luttes de personnes que des luttes d'opinions. Il suffit d'ouvrir nos journaux religieux protestants pour en être profondément attristé; ahî certes, la lecture n'en est pas toujours édifiante. Les meilleurs d'entre eux, ceux qui s'eff'orcent de rester uniquement sur le terrain religieux, comme le Christianisme au x/x® siècle, traitent parfois de questions irritantes, où la religion n'a rien à gagner et beaucoup à perdre. D'autres font du zèle religieux et maladroit en attaquant les autres religions ; ce n'est vraiment pas le moment. Il en est, enfin, qui, plus politiques que religieux, semble-t-il, comme l'ÉgUse-Libre, que Léon Pilatte dirigeait autrefois avec talent, se montrent trop souvent d'une ardeur excessive et ne s'aperçoivent pas qu'ils sèment la haine, au lieu de prêcher la paix. Pourquoi d'ailleurs la politique ainsi mêlée à la relipon dans un même journal, comme si à l'heure actuelle nous n'étions pas suffisamment renseignés sur toutes questions d'ordre
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temporel par nos journaux politiques? Que signifient ces groupements qui vont s'augmentant, ces ' appellations étranges d'extrême droite, centre droit, centre gauche, etc.? On se dirait convié à des assemblées politiques. La religion est-elle donc si compliquée?
Si le protestantisme orthodoxe n'avait pas beaucoup d'influence en France en 1860, au dire de M. Franck Puaux, il n'en a guère plus aujourd'hui : ce qui nous paraît tenir à deux causes principales : l'une se réfère à l'expression de sa doctrine et aux formes extérieures de son culte, l'autre à l'altitude anticatholique et antipopulaire de beaucoup de ses membres.
Le protestantisme est mal connu du public; on s'imagine qu'il est une religion dans laquelle chacun des membres a des croyances particulières, et peut croire tout ce qui lui plaît en rejetant ce qui le gêne. De doctrines précises on ne lui en connaît guère; on sait qu'il a la prétention de prendre sa base dans la Bible elle-même ; mais la Bible est si vaste; elle a besoin d'être interprétée, où donc trouver l'interprétation précise qui fixe les idées? Une confession de foi est indispensable; où trouver cette confession de foi? Sans doute, le synode de 1872 dans sa confession de foi laconique a renvoyé à celle de 1571. Mais cette dernière est si peu connue, que la plupart des protestants eux-mêmes ne l'ont jamais lue et en ignorent les termes. Faut-il s'étonner dès lors que le protestantisme français ne paraisse pas aux masses populaires suffisamment affirmatif? Notre esprit français aime la précision ; si vous voulez agir sur lui, présentez-lui des choses claires; laissez les à peu près pour les intellectuels ou pour les
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rêveurs d'outre-Rhin à Tesprit brumeux comme leur ciel; pour le peuple français, il faut la pleine lumière qui accuse et définit exactement tous les contours. N'oubliez pas surtout qu'une religion n'augmentera le nombre de ses adhérents, que si elle peut leur offrir des affirmations ; on ne marche avec fermeté vers un but que si on le voit distinctement.
Une autre critique peut être faite au protestantisme, au sujet des formes extérieures de son culte public du dimanche. C'est l'importance exagérée du sermon, qui est considéré par la plupart des auditeurs comme la partie essentielle du culte, alors qu'il ne devrait être qu'un accessoire. Le sermon, c'est la parole humaine, éloquente parfois ; mais souvent banale, bien pâle en tous cas, à côté de la majesté du texte sacré lui-même. Or, on va entendre tel ou tel pasteur qui parle bien; l'éloquence paraît chez lui une qualité principale; on le juge sur un sermon; on critique ou bien l'on approuve son accent, sa voix, son geste. Est-on venu au culte pour si peu?
La prière, le chant, la lecture de la Bible — la liturgie en un mot — voilà le culte véritable, et notre liturgie est admirable. Nous ne savons rien de plus édifiant que la liturgie du Jeudi saint ou celle des mariages et des baptêmes. Il n'y a pas de sermon qui lui soit comparable, car elle est à la portée de toutes les intelligences et c'est encore sa supériorité sur la plupart des sermons trop souvent inaccessibles au gros public. Une simple méditation religieuse, commentant d'aussi près que possible un texte sacré, faite en termes simples, et ne durant que quelques minutes, serait amplement suffisante et laisserait une trace plus profonde. Ainsi, tous les pasteurs seraient égaux;
on ne préférerait pas Tun à l'autre; on ne ferait pas de comparaisons fâcheuses; désormais, on irait assister au culte, non pour entendre la voix d'un homme et jouir de son talent ou souffrir de sa médiocrité, mais pour écouter la voix de Dieu. Quant au pasteur, il a mieux à faire qu'à bien parler en public.
Un second motif, pour lequel le protestantisme français ne peut avoir à cette heure grande influence sur les masses populaires, est tiré de l'attitude anticatholique et antinationale de beaucoup de ses membres. Le Français •— on Ta dit bien souvent — n'est pas clérical, mais il est religieux et catholique; il aime sa religion et les formes de son culte; s'il n'a> pas ime tendresse excessive pour le clergé régulier, il aime ses prêtres et les respecte; il les veut pour bénir son mariage et baptiser ses enfants, il les appelle à son lit de mort ; et tous les efforts antireligieux des francs-maçons et des athées ne prévaudront pas contre ces croyances bien ancrées. 11 est dès lors facile de comprendre de quel œil il voit les attaques contre sa religion et <îontre ses prêtres. Or, les protestants ne se font pas faute de coopérer à ces attaques, dans leurs conversations, dans leurs journaux religieux et môme parfois dans les sermons de leurs pasteurs ; ce qui est déplorable. Comment le protestantisme lui serait-il sympathique, s'il blesse ainsi ses sentiments intimes ; et comment pourrait-il prétendre avoir sur lui une influence bénie? Sans doute, dira-t-on, les catholiques nous rendent la pareille ; ils ne se font faute d'attaquer sans relâche les protestants; leurs journaux nous accusent, leurs prêtres eux aussi ne nous ménagent pas; les plus ardents
d'entre leurs fidèles nous laisseraient persécuter sans le moindre regret. G*est possiile ; c'est même certain, si Ton veut; mais tout cela fait-il une excuse suffisante à notre attitude; et la religion chrétienne ne commande-t-elle pas précisément de rendre le bien pour le mal et de désarmer son ennemi par sa patience et sa charité ?
La tolérance en matière religieuse est, en effet, chose bien rare. Cette vertu, nos pères huguenots ne la possédaient guère plus que leurs adversaires. L'histoire nous l'a déjà appris, et M. le pasteur Bersier a résumé éloquemment les enseignements de l'Histoire. « Certes, dit-il (1), je ne veux pas dire que les réformés furent au début plus tolérants que lem^ adversaires; l'histoire me donnerait un éclatant démenti. Ils ne connaissaient d'autre droit que celui de la vérité ; s'ils avaient eu la force pour eux, ils s'en seraient servis sans scrupule. » A notre époque, Dieu merci, il ne saurait plus être question de force matérielle mise au service d'une confession religieuse; mais il reste vrai que les descendants des huguenots ont hérité des sentiments et des ressentiments de leurs pères. Aucun des deux partis n'a désarmé (2)', et la lutte se continue sans faire grand honneur à aucun des deux adversaires. Comme elles sont vraies les remarques d'un auteur contemporain : « Nous croyons marcher sur la cendre inerte des morts; en réalité, ils nous enveloppent, ils nous oppriment, nous étouffons sous leur poids, ils sont dans nos os, dans notre sang, dans la pulpe de notre cervelle, et surtout quand les grandes
(1) Bersier. Discours prononcé. à l'inauguration de l'École libre des sciences religieuses.
(2) Un critique disait récemment dans la Revue des Deux- Mondes : Quand donc les protestants nous pardonneront-ils la Saint-Barthélémy 1
idées, les grandes passions entrent en jeu, écoutez bien la voix : ce sont les morts qui parlent (1). »
Cependant il y a quelque chose de changé. Les luttes de nos pères furent des luttes épiques, qui ont conservé dans l'Histoire une grandeur incontestée. Nos luttes actuelles sont mesquines ; elles sont au niveau de nos caractères qui ont singulièrement faibli. En voici des exemples : ils sont navrants. Ce sont des jalousies mondaines entre deux sociétés rivales: chacune des deux se tenant sur la réserve, bien décidée à ne pas faire le premier pas vers un rapprochement, défiante à l'excès, et d'ailleurs mal renseignée sur sa voisine. Si parfois dans un même salon des dames représentant chaque camp se rencontrent, ce contact fait aussitôt le silence glacé, et il faut toute l'activité intelligente de la maîtresse de maison pour ranimer une conversation, qui sera désormais banale. N'avpnsnous pas vu naguère à Montpellier (2), dans un bal donné par une famille protestante les dames catholiques se grouper dans un salon, tandis que les dames protestantes se réfugiaient dans un autre; ne savons- nous pas quelles difficultés presque insurmontables entravent le bon fonctionnement des comités mixtes de charité; n'a-t-on pas tout récemment encore, pour une œuvre excellente entre
(1) Vicomte Melchior de Vogtié, Les morts gui parlent p. 176.
(2) Nous citons volontiers des faits passés à Montpellier, parce que dans cette ville les protestants occupent une situation importante, et que par suite la rivalité entre protestants et catholiques est plus accusée. — Qu'il nous soit permis d'y joindre cette phrase du testament du duc de Broglie, qu'une étroite amitié unissait à Guizot: « Je regarde notre longue amitié comme l'un des biens les plus précieux que Dieu m'ait accordés. »> L'un d'eux était cependant aussi bon catholique que l'autre était bon protestant.
toutes, la société du Sauvetage de l'Enfance, imposé à la présidente catholique de donner sa démission, parce que le comité directeur local ' comptait parmi ses membres des protestants I Estce que dans les maisons catholiques on tolère des domestiques protestants I S'il s'en trouve un par hasard, il sera obligé de cacher sa religion de peur d'être congédié. N'entendons-nous pas dire des deux côtés qu'il faut que chacun s'adresse spécialement aux fournisseurs de sa religion? Gomme tout cela est déplorable et dénote un état d'esprit mauvais, contre lequel nous ne cesserons pas de réagir. Au lieu de descendre dans l'arène, catholiques contre protestants, ne vaudrait-il pas mieux, au nom de la religion chrétienne sans épithète, marcher ensemble contre le matérialisme et la libre-pensée! Certes ce champ d'actinté est assez vaste, pour que le dévouement des uns et des autres puisse s'y donner libre carrière. Pourquoi entre chrétiens chercher ce qui nous divise, pour oublier ce qui doit nous unir ! Que chacun de nous aime sa religion et lui reste fidèle, c'est son devoir; qu'il cherche même à faire des prosélytes, rien de mieux ; le prosélytisme est de l'essence de toute religion; la religion qui ne serait pas animée d'un certain esprit de prosélytisme ne mériterait pas de vivre. Mais pourquoi des incursions maladroites chez le voisin qui a une croyance chrétienne? Il est bien heureux d'être chrétien; ne vaudrait-il pas mieux s'adresser à ceux qui ont perdu toute croyance, qui ont désappris depuis longtemps le chemin de l'église ou du temple, vers les désespérés, les indifférents, vers tous les malheureux, en un mot, qui souffrent physiquement ou moralement? Voilà certes de quoi tenter Fardeur de tous
les missionnaires et la tâche est assez difficile et assez urgente pour mériter toute leur attention. Ahl si catholiques et protestants savaient être animés du véritable esprit de TËvangile, fait de tolérance, d'humilité et de charité, comme nous serions près les uns des autres I Ne sommes-nous pas tous au même titre chrétiens et Français?
Il semble qu'ime lueiu* d'aurore se lève à l'horizon : elle nous vient — spectacle étrange — d'un coin de France qui au siècle dernier fut ensanglanté par des luttes furieuses, les Cévennes, la terre des Gamisards. Là, à Quissac, le clocher du temple protestant tombant en ruines, une souscription organisée par les catholiques sous l'inspiration de leur curé en a permis la réfection; à leur tour, les protestants se sont cotisés, et viennent d'offrir une cloche à l'église de leur ville. De même, en septembre dernier, une inondation terrible ayant détruit en partie le village de Valleraugues, un comité de bienfaisance mit à sa tète le curé et le pasteur du Vigan, pour organiser une fête de charité, qui, grâce au concours de tous, a pleinement réussi et permettra de soulager bien des misères.
Touchants exemples de solidarité chrétienne, qui mériteraient d'être suivis î
Mais le moment n'est-il pas mal choisi pour prêcher ainsi la réconciliation ! Nous savons trop que l'attitude récente d'un certain nombre de protestants sera un grand obstacle. On leur a fait le reproche d'être des déracinés, suivant un mot de M. Maurice Barrés, et ce mot a fait fortune : « Etre déraciné, dit cet auteur, c'est être séparé du cordon ombilical qui vous reliait à la terre maternelle; avoir rompu tout commerce de pensée et d'amour
avec cette terre natale, c'est ignorer le passé de sa race et Tàme de ses ancêtres. »
Cette séparation d'un certain nombre de protestants {i\ avec les idées et les sentiments de leur race, s'est accusée d'une façon lumineuse dans l'affaire Dreyfus, qui n'est pas une affaire quelconque sur laquelle on peut penser blanc ou noir; c'est la résultante d'un ensemble de sentiments et de tendances, qui n'avaient pas encore trouvé l'occasion de se donner de Tair. Voilà pourquoi l'opinion d'un chacun sur l'affaire Dreyfus est une pierre de touche, qui permet de connaître a priori ce qu'il pense sur la nécessité de l'idée religieuse, catholique ou prolestante, présidant à tous les actes de notre vie, sur la solution de la question sociale, sur l'esprit militaire, sur l'orientation à donner à notre politique en France et hors de France et sur le rôle que la France chrétienne doit jouer hors d'Europe. En un mot, voulons-nous oui ou non conserver chez nous l'esprit français: celui de nos ancêtres, dont les dévouements chevaleresques ne se peuvent compter ; et pour prendre les exemples les plus récents, celui d'un Yillebois-Mareuil, qui catholique, va porter son épée au service d'une noble cause et d'un peupie protestant; celui d'un Mauduit du Plessix qui, dans le naufrage de la Framée^ pouvant se sauver, préfère céder le tour à un de ses matelots, et répond à celui qui lui apportait le salut, ce mot sublime : Tout à rheure; celui d'un Dyé ou d'un Begouen, qui, se sentant perdus, meurent à leur poste, sans demander à en être relevés; celui enfin de tous ces officiers, héros obscurs ou glorieux, qui, dédaigneux des outrages et des calomnies versés sur eux^ vont
(1) Encore unefois^ nous ne comprenons sous cette déno mination que les orthodoxes,
dans les, colonies servir la France, se taire, et mourir s'il le faut! Que de services rendus par eux à la Patrie et quelle auréole sans cesse renouvelée ils mettent au front de la France, en lui permettant de faire encore bonne figure en Europe, malgré tous nos politiciens inutiles ou malfaisants!
Aussi voudrions-nous, en terminant, adresser à nos coreligionnaires protestants, qui, avec des convictions religieuses profondes, se sont égarés dansi la tourbe des ennemis de toute religion, un pressant appel. Aux uns, qui ont le bonheur d'être de vieille race française, nous dirons : Restez Français. Mettez-vous en communion d'idées avec l'esprit français. Pourquoi persister à former un groupe isolé, toujours craintif et défiant, au lieu de vous mêler à Tâme française. Ne sentez-vous pas que les juifs essaient de vous accaparer, pour vous mettre à part, comme ils sont à part (1) ; ne voyez-vous pas
(1) On lit dans \' Univers israélite du 13 avril 1900, un article de M. Louis Lévy, sur « le Judaïsme, religion de l'avenir », en voici quelques extraits :
« Le protestantisme, grâce au principe du libre examen, a le moyen d'harmoniser la foi avec le progrès scientifique et avec l'autonomie de la morale ; seulement il est à remarquer que plus ce libre examen et celte initiative personnelle sont fidèles à leurs propres tendances, pltis le protestantisme perd de son contenu chrétien et se rapproche du judaïsme. Dès l'instant que Jésus de Nazareth n'est plus DieUf mais un homme divin, un prophète, il n'y a plus de différence essentielle entre le judaïsme et le christianisme, et il sera permis de comparer à Jésus les autres prophètes, et même de simples philosophes' comme Platon, Spinoza ou Kant; et positivement des hommes comme MM. Auguste Sabatier et Hyacinthe Loyson sont, au point de vue de Tesprit, plus juifs que chrétiens.... Quant au protestantisme, il est destiné, de par les conséquences de sa définition, à se résorber dans le théisme ou le judaïsme.... »
Que d'erreurs dans si peu de mots I La plus énorme consiste dans la confusion entre deux religions bien opposées aujourd'hui ; le protestantisme et le libéralisme. Ce que M. Lévy
que les francs-maçons vous croient sans religion, puisqu'ils vous font Tinjure de ne pas vous attaquer; et que les libéraux veulent vous envelopper dans
appelle le protestantisme n'est autre que la doctrine libérale elle-même, et parmi les personnages qu'il cite, l'un M. Auguste Sabatier a cessé d'être protestant, l'autre M. Hyacinthe Loyson ne l'a jamais été. Voilà donc à quel résultat déplorable nous aboutissons, en n'osant pas affirmer clairement nos croyances précises; c'est que des gens intelligents et instruits comme M. Louis Lévy n'ont pas pu découvrir la vraie doctrine protestante, et qu'à ses yeux, comme aux yeux de tous, les protestants de France ne sont presque plus des chrétiens. Dans le Christianisme au xix® siècle (no du 22 juin 1900), M. le pasteur Couve répond à cet article de V Univers israélHe : <f Que cette rencontre des protestants libéraux et des Israélites modernes ne présente guère de difficultés, c'est trop évident; que cette religion soit celle des prophètes, c'est une autre affaire, et que l'avenir lui soit réservé, nous n'en croyons rien; ce serait, en tous cas, si elle devait se réaliser, non pas la religion, mais Virréiigion de l'avenir ». Réponse exacte, mais un peu pâle; une attaque aussi directe méritait une riposte plus énergique.
M. Edouard Drumont, malgré sa perspicacité, n'a pas nettement compris la question protestante. Dans sa réponse à l'Enquête sur le Protestantisme {Action française^ n^ du l'r juin 1900), il s'exprime ainsi : « Il faut reconnaître que tous les protestants n'ont pas suivi la masse de leurs coreligionnaires qui prenaieut ouvertement parti pour l'étranger contre l'idée française. Une minorité d'entre eux s'est honorée par une réaction énergiquement patriotique; je ne sais même pas si ce n'est point dans cette minorité que C on rencontrerait Vantidreyfusisme le plus violent et le plus opiniâtre. Que penser de cette divergence? Je serais disposé, pour ma part, à en inférer qu'il y a en France deux espèces de protestantisme : le protestantisme autochtone et le protestantisme d'alluvion, importé sur notre sol par le flot des invasions étrangères. De ce dernier tout nous sépare, alors qu'au contraire, malgré une certaine différence dans la façon de raisonner, nous sommes étroitement unis au premier par le lien du sang et par l'amour de la commune patrie. »
Ce n'est là qu'un côté de la question. La grande distinction entre les libéraux d'une part et les orthodoxes ou véritables et seuls protestants d'autre part a échappé à M. Drumont :1a preuve en est, qu'il cite comme protestants MM. Buisson, Steeg et Pécaut, dont nous connaissons maintenant les doctrines et les tendances (Voir ci-dessus).
leur religiosité imprécise. Repoussez avec énergie ces appels compromettants et ne soyez plus des déracinés. Pour vous retenir (I), n'avez-vous pas rame de vos ancélres, qui furent de bons Français, fidèles sujets de leur Roi, et qui, au milieu des persécutions les plus violentes, ne cessaient de répéter que, s'ils différaient de leurs adversaires sur les questions religieuses, ils étaient sur toutes les autres questions du même avis qu'eux. En un mot, faites donc une fois pour toutes, la séparation radicale du spirituel et du temporel^ que vos pères ont si longtemps réclamée, et que vous semblez ne plus distinguer, et n'examinez donc plus toutes les questions d'ordre temporel, questions politiques ou autres, à un point de vue protestant ; car il ne doit pas y avoir de point de vue protestant, mais seulement un point de vue français, quand il ne s'agit p£^s de questions uniquement religieuses.
Aux autres protestants, à ceux qui sont venus plus ou moins récemment de l'étranger, nous dirons: Tâchez de devenir Français, Vous avez sollicité la nationalité française, on ne vous l'a pas accordée pour que vous apportiez en France un esprit étranger. En vous faisant adopter par notre pays, vous devez en recevoir les idées et les tendances, vous fondre dans la masse française, et faire oublier vos origines. Si vous ne pouvez pas dépouiller votre mentalité étrangère, vous constituez un danger permanent, auquel il faudra parer ; vous légitimez en quelque mesure les attaques dirigées contre les protestants de France, et l'on ne peut que vous souhaiter, dans un intérêt général
(1) Gomme le dit le romancier hongrois, Maurice Jokai. Les morts font notre patrie, et si les vivants voulaient quitter leur patrie, les morts les y retiendraient malgré eux.
d'apaisement, un prompt retour dans votre véritable patrie, où nous ne sommes pas venus vous chercher.
Aux catholiques nous dirons : vous êtes le nombre, vous êtes la force, vous êtes la France; pourquoi ne pas désarmer 1 Pourquoi cette hostilité sourde contre une poignée de Français, qui ne demandent qu'a être traités comme les autres Français? Si les protestants n'ont plus à craindre de violence de votre part, vous n'avez rien à redouter de leur minorité. Vous êtes les vainqueurs; l'oubli du passé vous est donc plus facile (i). Quand le souvenir sera perdu de cette maudite affaire Dreyfus, qui a surexcité les passions mauvaises, jeté la haine dans les familles entre parents les plus rapprochés, séparé des amis étroitement unis jusque-là, et suspendu en quelque sorte la vie nationale, quand beaucoup de bons esprits égarés se seront ressaisis et auront retrouvé leur voie, peut-être verrons-nous alors que l'orage qui nous a menacés tous, aura préparé un rapprochement salutaire. Nous en viendrons enfin à comprendre, catholiques et protestants, hommes religieux et hommes d'ordre, que nous ne serons jamais trop nombreux (2) pour lutter contre Tirréligion et le
(1) Pourquoi des phrases de haine, coname celle-ci : « Le cléricalisme protestant s'est rangé du parti des ennemis publics; partisan déclaré de la liberté de penser, le duc d'Orléans donne pourtant à ces factieux politiques un avertissement; il relève dans une occasion solennelle, et au profit de Tun des siens le titre significatif de due de Guise ». Nous ne voulons pas croire que le duc d'Orléans ait eu la pensée que lui prête i auteur de cet article paru dans VÉclair du 4 juillet 1900.
(2) Dans sa conférence du 10 janvier 1901, au sujet de la loi sur les associations, M. d'HaussonvilIe s'exprimait ainsi: « rose dire que l'union s'affirme ce soir avec un certain
désordre — et de l'excès du mal, Dieu, comme il le fait toujours, aura fait sortir le bien.
éclat par la présence d*hommes dont le concours me touche tout particaUëremeot, et qui sont avec nous sur cette question, comme nous serions au besoin avec eux ; car s'ils ne partagent pas nos convictions catholiques, nous nous sentons cependant unis à eux par le hen solide des croyances chrétiennes. »