‹ L'esprit public au XVIIIe siècleChapitre 10 sur 161 · MATHIEU MARAIS · texte numérisé non relu

MATHIEU MARAIS

de réputation. Il obtint, ce qui était sa louable ambition, Testîme du monde parlementaire où il vivait. Écrivant sur son registre, en 1722, la mort de sa sœur, et racontant les obsèques oîi vint la foule : « J'ai vu par là, dit-il d*un ton ému et qui sent bien l'honnêteté sensée du bon vieux temps, que j'avais beaucoup d'amis et que ma profession était bien glorieuse. C'est tout ce qui peut rester à un honnête homme et le consoler dans les maux de cette vie. » Çà et là, dans son journal, on voit percer un bout de vanité professionnelle : « J'ai fait, écrit-il en 1723, un mémoire pour la dame Molinon, accusée d'avoir tué son mari; c'est un ouvrage d'éloquence cicéronienne. » L'année suivante il revient sur cette pièce d'éloquence : « Mon mémoire a été lu à la chambre et fort approuvé. C'est un des plus forts ouvrages que j'aie faits en ce genre. » 11 faut bien permettre à un chroniqueur de se faire à lui-même les honneurs de sa chronique * I

Si distingué que fût Marais dans sa profession, il l'était encore plus hors de son cabinet et dans le monde. « L'avocat des dames » paraissait dans les meilleures compagnies et y tenait son rang de causeur aimable et de parfait honnête homme, sincère avec tact et délicatesse. Il était des soupers de la duchesse de Gesvres, le familier de l'hôtel Nicolaï, l'ami de MM. d'Armenonville, d'Aguesseau, Samuel Bernard. « Il avait, dit-il lui-même, une connaissance des grands qui n'est guère

1. T. ni^ 62, 73. -— Un iacident de sa vie d'ayocat nous le montre en rapport ayec ses deux émules en chronique : Barbier et d'Argenson. En 1721, à la mort du garde des sceaux, d'Argenson lors du partage de la succession, Marais et son jeune confrère Barbier furent appelés. Marais était pour la sœur du marquis d'Argenson, Barbier pour le comte^ frère cadet de celui-ci, et M^ Berruyer pour le marquis. {Mémoires du mar^ quis d'Argensoriy t. H, 163.)

dans les gens du palais. » Le fameux prince Charles de Lorraine, grand écuyer, dont les hautains caprices envers une femme vertueuse faisaient bruit, le nomma chef de son conseil avec 1 ,000 livres d'appointements, et de temps en temps lui fit voir la cour, en « lui procurant jusqu'à l'honneur de courre le cerf avec le roi„ fort à son aise*. »

Mais ses plus belles relations lui vinrent comme une récompense, du côté de la littérature, et de ce milieu sérieux et savant vers lequel l'inclinait un noble penchant. Qui ne voit combien tous ces mondes si différents et cette variété d'amitiés illustres ont à l'envi concouru à renseigner notre chroniqueur? Ce sont là pour nous ses collaborateurs et ses garants.

Il connut Boileau, dont il a dit : « Cet homme, c'est la raison incarnée ; » il a recueilli deux entretiens du célèbre critique ^Ju'il a transmis à Brossette, et que celui-ci a inséré dans des Mémoires encore inédits. « Un si grand homme fait bien regretter sa perte, écritil en 1711 C'était un plaisir d'entendre parler cet

homme-là ; avec cela une innocence des premiers temps, une droiture de cœur admirable ; cœur doux et facile et qu'un enfant tromperait. Le portrait qu'il a fait de luimême dans l'épître à ses vers ne peut être plus ressemblant ^. » En matière de goût, Marais était de la bonne école, de celle de Boileau, et par conséquent adversaire

1. T. ni, 109, 262, 401 ; t. I, 497. — Voiei un exemple de la munificence dont les grands usaient parfois envers leurs aroeats : « Le prince de Gonti a enyoyé à Pothouin, son avocat, qui a plaidé sa séparation, un carrosse, deux chevaux et un brevet de 1,500 livres de pension pour l'entretenir. C'est payer en prince, » ajoute Marais avec un sentiment d admiration facile à comprendre. (T. II, 331.)

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déclaré de la renaissance, du précieux et de ]a manie du néologisme qui attristèrent les dernières années du satirique. Mille fois il se moque « du style affecté de nos auteurs modernes, style vicieux en beau, plein d'ornements oîi il n'en faut point, et de tours qui énervent et amollissent la langue au lieu de l'embellir, langage faux et guindé, style de décadence, digne des Sénèques et des Lucains français *. » Suivant une expression chère à Boileau, Marais était un esprit marqué au bon coin ^.

Un commerce d'érudition et de bons offices littéraires le rattachait à la société des d'Olivet, des Basnage, des Dupin, des Valincourt, des Boulainvilliers, des Fraguier, des Brossette, où un savoir aussi exact et aussi pénétrant qu'il pouvait l'être alors s'alliait si honorablement à des mœurs austères, sans exclure toutefois une pointe d'esprit et de liberté. Il envoya quelques articles anonymes au Mercure; mais son principal travail fut une biographie de La Fontaine. 11 recueillit bon nombre de pièces et d'opuscules de cet auteur, inédits ou devenus rares ; et encore imbu des préjugés du temps sur la frivolité prétendue de la poésie, il s'excuse dans son journal de

1. Sur Fonlenelle, Yoyez t. II, 255, 379; t. IV, 209. — Sur madame de Lambert, sur les Lambertins et le Larnbertinagey t. III, 144, 499.

2. Boileau, en causant avec Marais, appliquait ce mot à Bayle, que lui ûusait connaître et lui vantait son interlocuteur. «M. Despréaux, écrivait Marais au philosophe en 1698, m'a parlé de votre livre avec une admiration qu'il n'accorde que très-rarement. 11 a toujours dit que vous étiez marqué au bon coin^ et de cette marque il n'en connaît peut-être pas une douzaine dans le monde... Il en revenait toujours au bon coin, qui est le mot du guet entre les savants de la haute volée. » (T. I, 27, 28; t. II, 243, 379, 380.) — Boileau admirateur de Bayle, c'est un aspect curieux de l'esprit du vieux satirique, et que le Lutrin ne contredit point. Bayle, d'ailleurs, n'était pas en reste avec hii. n le loue dans ses Réponses aux questions d'un provincial. (T. II, p. 11.)

céder à des distractions que lui interdit la gravité du barreau. Les deux amitiés qui honorent sa vie et qui y tiennent la première place sont celles de Bayle et du président Bouhier. Elles achèvent Tidée que nous avons déjà du personnage et contribuent à JBxer, sous notre regard, les traits dominants de son caractère.

Le président Bouhier était alors, suivant le langage des contemporains, un des oracles de la science européenne *. En ce temps oh les savants, dispersés sur la face à demi-barbare de l'Europe, suppléaient à Fabsence ou à la pénurie des journaux et des recueils par des correspondances réglées et se consultaient à distance sur leurs lectures, leurs idées et leurs travaux, le président Bouhier, grâce h la haute autorité, à la vaste complaisance d un savoir toujours prêt, avait créé dans , une ville de province l'un des centres principaux de ces actives communications, l'un de ces foyers dont le rayonnement secourable se dispersait en tous pays*^ C'était un honneur et un titre, assurément, que d'être admis à ces échanges de vues, à ces discussions de textes et d'idées, de collaborer à cette critique cosmopolite, et de compter parmi les libres correspondants de cette sorte d'Institut fraternel, fondé sur le dévouement à la science et sur une estime réciproque. Marais eut cet honneur, et sa volumineuse correspondance avec le président témoigne des sentiments de coniSance et d'affection qu'il avait su inspirer à ce docte personnage. Ce

1. Né en 1673, mort en 1746. — Tout le monde sait qu'il était président au parlement de Dijon. — Sous le titre de Souvenirs du président Bouhier, on a publié, il y a quelques années, un recueil d'anecdotes^ de bons mots historiques et de facéties assez piquantes^ dont quelques-unes se sentent de Tesprit libre du bon vieux temps et nous montrent^ dans le président, un diîjne concitoyen des La Monnoye et des Piron.

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