LE JOUBNAL DE BUVAT. M
demain du r^ne de Louis XIY, cette flamme de guerre civile gui, pendant le cours du siècle, devait attiser avec une violence si opiniâtre les passions politiques. Le journal de Buvat a le mérite de retracer dans un récit développé et véridigue les commencements de cette guerelle envenimée dont nous sommes portés à mécon* naître aujourd'hui la gravité et les lointains effets ; il abonde en informations singulièrement précises et significatives sur Tun de ces troubles puissants qui ont agité le siècle et contribué à former les grands orages.
Littérairement, Buvat est inférieur à Marais. Il a poins de vivacité dans le style, il est moins distingué. Il tient de Thomme du peuple, dont il a souvent la pro^ llxité. Il raconte les faits à mesure qu'ils lui parviennent, simplement, naïvement, sans partialité ni malice d'aucune sorte. Buvat est bonhomme et prête à tout le monde de sa bonhomie. Il ressemble à nos vieux auteurs gui traduisent en style naïf les écrivains rafSnés et revêtent de leur humilité les plus fiers personnages. Bans cette littérature rapide et familière des mémoires, c'est l'Amyot de la Régence.
Mais s'il raconte avec moins d'art que beaucoup d'autres, il a sur la plupart un avantage ; il sait plus. Les amiées 1718 et 1719 manguent dans Marais; son jour-* nal, pour les débuts de la régence, comprend cent pages au plus. Barbier Qst encore plus court. Buvat nous donne un journal de cinq cents pages pour les quatre premières années du nouveau gouvernement. De tous les témoins de ce temps il est donc le plus complet.
De Buvat à Mathieu Marais la différence, pour ne pas dire le contraste, est très-sensible. Buvat, c'est l'homme du peuple y sous figure d'em^doyé; intelligent et déjà
instruit, respectueux encore et fidèle aux vertus comme aux illusions de la soumission, il est peu répandu dans le monde, il n'a guère d'autre source d'informations, après la rue, que la société de ses supérieurs. Marais, c'est le bourgeois lettré, spirituel, ironique et frondeur, qui conserve des principes d'ordre et des habitudes de stabilité politique, mais qui a peu de foi déjà et surtout fort peu de préjugés. Très-clairvoyant dans ce qui lui reste de soumission et de respect, il obéit en critiquant ; il a cessé d'être dupe ; prudent d'ailleurs et modéré, ennemi de l'éclat et du bruit, vaniteux à ses heures, mais sans ambition et surtout sans manège, sachant releve| son humeur caustique d'un caractère d'honorable indépendance qui est dans les traditions du barreau français. Ami de Boileau, biographe de La Fontaine, correspondant de Bayle et son admirateur, lecteur charmé de la Henriade et à' Œdipe ^ il donne la main aux plus libres esprits des deux siècles : de là le mérite et le piquant de ses Mémoires.
Mathieu Marais (1665-1737). — Ses amis : Bayle et le président Bôuhier. — Une femme philosophe en 1710 : correspondance de Marais avec madame de Mérignac *.
Né en 1665, cinq ans après Buvat, Mathieu Marais était fils d'un procureur au Châtelet qui demeurait rue du Bouloi. U fut reçu avocat en 1688, et prit naturellement l'esprit du monde parlementaire auquel il appar-
1. Quatre yolumes,' par M. de I^escure^ 186^1869 (Firmia Didot).
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tenait de naissance et de profession. Il entrait dans la vie active et dans la société vers le milieu du grand règne, en ce moment de crise déjà sensible oîi les guerres sans fin, les persécutions renaissantes et implacables, l'empire de madame de Maintenon et des jésuites aigrissaient les cœurs et commençaient à noircir les imaginations. C'est l'heure juste où paraissent les Caractères^ satire si pénétrante et si hardie dans sa modération habile ; Fontenelle écrit rHistoire des oracles et la Pluralité des mondes; Bayle s'est déjà signalé par son érudition aggressive et son ironie dissolvante; Saint-Évremond fait les délices des lecteurs délicats , et les épicuriens du Temple donnent le ton aux plaisirs et aux opinions de la jeunesse.
Le monde particulier où Marais était appelé à vivre, ce monde gallican et janséniste était celui où le dégoût croissant du pouvoir absolu, la désaffection inquiète, le sourd désir ou le noble regret des libertés nationales se ressentaient avec le plus de vivacité.
Ainsi placée au début et comme encadrée dans Tordre établi et le milieu professionnel, la vie de Marais y reste calme, unie et droite, sans accidents singuliers, sans coups du sort ; c'est une de ces bonnes et honnêtes existences de la bourgeoisie d'ancien régime, que nulle secousse, nulle fièvre ne dérangeaient de leur solide équilibre, et qui se contentaient de la joie et de la gloire de ces trois grands biens : l'étude, l'amitié, l'estime publique.
Une chose pourtant distinguait Marais parmi les siens et le mettait hors de pair; je veux dire le tour littéraire de son esprit et l'étonnante variété de son savoir. Marais était érudit avec goût ; l'étendue de ses connaissances et
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la finesse de sa critique auraient fait houneur à plus d'un lettré de profession. Il aimait les poëtes et les lisait dans leur langue, même les grecs; Homère, Horace, Virgile, Dante, le Tasse et Milton lui étaient familiers. En France, le xvi* siècle surtout l'attirait ; Villon, dont il fait l'éloge au président Bouhier, Marot, Brantôme, Lestoile, Régnier, Rabelais étaient ses auteurs favoris. Il y avait un coin d'esprit gaulois très* marqué dans Marais.
Cette sorte d'esprit agissait sur sa vocation et scHi talent professionnels ; il s'était fait au palais ce qu'on appelle aujourd'hui une spécialité : celle des causes grasses. Il plaidait les procès en séparation et les cas d'adultère. Il prend lui-même le titre d'avocat des dames. Voici le conseil que Marais donnait à ses clientes, et l'on n'en saurait désirer de plus sage : a U faut vivre avec les bons maris et ne point quitter les mauvais, avec qui il faut souffrir. » L^honnéte axiome de ce directeur des consciences troublées et des unions mal assorties était au fond peu consolant.
N'allons pas trop loin sur la pente des conjectures où ce goût de Marais pourrait nous conduire. Marais, célibataire, attaché à la société d'une sœur qu'il perdit tard, n'était qu'un voluptueux d'imagination. « Il m'a été bien facile de sortir de la bagatelle, écrivait-il au président Bouhier, n'y étant jamais entré. )> Bien qu'il ne se refuse pas les récits piquants et les matières scabreuses, son langage reste décent ; il en est pour lui de la galanterie comme de la politique, il ne s'émancipe pas au delà des audaces du demi-mpt. En tout Marais est un libre penseur plein de mesure.
: Au barreau, sans être un aigle, il eut, paratt^il, assez