‹ L'esprit public au XVIIIe siècleChapitre 11 sur 161 · LES AMIS DE MARAIS · texte numérisé non relu

LES AMIS DE MARAIS

qui tout d'abord lui gagna le cœur de Bouhier, ce fut son zèle infatigable pour les reliques de Bayle et de La Fontaine. Dans ce commerce, qui se soutint pendant quinze ans, Marais déploya les qualités d'un esprit solide et la tendresse reconnaissante d'une âme bien née. « Plaignons les hommes, écrivait-il, qui n^ont que des talents sans avoir des sentiments. C'est toujours là où j'en reviens comme à mes moutons... Qu'est-ce que l'homme? Et quelle comédie dans ce monde 1 11 n'y a que l'amitié de bonne, et je m'y tiens amicissime... Je suis amoureux de l'amitié * . » La sensibilité du xvm* siècle ne dira jamais mieux.

L'amitié du président alla jusqu'à désirer pour Marais une place à l'Académie française. On n^avait point alors d'exemple d'avocats académiciens. Malheureusement, sauf la Vie de La Fontaine encore manuscrite, les titres manquaient, et les talents du candidat étaient de ceux que des amis seuls savent apprécier. « Personne ne le connaît dans la compagnie, » écrivait Bouhier à d'Olivet ; cette candidature improvisée échoua devant la surprise qui l'accueillit. Marais remercia son illustre ami avec cette résignation de bon goût et à demi sincère qui n'ose avouer ni tout son désir ni tout son regret ; (t J'accepte, Monsieur, votre choix, qui me vaut une élection dans les formes; je suis de l'Académie dès que vous m'avez nommé, et cet in petto me plaît plus que la chose même... On dira que vous m'avez jugé digne d'être académicien; n'est-ce pas cent fois plus que je ne mérite ^ ? »

1. T. \, 131, 136; t. HI^ 395. — La correspondance de Marais et de Bouhier va de 1724 à 1737. L'éditeur ne Ta pas publiée tout entière.

Le patronage du président, si hautement manifesté, jeta quelque lustre sur les dernières années de Mathieu Marais ; vingt ans plus tôt les relations de Tavocat parisien avec Bayle avaient exercé sur son esprit une influence décisive et donné à sa pensée une direction. Marais se révèle tout entier par Tadmiration que Bayle lui inspire. « Je suis Bay liste ^ écrivait-il en 1711; j'accepte volontiers ce titre, et je ne crois pas qu'il s'élève jamais une cabale assez forte pour me faire rétracter ni pour détruire le temple que nous lui bâtissons *. » Ces relations commencèrent en 1698, au lendemain de la publication du Dictionnaire; pendant huit ans, jusqu'à la mort de Bayle, Marais fut, à Paris, Tauxiliaire de son érudition ; il lui fournissait des notes et lui envoyait des nouvelles. Après sa mort, il fut le défenseur prudent, mais fidèle, de sa mémoire persécutée; il disputa à d'habiles adversaires, c'est-à-dire aux jésuites, les restes manuscrits et comme l'héritage de son esprit. Bayle était pour lui « le grand homme )) par excellence : (( On trouve tout, répétait-il, dans ses écrits ^. »

En résumé, vers la fin du règne de Louis XIV, Marais était, comme nous dirions aujourd'hui, un opposant ; il mérite, à ce titre, de figurer dans la première génération philosophique du xvm® siècle.

n y avait alors, comme il y a toujours, des nuances trèsdiverses et des contrastes d'opinions très-marqués sous ce drapeau multicolore du mécontentement qui couvre ce qu'on appelle opposition. On peut noter trois groupes dis-

2. T. I, 113, 123; t. IV, 108. — Bayle rayait chargé de recueillir des notes sar la vie de La Bruyère. On n'a pas les renseignements fournis à Bayle par Marais.

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tincts de mécontents dans les vingt dernières années de Louis XIV. U y avait l'opposition de la cour, celle dont Saint-Simon est le héraut bruyant, dont le duc de Bourgogne est Tespoir , dont Fénelon est le conseiller secret et le théoricien. Aussi favorable à la noblesse qu'elle était ennemie de la libre pensée, si le règne du duc de Bourgogne lui eût donné la haute main sur le royaume, ellg aurait affaibli Fautorité centrale au profit des grands, et entravé l'essor indépendant de l'esprit. Cela représente assez fidèlement le libéralisme aristocratique et pieux du XIX' siècle *. Le Parlement formait, à Paris, un autre centre d'espérances et de hardiesses dissimulées; c'était l'opposition bourgeoise, gallicane et janséniste, telle qu'on la verra lutter et se maintenir jusqu'à la veille de 1789, opposition très-ferme contre le pouvoir d'un seul, et très-ardente à réclamer des garanties, mais, dans l'ensemble, aussi peu clémente que la première aux sceptiques et aux libertins. Ceux-ci, qui avaient pour point de ralliement le salon de mademoiselle de l'Enclos, la société des Vendôme et des Chaulieu, ou le cabaret de Chapelle, se rattachaient directement aux philosophes du xvi* siècle par Saint-Évremond, Bayle, Gassendi, Bernier, La Mothe le Vayer et Charron. Cette famille d'esprits un peu mêlée, tour à tour frivole et savante, grossière et délicate, ne démentait point sa double origine ni les deux ancêtres de l'épicurisme français, Rabelais et Montaigne. Elle jouait gaiement son rôle de parti en minorité ; le verre en main et le rire aux lèvres, elle attendait le coup de fortune qui allait la porter au pouvoir avec le régent Nombre d'honnêtes

1. Voir les Plans de gouvernement remis par Fénelon au duc de Beau- TilUere en 171! . (T. XXIf, p. 580, 590, édit. de Lebel, 1824.)

40 Là Régence.

gens, sans embrasser aucun de ces partis si tranchés, flottaient à leur suite et faisaient un choix dans les opinions régnantes, par sympathie d'esprit ou par convenance de situation. C'est ainsi que Marais était parlementaire et gallican, comme les magistrats qu'il fréquentait, et en même temps libre penseur, bayliste, comme on ne l'était pas toujours au palais. Il tenait des deux sociétés où sa profession et ses goûts l'avaient engagé.

Sa façon de penser se déclare par les affections et les antipathies que lui inspirent les personnages marquants de cette époque. Certes, il n'est pas l'ami des jésuites, dont le nom, plus que jamais chargé et compromis, était devenu pour la moitié de la France un objet de scandale. Marais ne perd aucune occasion de dénoncer leurs intrigues et leur habileté décriée. Le haut clergé, très-moliniste alors, trouve en lui un censeur discret mais clairvoyant. Il condamne également le fanatisme haineux et sombre, et les molles transactions tentées par des chrétiens suspects entre la foi sincère et la science pure. Son style est plein de tours ironiques et de malices contenues qui annoncent Voltaire et qui sont bien d'un élève de Bayle. En vrai libéral, qui ne pardonne pas le despotisme, même au génie, il a peu de goût pour Bossuet, et le témoignage d'un homme aussi éclairé nous montre oîi en était la réputation de l'éloquent évêque, peu d'années après sa mort. Elle partageait l'impopularité du pouvoir absolu *. En revanche, il admire Fénelon, il aime Rollin, il loue Saint-Évremond et tous les persé-

{, « On va nous donner une Politique tirée de r Écriture sainte. C'est un ouvrage posthume de M. l'évèque de Meaux. Nous avions cru jusqu'ici la politique et la religion incompatibles. L'ouvrage est sous la presse. Le bon prélat avait fait cela apparemment comme un anti-Télémaque. » (1710, t. I, 133.)

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