‹ L'esprit public au XVIIIe siècleChapitre 111 sur 161 · Les Chevaux et ies Ânes, ou Étrennes aux sois · texte numérisé non relu

Les Chevaux et ies Ânes, ou Étrennes aux sois

MÉMOIRES D£ BÂCHAUMONT. 387

pas mieux ï Histoire générale ou V Essai ster les mœurs : «( Les presses gémissent sans interruption pour le compte du philosophe de Ferney, Quand l'âge ne lui aurait rien ôté du brillant du style et de Tagrément des réflexions, il n'est pas possible qu'il ait la profondeur et surtout l'exactitude sur laquelle est fondée la véracité, première qualité d'un historien. Un ton d'ironie perpétuelle dépare l'histoire et n'est pas digne de sa majesté. » En revanche, la lettre à Élie de Beaumont sur les Sirven obtient de lui une approbation sans réserve : « Elle est écrite avec cette onction, ce pathétique qui coulent si naturellement de la plume de ce grand écrivain, lorsqu'il prêche l'humanité et défend les droits de l'innocence opprimée *. »

Bachaumont a un mérite comme critique : il juge bien et tout de suite; il exprime dès le premier jour, sur les ouvrages les plus controversés, l'opinion qui prévaudra. Voici ce qu'il écrivait en juin 1762 , sur y Emile de Rousseau, qui venait de paraître : « Le livre de Rousseau fait très-grand bruit. Il €St singulier, écrit fortement et pensé de même ; du reste impossible dans l'exécution. La partie judicieuse est d'emprunt ; le fond est une contradiction, puisque l'auteur qui veut faire un traité d'éducation détruit toute société. Mais

1. T. in, 212. — Yoici d'autres jugements de Bachaumont sur Voltaire. Ils Dous semblent parfois excessifs : « Le Dictionnaire philoso^ phique (1764) est un réchauffé de tout ce qu'on a écrit contre la religion. Cet ouvrage fait encore plus d'honneur à sa mémoire qu'à son jugement. » (T. Il, 105.) — Le tic ricaneur de Voltaire, très-eensibie dans les dernières années, ne plaisait pas aux contemporains autant que nous pourrions le croire : « Malgré les prétentions de M. de Voltaire à rire et à &ire rire, les gens seoflés ne voient plus en lui 'qu'un malade attaqué d'une affection mélanooliqQe, d'une maladie triste qui le ramène toojours aux mêmes idées : delirium circa unum et idem objectum, » (T. m. 237.)

par un talent rare, il a le secret d'enchaîner son lecteur et il Tempêche de voir le vide de Touvrage. Son éloquence mâle, rapide et brûlante porte de Tintérêt dans les moindres détails. L'amertume sublime qui coule de sa plume lui gagne les cœurs. On pardonne tout à qui sait émouvoir *. » Que pourrions-nous ajouter d'essentiel à ce jugement rendu en 1762? C'est ainsi qu'après bien des discussions, nous revenons, sur bien des points et sans le savoir, en littérature comme en politique, aux opinions sensées et équitables qui n'ont pas plus manqué au xvm* siècle qu'à celui-ci, et qui n'obtenaient alors comme aujourd'hui qu'un succès d'estime.

Non-seulement Bachaumont ose critiquer les puissances philosophiques du jour, mais il a le courage de louer ceux qu'elles oppriment. Il reconnaît un mérite d'harmonie d'ailleurs très-médiocre aux Poésies sacrées de Lefranc de Pompignan. Il a un mot de regret, « à Tultramontanisme près, » pour le Journal de Trévoux. Il fait cas de l'érudition et de l'esprit que déploie dans la controverse historique l'abbé Guënée. N'allez pas toutefois le croire dévot; vous seriez détrompé par des passages décisifs, tels que ceux-ci : « V Encyclopédie s'imprime actuellement, et l'on espère voir finir ce monument immortel de l'esprit humain. » — « M. Racine, dernier du nom, fils du grand Racine, est mort hier d'une fièvre maligne. Il ne faisait plus rien comme homme de lettres ; il était abruti par le vin et la dévotion ^. » On a pu saisir, dans tous ces exemples, le tour

2. T.- 1, 197, 211 (1763). — A propos d'une réfutation de VÈmiîe de Rousseau : <c Pour sentir la platitude et l'ineptie du critique, il suffit de dire qu'il appuie ses arguments sur l'Écriture sainte. Louons son zèle et souhaitons-lui du talent. » (T. I, 121).

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d'esprit et les habitudes de rédaction qui caractérisent ce journal : l'auteur annonce un fait ou un livre par un court exposé, où il glisse un mot qui exprime son opinion et prépare celle du lecteur.

Dans ce tableau plein de contrastes qui reproduit IBdèlement, par cette variété et ce désordre même, la mouvante image de la vie publique au milieu du xvni* siècle, il nous est facile de reconnaître et de grouper les traits les plus saillants. 11 y a les incidents curieux de la polémique littéraire et de l'agitation politique, les succès bruyants, les persécutions retentissantes, les nombreux symptômes de fermentation qui éclatent au théâtre, à Tacadémie, partout où le public est rassemblé, et qui attestent avec force Tascendant d'un pouvoir nouveau : il y a enfin le menu détail des anecdotes, et, tranchant sur le tout, ce mélange du sérieux et du plaisant qui est l'originalité de l'esprit français.

Nous suivrons cet ordre, en essayant de faire comprendre l'intérêt particulier que présentent ces Mémoires dont la richesse confuse échappe à une exacte analyse.

Nous ne dirons rien de l'événement considérable qui, en 1762, à l'époque où commence le Journal, passionnait les esprits en France et en Europe. L'expulsion des jésuites, réclamée depuis longtemps par une portion notable du public, rêvée par Saint-Simon et Noailles sous Louis XIV, arrachée enfin sous Louis XV, par un effort victorieux de l'opposition, a été trop souvent décrite, dans ses causes et dans ses phases diverses, pour qu'il y ait lieu d'y revenir ici *. Bachaumont, sans ap-

1 . Voir en particulier le Journal de Barbier, qui a suivi la marche du

profondir Taffaire, s'attache à noter l'effet produit, « la joie excessive et presque indécente » de la bourgeoisie et du peuple, les placards injurieux, les chansons, les pasquinades, les parodies à la mode, toute cette partie comique et vulgaire des manifestations de Topinion *. Il mêle à ces détails quelques vues sérieuses qui lui sont propres ou qu'il emprunte aux meilleurs écrits du temps, sur la nécessité de constituer une éducation nationale et séculière. Il adopte l'idée « d'établir un plan uniforme d'études au moyen d'une affiliation entre les différents collèges des universités du royaume, » c'est-à-dire de substituer à l'Université de Paris l'Université de France *.

Mais à ce point de la crise, les vrais événements, les actes décisifs, ce sont les livres. L'armée encyclopédiste, solidement organisée, est entrée en ligne, elle se déploie avec vigueur et s'avance avec ensemble sur un terrain mollement défendu. Les livres d'opposition politique ou religieuse pullulent, par une éclosion féconde, dans cette atmosphère d'orage. On jugerait mal de la puissance du mouvement et de la chaleur de l'attaque si l'on ne considérait que les seuls ouvi^ages que la victoire a rendus fameux. Combien d'autres écrits, maintenant oubliés, pamphlets, brochures, lettres, dissertations, venaient faire leur bruit dans la mêlée, à côté des plus retentissants, et jeter une lueur d'un jour dans la fournaise qui les a dévorés I On les voit se succéder sans iiïterruption, comme des flèches aiguës ou des torches

procès au Parlement : t. VI, 434, 442; t. VU, 133, 222, 355, 359, 362, 3!^3, 409; t. VHI, 39, 64.

1. T. 1, 66, 90, 127, 140. — Y. dans madame du ilausset V Histoire abrégée de l'expulsion des jésuites, par Séuac de Meilhan, p. 243.

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