‹ L'esprit public au XVIIIe siècleChapitre 114 sur 161 · T. VI, 356, 3G8; t. \U · texte numérisé non relu

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MÉMOJRES DE BACHAUMONT. 393

pourquoi un si énorme privilège est justifié par si peu de vertus ; son zèle chrétien pose ainsi devant Dieu le redoutable problème dont la solution, cherchée parla raison seule, agite et épuise la France depuis un siècle. Dans la double attaque qui menace Texistence de l'ancien régime, le principal effort se porte contre TÉglise : sous les gouvernements despotiques c'est toujours le côté le moins défendu. Par là s'avance et fait brèche le terrible « patriarche » avec le gros de son armée ; on reconnaît, au retentissement des coups, l'ascendant de sa présence et de son infatigable animosité. Les seuls écrits de Voltaire égalent en nombre le reste des publications antireligieuses de ce temps-là ; il n'est pas une semaine oîi son nom, signalé par une tentative nouvelle, ne figure dans la chronique. On croit voir passer devant soi le mouvement impétueux de la bataille, ce rapide entraînement de l'opinion qui obéit à un seul homme et tient en échec tous les pouvoirs de la société. « Ce singulier homme, écrit Bachaumont en 1765, toujours avide de renommée, a la manie de vouloir faire tomber une religion ; c'est une sorte de gloire nouvelle dont il a une soif inextinguible. On s'arrache ses productions avec une fureur épidémique. Ses amis frappent de concert avec lui l'édifice et ne peuvent que l'ébranler fortement *. » Une anecdote, recueillie dans les Mémoires secrets^ nous montre l'effet produit sur les esprits, et particulièrement sur la jeunesse, par la prodigieuse fécondité de Voltaire. Sa gloire, si longtemps traversée dans son essor, monte par degrés à un point extraordinaire d'éclat et d'universalité : a II s'est trouvé à la poste

1. T. H, 136, 192, 274; t. UI, 214; t. IV, 93, 311; t. V, 89.

une lettre ayant pour suscription : — « Au prince (tes « poôtes , phénomène perpétuel de gloire , philosophe ii des nations, Mercure de FEurope, orateur de la paie trie, promoteur des citoyens, historien des rois, pané- « gyriste des héros, aristarque des zoïles, arbitre du « goût, peintre en tout genre, le même à tout âge, pro- « tecteur des arts, bienfaiteur des talents, admirateur (( du génie, fléau des persécuteurs, ennemi des fanati- « ques, défenseur des opprimés, père des orphelins, « modèle des riches , appui des indigents , exemple « immortel des sublimes vertus. » — Cette lettre, tout considéré, a été rendue à M. de Voltaire, quoiqu'elle ne portât pas son nom, comme au seul à qui toutes ces qualités puissent convenir *. »

Avec quelle ardeur Voltaire est secondé 1 Quelle profusion de livres, de brochures, de pamphlets, suscités par son exemple, enflammés de sa passion ! Bachaumont signale en quelques mots très-nets les caractères de cette littérature belliqueuse et les tendances principales de ce mouvement agressif^. Dans la foule des écrits qui attirent son attention nous remarquons une Vie de Jésus, publiée en 1770, et ainsi annoncée par les Mémoires secrets : « Il a paru dernièrement une Vie de Jésus y ou Histoire critique de la vie de Jésus-Christ. On sent que le critique a fondu adroitement dans son livre la substance d'une quantité d'autres ouvrages sur le même sujet, mais que leur érudition ou les langues savantes dans lesquels ils sont écrits mettaient hors de portée du commun des lecteurs. Il résulte de son ouvrage que

1. 1769. — T. V, 1. (c On a découvert que l'auteur de la suscription emphatique était un certain abbé de Launay. » {Id. p. 24.)

2. T. UI, 112, 376; t. IV, 87, 125, 131, 251 ; t. VI, 259, 262.

Jésus n'était qu'un artisan enthousiaste, mélancolique, et jongleur maladroit, sorti d'un chantier pour séduire des hommes de sa classe. L'auteur fait voir aussi comment le christianisme s'est établi ; il rend raison de ses progrès rapides, qu'il ne faut point, suivant lui, attribuer à un miracle, mais à des causes naturelles. En calculant la durée des extravagances humaines qui ont leur période^ il prétend que Terreur finira tôt ou tard. Mais qu'y substituer? la Raison ^ »

A côté de ces attaques variées à l'infini, nous apercevons dans les Mémoires secrets les faibles traces d'une résistance timide, étouffée sous la clameur publique et tuée aussitôt par le ridicule. Bachaumont cite quelques passages des sermons et des mandements réactionnaires de ce temps-là : il n'est pas sans intérêt de les relire après un siècle révolu. Nous sommes moins sévères aujourd'hui, moins injustes qu'on ne l'était alors pour les défenseurs inhabiles d'une cause politique oîi tout n'était pas si mauvais, mais qui trop souvent avaient le tort, impardonnable en France, de parler sans esprit, sans éloquence, surtout hors de saison, le langage du bon sens, (c On tympanise les mandements, un bon mot réfute un sermon, nous dit le chroniqueur, et si le Parlement s'en mêle, on s'applaudit des honneurs de la brûlure ^. )>

Un fait singulier, c'est l'importance croissante de tout ce qui touche aux goûts, aux libertés, et même aux plai^ sirs du public assemblé. Le théâtre, l'Académie, les salons, tout ce qui est foyer d'opinions, centre et point

1. T. V, 209. — En i771 parait un Examen critique de la vie et des ouvrages de S. Paul, (T. V, 251.)

2. T. n, 192 ; t. IV, 34, 236 ; t. VI, 176.— V. aussi Barbier, t. VIU, 90.

396 Lli GOUVERNEMEiNT DES FAVORITES.

d'appui de la libre pensée ou de la libre parole, devient pour le pouvoir un continuel sujet de souci et d'alarmes. Les questions de politique intérieure surgissent au moindre incident, sous les prétextes les plus légers en apparence. On tient des conseils de cabinet à propos d'une tragédie ; la mutinerie d'un danseur ou d'un comédien est une affaire d'État. « L'autorité en général ménage beaucoup les histrions, » dit Bachaumont*. La fièvre est partout. L'esprit d'opposition, comme un air embrasé, a pénétré la vie entière. Qu'est-ce qu'une tragédie, en ce temps-là? Un pamphlet versifié. Qu'estce qu'un discours académique? Une harangue de tribun écrite avec élégance. Très-vif pour les libertés qu'il a conquises ou qu'il espère, le public n'est pas moins délicat quand il s'agit de ses divertissements. Encore à demi esclave, il a déjà Thumeur d'un souverain. Il s'impatiente d'être assis à l'étroit dans la salle de la Comédie et d'étouffer à l'Opéra ; les laideurs du vieux Paris le révoltent ; « il s'indigne qu'on travaille si lentement à satisfaire ses goûts, à remplir ses vœux ^. » On oublie trop, à son gré, de lui embellir sa capitale. De là le rôle nouveau et l'orgueil immodéré « de la gent comique, de la nation lyrique, » de tous ces artistes, chanteurs, danseurs, « histrions, » employés aux menus plaisirs du peuple-roi. Us se sentent nécessaires. Interprètes des idées qui régnent, complaisants des passions, auxiliaires des talents, ils servent dans le sérieux et dans la bagatelle. Bachaumont se trompe en les traitant « d'histrions ; » c'est un anachronisme. L'engouement parisien les a métamorphosés en personnages. Au besoin,

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