‹ L'esprit public au XVIIIe siècleChapitre 118 sur 161 · SIMÉON-PROSPER HARDY · texte numérisé non relu

SIMÉON-PROSPER HARDY

Barbier, en 1763, quitte la plume du chroniqueur, Hardy la reprend ; il continue l'œuvre entreprise sous la régence par Buvat et Marais, poursuivie par Barbier sous Louis XV, et ferme la série des représentants de l'opinion parisienne entre Louis XIV et la Révolution* Grâce à lui, l'importante lacune que les Mémoires imprimés laissaient dans l'histoire du siècle est comblée ; — mais qu'est-ce donc que ce nouveau-venu, tiré pour la première fois de son obscurité profonde et introduit par nous dans l'histoire politiijlie de notre pays?

En suivant, à partir de la Seine, la rue Saint- Jacques, dont nous ne voyons plus que des tronçons épars et comme des échantillons, on rencontrait, à main gauche, au coin de la rue des Noyers, supprimée, elle aussi, presque entièrement, la chapelle de Saint- Yves. Fondée au xiv^ siècle en l'honneur d'un avocat breton, de celuilà même qu'avait rendu fameux ce singulier panégyrique : Advocatus et non latro^ res miranda populo, elle était le rendez-vous des plaideurs échappés aux griffes de la chicane ; ils suspendaient à la voûte les sacs de leurs procès, comme les boiteux guéris, dit un historien, suspendent leurs béquilles au sanctuaire d'une madone. Le ,boulevard Saint-Germain passe aujourd'hui sur l'emplacement qu'elle occupait. La chapelle, au xvin' siècle, faisait face à une libraire d'apparence modeste, mais d'excellent renom, riche en livres sérieux, heureusement située dans le voisinage des grandes écoles, à

deux pas de la Sorbonne et du collège de France, au cœur même de ce quartier studieux et religieux^ où les collèges, les couvents, les églises abondaient, oîi les gens de loi se mêlaient aux écoliers et aux moines. C'est au fond de cette maison, au milieu des rayons couverts de livres et sur le comptoir même de sa boutique, que Siméon-Prosper Hardy écrivit pendant vingt-cinq ans rhistoire contemporaine; c'est de là que ses Mémoires ont passé aux manuscrits de la Bibliothèque nationale. Il faut un peu modifier nos idées sur la librairie moderne pour apprécier au juste ce qu'était, il y a cent ans, un libraire de Paris. On n'entrait pas au hasard ni de plain-pied dans la communauté des libraires et imprimeurs, qui comprenait environ deux cent dix membres : après un apprentissage dûment constaté, on était tenu de produire un certificat de solides études classiques signé du recteur; on subissait ensuite, dans la chambre royale et syndicale de la rue du Foin-Saint- Jacques, l'examen professionnel devant un jury de huit membres désignés par le sort ; les registres faisaient foi des notes obtenues et de la décision des juges. Ce qui restreint la liberté a souvent pour effet d'accroître la considération. Les ordonnances de 1618, 1C24, 1723, en exigeant des garanties, avaient en retour accordé des privilèges ; la profession de libraire et d'imprimeur, séparée « des arts mécaniques, » était assimilée aux carrières libérales : la communauté faisait corps avec l'Université. Ses officiers en charge assistaient, revêtus de leurs insignes, en manteau et en rabat, aux processions du recteur, aux distributions des prix; ils avaient leur rang marqué dans toutes les solennités classiques, beaucoup plus nombreuses et plus pompeuses qu'aujour-

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d'hui; — bref, les libraires de ce temps-là étaient en quelque sorte des bibliothécaires en titre, attachés au service des études universitaires.

Le caractère libéral de la profession paraît surtout dans Tauteur de ces Mémoires. Hardy était d'une bonne famille de moyenne bourgeoisie qui s'honorait de compter parmi ses membres des professeurs et des magistrats. Son grand-père maternel, Délavai, avait été recteur ; son beau-père et son cousin-germain, du nom de Duboc, étaient conseillers au Châtelet. Ces vieilles familles, aux mœurs patientes et fortes, gravissaient lentemeat par le labeur des générations les degrés de la notoriété publique et de la fortune; quelquefois elles faisaient irruption dans la gloire, grâce à un génie imprévu sorti de leur sein. Sur la grande route de l'ambition, qui n'a jamais été déserte en France, elles formaient la première station ; les audacieux qui montaient des profondeurs du peuple s'arrêtaient là, et reprenaient haleine avant de tenter l'accès des rangé supérieurs. En 1781, quand M. de Juigné fut nommé archevêque de Paris, Hardy lui rappela dans une lettre respectueuse qu'il avait été son camarade de classe à Navarre et aux Grassins, qu'ils avaient fait leur seconde ensemble en 1743. La lettre reçut un froid accueil, Hardy se souvenait trop, et le prélat trop peu ; elle nous révèle du moins Vâge de l'auteur, et nous pouvons, sur cet indice, fixer à 1728 la date vraisemblable de sa naissance, année oîi naquit M. de Juigné. Buvat mourutun an après ; Marais avait alors soixante -trois ans, et n'écrivait plus que pour répondre au président Bouhier; quant à Barbier, né en 1689, il était dans la force de l'âge et dans toute sa verve d'observateur et d'annaliste.

A quelques pas du cabinet d'affaires où notre avocat, tout en expédiant les plaideurs, compilait sa chronique, dans cette même rue Galande, hantée par les officiers de la chicane, Hardy vint se loger, en quittant leg Grassins, « un peu au-dessus de la rue des Anglais, » qui existe encore, et le camarade de classe du futur archevêque entra comme apprenti chez un imprimeur nommé Quillau, établi rue du Fouare, « ancien adjoint de sa communauté, commissaire des pauvres et marguillier de sa paroisse, » dont le billet mortuaire, daté de 1764, a été recueilli, je ne sais par quel hasard, aux manuscrits de la Bibliothèque nationale. En feuilletant les anciens registres de la chambre royale et syndicale, conservés aux archives de la bibliothèque, on y peut lire de fréquentes mentions et de nombreuses signatures de Siméon-Prosper Hardy jusqu'au 18 mars 1791, époque où les i'egistres finissent avec la corporation. Le 15 mai 1755, sous le syndicat d'un Didot, il est reçu libraire ; le 26 juin 1771, élu adjoint au syndic, il arrive aux honneurs de sa profession; le suffrage lui donne pour collègue un autre Didot, François- Ambroise, grand-père de l'éditeur de ce nom. Dès lors il n'oubliera plus de mentionner dans ses Mémoires les cérémonies publiques où il représentera, en qualité d'adjoint titulaire ou d'adjoint honoraire, la librairie de Paris. Ce sont les dates lumineuses de sa vie, et cet éclat modeste paraît lui suffire.

De bonne heure il eut l'idée de son journal ; il était né chroniqueur. Avant même de passer maître et de s'établir rue Saint- Jacques, il rédigeait de courtes notices sur les affaires du temps ; on les retrouve sur la première page du recueil ; mais il ne commença sérieu* sèment et avec suite qu'en janvier 1764. Dès lors plus

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