JOURNAL DE HARDY
de lacunes, l'œuvre se continue jusqu'à la révolution. Tenu en grande estime par ses confrères, il ne semble pas que la prospérité de son négoce ait répondu à la considération dont il jouissait. Faut-il en accuser la politique? On ne rédige pas impunément un journal de 4^082 pages. Quand on le voit se servir de ses livres de commerce pour y coucher par écrit ses réflexions en matière d'état sous ce titre : Mes loisirs, journal d'évé^ nements tels qu'ils parviennent à ma connaissance^ il est permis de se défier de ce commerçant qui se donne tant de vacances, et use ainsi des registres destinés à ses comptes courants. Il ne faut donc pas s'étonner si, sur la liste des 210 imprimeurs et libraires de Paris, distribués en vingt catégories, suivant l'importance de leurs impositions, Hardy n'appartient qu'à la dixseptième classe. Tandis que les maisons puissantes, les Panckouke, les Lebreton, les Barbou, les Briasson, les Duchesne, les Didot, les Durand, les Moutard, paient une somme qui varie de 400 à 200 livres, Hardy est coté à 26 livres ; pendant trente ans, ce chiffre ne change pas, ce qui prouve que ses affaires, malgré la position avantageuse de la maison et la bonne renommée du maître, restent stationnaires. En 1790, l'Assemblée nationale ayant fait appel aux dons patriotiques, notre libraire-citoyen se signale par une souscription volontaire de 1,200 francs, l'une des plus fcHiies que contienne le rôle de la corporation; dès que la politique et le patriotisme sont en jeu, Hardy reprend ses avantages, et passe dans la première classe.
Homme excellent et de noble instinct, en qui le point d'honneur prime toujours la question d'argent, il était aussi de cette race inquiète d'esprits très-français
qui aiment le fracas des événements et Torage des passions publiques. Ils ont la fièvre de l'intérêt général, ils s*y dévouent en idée, faute de mieux; leur imagination habite les espaces indéterminés où se développent les péripéties des grandes affaires. Sans doute il serait malséant d'appliquer à cet observateur sérieux et instruit le mot de Voltaire sur « les grimauds qui gouvernent rÉtat du haut de leur grenier » ; lui, il a passé sa vie à sa fenêtre pour voir comment l'État était gouverné. De cette curiosité persévérante il est résulté un amas énorme d'informations et de documents devant lequel a reculé la Société de l'histoire de France; entre tant d'auteurs de mémoires aujourd'hui révélés, le Ubraire est le seul qui n'ait point trouvé d'éditeur. On l'a même si peu lu, qu'on n'a pas su découvrir dans le manuscrit son nom et sa signature, qui pourtant s'y trouvent ; on a tenté de le dépouiller de sa propriété littéraire pour en gratifier indûment un inconnu.
Faisons-lui l'accueil dont il est digne et rendons-lui, avec le titre de son œuvre, le rang qui lui appartient à côté de ses devanciers. Voyons comment un Parisien, élevé dans les anciens principes, mais depuis trente ans mêlé par goût aux agitations du siècle, un représentant de ces classes moyennes, sur lesquelles passait alors un souffle de tempête, a jugé les années qui précèdent immédiatement la révolution. Supérieur à Barbier par la gravité du caractère et par la facilité du style, Hardy ajoute une nuance nouvelle à la physionomie historique du bourgeois de Paris.