‹ L'esprit public au XVIIIe siècleChapitre 120 sur 161 · OPINIONS DE HARDY. A · texte numérisé non relu

OPINIONS DE HARDY. A

Hardy n'est point un sceptique à la façon de Marais, ni un épicurien comme Barbier; il ne procède ni de Bayle ni de V Encyclopédie; il est chrétien déclaré, mais c'est un chrétien janséniste. Il a pour maître RoUin et non Voltaire. Malgré la contagion des influences nouvelles, il garde jusqu'à la fin dans leur intègre sincérité les convictions de sa jeunesse. Nulle part vous ne rencontrez sous sa plume les licences de pensée ou d'expression si fréquentes chez ses devanciers. Il appelle Jésus-Christ « notre auguste rédempteur, » il croit au Dieu « protecteur des empires ; )) Y Essai sur les mœurs ne l'a pas détaché de la philosophie de Bossuet et de la politique du Discours sur l'histoire universelle. Ne croyez pas que ce soit là une fidélité isolée et discréditée; les sentiments professés par Hardy conservaient alors, à Paris même, dans le peuple et la bourgeoisie, un reste d'empire moins affaibli qu'on ne le suppose généralement. Le fait suivant, si peu important qu'il soit, nous est un indice de cette force durable des croyances et de cette longue impression de respect qui ne céda pas sans peine à la persévérance de l'attaque et de la dérision. En février 1766, le roi Louis XV, chargé des hontes publiques et privées de son règne, traversait le Pont-Neuf au sortir d'un lit de justice tenu au parlement. Un prêtre portant les sacrements au gouverneur de la Samaritaine croise le cortège. Le roi descend de carrosse et se met à genoux sur

le chapeau d'un officier de sa suite, «quoiqu'il fît ce jour-là, dit notre chroniqueur, des boues prodigieuses ;» le prêtre, s'étant arrêté, donne au roi la bénédiction. « Ce trait fut admiré de tous les témoins et applaudi par des cris redoublés de Vive le roi h) Observez ici la différence des temps : ce qui rendra Charles X impopulaire en 1829 ramène à Louis XV la faveur publique en 1766. Veut-on voir encore une preuve de cette persistance des habitudes religieuses dans le peuple de Paris? Nous rempruntons à d'autres mémoires manuscrits rédigés à l'époque du coup d'État Maupeou par le procureur Regnaud, qui fut, plus tard, un des défenseurs officieux de Louis XVI auprès de la Convention. On sait qu'au mois d'août 1774, lorsque le chancelier Maupeou et l'abbé T^rray furent disgraciés, le peuple, ameuté sur la place Dauphine à l'occasion de la Saint-Louis, les pendit en effigie et brûla dans un feu de joie deux mannequins revêtus des insignes ministériels. Ces tumultueuses démonstrations durèrent une semaine; tous les mémoires du temps les décrivent longuement. Eh bien! voici comment elles débutèrent, au rapport d'un témoin qui applaudissait, comme le peuple, à la chute des auteurs du coup d'État : « Dès le soir même de la Saint-Louis, la populace s'est assemblée dans les cours du Palais et aux environs, en jetant des cris de Vive le roi! Vive r ancien parlement! Ensuite ils ont chanté le verset Domine^ salvum fac regem^ le psaume Exaudiaty l'antienne du Salve au bruit d'un nombre étonnant de fusées et de pétards que l'on tirait de. tous côtés...*» Voilà quel était encore l'esprit religieux du peuple de

1. Mémoires nvanuscriis de Regoaud, procureur au ParlemenU (T. Xni, 96.)

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