OPINIONS DE HARDY
Paris, même lorsqu'il exécutait les ministres par eontumace, en 1774.
Hardy déteste les philosophes, « ces héros et ces coryphées de l'impiété moderne; » il a du moins le boa goût de ne pas les insulter : il n'en dit rien, et la république des lettres semble un pays fermé pour lui comme pour Barbier. On peut lire cependant d'intéressants détails dans son journal sur le retour de Voltaire en 1778; nous y trouvons la contre-partie des récits enflammés que nous ont laissés Grimm, La Harpe et Marmontel. Hardy est loin de ressentir de pareils transports : il se tient à l'écart, regarde passer l'ovation irritante et le tumulte ennemi ; il est de ceux qui protestent par de secrets murmures : « c'est un délire, une idolâtrie inconcevable ; on ne s'entretient, on ne rêve partout que du poëte Voltaire. » L'homme des vieilles croyances et des respects traditionnels se sent menacé par Texplosion de ce triomphe qu'il est contraint de subir et qu'il avoue. Sur le même rang que les philosophes, sa haine a placé les jésuites et tout le clergé ultramontain. Chrétien convaincu, il touche par un point aux incrédules, aux railleurs^ aux encyclopédistes : comme tout Paris, il est anticlérical. Son langage a même une âpreté qui manque à ses devanciers : ceux-là riaient, lui, il gémit et s'indigne ; les violences qui désolent l'Église lui soulèvent le cœur. Dénonçant avec amertume «la noire cabale des soi-disant ci-devant jésuites, » il flétrit les vices des prélats grands seigneurs et le despotisme des prélats persécuteurs ; il plaint leurs victimes, <( ces personnages pieux, savants et respectables, accusés depuis près d'un siècle d'une hérésie purement imaginaire, proscrits et dépouillés par un zèle hypocrite. — Jansé-
niste, Indifférent, ou sceptique, tel est donc le bourgeois de Paris au xvui' siècle ; ce sont les trois formes de son opinion en matière religieuse.
Le janséniste Hardy est un ami zélé du parlement, et ce zèle toujours en quête de nouvelles politiques, enrichit son journal. Bien qu'une effective participation aux grandes affaires et aux nobles périls constitue un privilège interdit à son ambition, il s'engage, autant qu'il peut, dans la lutte, il y met son âme et le meilleur de sa vie; il assiste aux séances des jours de crise; rentré chez lui, il prend ses registres et consigne le souvenir des débats orageux, des incidents mémorables. On dirait qu'un reflet des scènes historiques dont il est l'ardent témoin illumine et transfigure par moments son obscurité. La province même l'intéresse, il suit au loin les développements de la résistance ; ses correspondants l'informent des événements, lui envoient les pièces importantes, les documents nouveaux, harangues, remontrances, arrêts, exposés des motife. Muni de ces textes authentiques, Hardy les transcrit avec un soin, une patience, ou plutôt avec une piété qu'aucun détail ne rebute et que la plus verbeuse éloquence ne réussit pas à décourager. Il se constitue d'office et pour la satisfaction personnelle de son patriotisme le greffier du procès pendant entre la couronne et la nation. Hardy était présent, en janvier 1771, au coup d'État Maupeou, lorsque le chancelier, «armé jusqu'aux dents,» porta «l'abomination de la désolation dans le sanctuaire de la justice, » non sans risque d'être «enlevé et étouffé» en traversant la foule indignée. Le récit qu'il a laissé de cette journée est une des pages attachantes de ses Mémoires par le sentiment de généreuse tristesse dont il est empreint.