DÉCLARATION DE HARDY
Trop ému pour se borner au rôle de rapporteur et de copiste, Hardy intervient en son propre nom et fait sa profession de foi. Dans le trouble où la violence a jeté les meilleurs esprits, cet honnête homme sent le besoin de s'expliquer avec lui-même et de voir clair dans son opinion. Il interrompt l'histoire de l'attentat, et lui, sî discret sur tout ce qui a trait à sa personne, il croit devoir écrire, à la date du 12 novembre 1771, la déclaration suivante qui prouve jusqu'à quel point les Parisiens de ce temps-là prenaient à cœur les affaires de leur pays : « Très-incertain sur les conséquences et la tournure ultérieure des affaires actuelles de Ja magistrature, je consigne ici une espèce de profession de foi politique relative à ces événements, quelle qu'en doive être l'issue. C'est la mienne et je crois pouvoir me flatter que c'est en même temps celle de tout bon Français. Quoique je ne me sois jamais regardé que comme un atome dans la société, je crois mériter d'y tenir une place distinguée par ma fidélité inviolable à mon souverain et par mon amour pour sa personne sacrée. Les sentiments que j'ai puisés dans l'éducation et dans les livres ne s'effaceront jamais de mon cœur. Quoique ma fortune soit des plus médiocres par la volonté de la divine Providence, une perspective de 100,000 écus de rente ne me ferait pas abandonner un bien qui m'est cher et qu'on ne peut me ravir, à savoir l'honneur et le véritable patriotisme. Je croirai toujours devoir penser sur les controverses présentes comme les premiers magistrats du royaume et les princes du sang royal, qui ont manifesté leurs sentiments d'une manière aussi authentique que respectueuse pour notre auguste maître dans une protestation solennelle à laquelle tous les bons ci-
toyens ne peuvent s'empêcher de rendre hommage et de souscrire de toute leur âme. Ita sentiebat civis régi etpatriœ addictissimus, S. P. Hardy ^ syndico rei librariœ et typographiœ adjunctus^ anno Domini 1771. » C'est ainsi que le contre-coup des événements de la po- Utique intérieure allait frapper jusque dans les plus humbles conditions les âmes simples et loyales de cette bourgeoisie patriote. Déjà inquiète, parce qu'elle commençait à prévoir, elle essayait de rassurer doublement ses scrupules en adhérant à la bonne cause et en raffermissant son royalisme contre les entraînements possibles de l'opposition.
Qu'on ne s'y trompe pas, en effet, le bourgeois de Paris au srnf siècle a beau être opposant, il entend rester royaliste. Il en veut aux gens de cour, mais non à la royauté. C'est un conservateur libéral, un opposant constitutionnel ; la distinction capitale entre la monarchie et le despotisme, distinction si difficile à maintenir en France, il la fait avec une fermeté qui étonne et que nous n'imitons guère. Libre à d'Argenson, un grand seigneur philosophe, de rêver la république dès 1750, et d'imaginer, sur les plans de l'abbé de Saint-Pierre, son maître, une Suisse française ; le bourgeois de Paris, qui rêve peu, ne prend pas la peine de discuter de pareilles idées : elles ne lui viennent pas à l'esprit. Le comte de Maurepas disait : m Sans parlement, pas de monarchie ; » le bourgeois de Paris ajoute : « Sans monarchie, pas de gouvernement. » Ces deux sentiments, invariables, indissolubles, sont le fond même de sa raison, ou, si vous le voulez, de son instinct politique. Aussi, quand il a cessé d'aimer et d'estimer Louis XV, il continue de respecter en sa personne la royauté. On
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ne saurait croire à quel point ce respect subsiste, au défaut de l'affection trompée et découragée, dans la masse du peuple et de la bourgeoisie, ni combien Tancîenne France s'est obstinée à pallier les fautes du prince, à ne les pas voir, alBn de ménager le prestige d'une autorité qu'elle sentait nécessaire.
Ce même sentiment de fidélité au prince éclate dans les Mémoires parlementaires de Regnaud que nous avons déjà cités. Regnaud, comme Hardy, déteste les ministres oppresseurs des lois et persécuteurs de la justice; son récit n'est qu'une longue plainte contre le despotisme, mais pas un mot ne lui échappe contre le roi, égaré, ditil, par des conseillers perfides. L'ouvrage a pour préface une déclaration royaliste dont tout démontre la sincérité : « Mes sentiments n'ont jamais pu être équivoques. Je me suis plaint du despotisme mis en loi par les ministres, mais j'ai sans cesse respecté le roi et l'autorité royale. C'est une loi de l'Etat, consacrée dans tous les siècles par la loi divine, de respecter le souverain, même lorsqu'il fait le malheur des peuples que la Providence lui a confiés. A Dieu ne plaise que dans cette histoire que j'écris j'entreprenne d'enfreindre une loi sacrée 1 » Ces Mémoires manuscrits, en trois volumes, sont dédiés à Malesherbes qui était alors premier président de la Cour des Aydes. Regnaud lui en envoya la première partie en 1773, et Malesherbes lui répondit : «J'ai reçu. Monsieur, avec une reconnaissance infinie, le précieux manuscrit que vous m'avez confié, et je sens tout le prix de cette marque que vous voulez bien me donner de votre estime. » Yingt ans après, quand le trône fut menacé, au premier rang de ses défenseurs parurent ces courageux amis de la loi, aussi fermes dans
leur dévouement à la royauté que dans leur aversion pour le despotisme. Le 10 août 1792, Regnaud était aux Tuileries; le lendemain, un mandat d'arrêt était lancé contre lui par Pétion ; il se réfugia au village de Fontenay (près Mareuil, chemin de Luzarches), et quand la défense du roi se constitua, Regnaud se fit inscrire publiquement dans les journaux. A la fin de décembre, son discours (200 pages environ) était imprimé, et il le fit tenir à Malesherbes, qui lui répondit : (( Le roi me charge. Monsieur, de vous témoigner sa satisfaction sur le zèle, le courage, rattachement et la fidélité que vous lui montrez, n Ce plaidoyer, qui se terminait par le cri de Vive le roi! eut j ditTauteur, deux éditions en huit jours. — En février 1778, Regnaud, mettant fin à ses Mémoires parlementaires, en résumait Tesprit par ces mots, qui sont la conclusion de l'ouvrage : « Le Français soumis à son roi^ le roi soumis aux lois, voilà notre devise *. »
N'anticipons pas, et revenons au journal de Hardy. Ce journal contient quelques lignes assez neuves sur la mort de Louis XV. Ce n'est plus le tableau tracé par Bezenval des intrigues qui divisent la cour pendant l'agonie du roi; c'est une vue de Paris pendant les jours qui précèdent et qui suivent ce grave incident. Nous recueillons l'impression du dehors et la rumeur popu-
1. Manuscrits de la Bibliothèque nationale, n^ 13733, Histoire des événements arrivés en France depuis septembre 1770 jusqu'en février 1775. Ouvrage mis au dépôt le 20 décembre 1814. L'auteur défend d'imprimer son manuscrit. Ce manuscrit est plein de détails curieux sur le coup d'État de 1771 ; un historien le consulterait avec fruit. Entre autres menus faits, Regnaud raconte que les membres du nouveau Parlement étaient si ignorants qu'ils ne savaient pas même Torthographe. Sur leurs registres on lisait, dit-il, écrites de leurs propres mains, ces singulières dates : « Ce vin de sing, ce vin de catre, ce discette, etc. » (T. lï, 369.)