JOURNAL DE HARDY
laire. L'aspect général est calme, Tindifférence paraît dominer; la police, il est vrai, étouffe jusqu'aux paroles. Hardy a une façon particulière, et qui sent bien son janséniste^ de mesurer le degré d'impopularité oîi le roi est descendu. Un chanoine de ses amis lui a fait part du calcul suivant. «En J744, il avait été payé à la sacristie de Notre-Dame 6,000 messes pour la guérison de Louis XY; en 1757, après l'attentat de Damiens, le nombre des messes demandées ne s'était élevé qu'à 600 ; dans la maladie actuelle, il est tombé à 3 ! » "Voilà pour Hardy un infaillible thermomètre du sentiment public. Tomber de 6,000 messes à 3, quelle chute et quel abaissement! Est-il une marque plus sûre de la révolution accomplie pendant ces trente années dans les esprits I Quand un roi meurt, cela invite à juger le règne; Hardy, môme alors, s'interdit toute réflexion sévère : il rejette le mal qui s'est fait sur les ministres, (( c'est leur conduite odieuse et blâmable qui a perdu Louis XV. )) Sommes-nous donc en pays de monarchie constitutionnelle? Hardy parle comme un publicîste nourri dans les traditions du plus pur parlementarisme. L'ancienne France acceptait d'instinct, sans la connaître, cette fiction de l'irresponsabilité royale qu'on a si vainement essayé d'inculquer au public moderne ; autant que le permettaient des fautes trop personnelles, elle séparait le roi de son gouvernement. Sa droiture suppléait à la science qui lui manquait ; elle avait l'esprit sans la lettre, elle avait les mœurs des institutions dont nous avons la théorie. Ce qui est pour nous une vue abstraite de l'intelligence était pour elle un sentiment. Par quel méchant destin, en gagnant l'apparence, avons-nous perdu la réalité?
Un mobile moins généreux, mais très-politique, la peur, agissait comme stimulant sur ce fidèle royalisme : le bourgeois craignait le peuple et s'en défiait. Si vaillant qu'il soit devenu, il ne s'est pas guéri de cette frayeur-là, comme chacun sait. Selon Regnaud, rien n'était plus facile en janvier 1771 que de faire une révolution à Paris ; le peuple, prêt à se soulever, attendait un mot d'ordre et des chefs. Le Parlement, loyal dans sa disgr&ce et sensé dans sa colère, écarta ce dangereux secours; craignant les suites d'une explosion, il aima mieux subir le coup qui le frappait : « S'il se fût écarté en la moindre chose de la soumission aux ordres du roi, la capitale se serait trouvée plongée dans la plus terrible révolution... J'affirme que si, dans ce moment de crise, il se fût trouvé un chef, la révolution eût été des plus terribles *. »
Pendant les troubles de 1775, un attroupement pille les boutiques sous les fenêtres de Hardy; son imagination en demeure frappée. « Je vois encore, dit-il, enfon- -cer à coups de pinces de fer la porte d'un boulanger qui était vis-à-vis de ma maison. Un grand et fort homme en veste grise, portant un chapeau rabattu et presque blanc de poussière, se distinguait par sa fureur et paraissait conduire toute la bande...» Manifestement l'apparition du «grand et fort homme » donne le frisson à notre observateur ; il a vu et presque touché le spectre de l'émeute. Soyons justes envers les trembleurs de ce temps-là; ils étaient du moins conséquents : jugeant le roi nécessaire, ils avaient le bon sens de respecter le roi.
LE BOURGEOIS DU XVIIIe SIECLE. 417
Un dernier trait achèvera cette peinture, dont les couleurs sont empruntées à Thistoire la moins suspecte. Le bourgeois de Paris au xvni* siècle a la philosophie de sa condition. Ce n'est point un ambitieux inquiet, un vaniteux aigri; loin de se tenir humilié de n'être qu'un bourgeois, il en serait plutôt fier, à la façon d'un sujet anglais ou d'un citoyen romain. Son esprit est tourné à voir ce qu'il a et non ce qui lui manque. Dans aucun de ces bourgeois, auteurs de Mémoires, vous n'apercevez* trace des jalousies rancunières et des convoitises haineuses qui allaient bientôt, comme une peste publique, envahir et gâter la nation ; leur tranquille sagesse est pure de tout ferment malsain. Nous connaissons la candeur et le désintéressement de Hardy. Le journal de Barbier respire d'un bout à l'autre la bonne humeur ; ce sont les Mémoires d'un homme heureux : vrai type du satisfait, il est aussi content des autres que de lui-même. Marais, homme de talent, jouit de l'estime qu'il inspire; il vit tout glorieux dans la pénombre de quelques amitiés illustres, et c'est à peine si l'ambition académique, imprudemment allumée dans son cœur par les promesses du président Bouhier, le trouble un instant de ses fumées. Sans doute, lorsque le soir venu ces bons bourgeois écrivent à huis clos sur leurs registres et causent la plume à la main avec eux-mêmes, leur verve se donne carrière parfois aux dépens de la noblesse : ils ne se refusent pas la satisfaction de médire du fracas qui les étourdit et du scandale qui les révolte ; mais dans ces épanchements si intimes, oîi toute réticence est inutile, vous ne rencontrez à aucun moment Tinvective passionnée, virulente, la tirade à la Figaro, — il n'y a point là un trop plein de fiel et de colère qui brûle de se répan-
dre. Ds ne roulent aucun projet de vengeance et de destruction. Serait-ce que, tout en sentant Tinjustice du privilège et rorgueilleuse suprématie de la naissance, ils en portent légèrement le poids? ou plutôt le secret de leur modération n'est-il point dans la dignité même de leur indépendance? Maîtres chez eux, ayant conscience de la supériorité croissante des races sérieuses sur les races frivoles, ils tenaient la noblesse à distance,, et ne songeaient pas plus à lui Caire la guerre qu'à lui faire la cour ; ils suivaient une voie qu'elle ne traversait pas. Combien la vie ainsi pratiquée différait des existences fiévreuses qu'excite et développe le climat du nouveau Paris I Les habitudes cosmopolites de l'esprit n'avaient pas encore leur raison d'être; la manie de voyager en idée à travers l'impossible et l'infini ne tentait personne. Un horizon aux lignes précises traçait autour des imaginations les plus aventureuses un cercle infranchissable : la folle du logis était en cellule.
L'extérieur même du vieux Paris, l'obstacle des rues étroites et sombres, la masse irréguli^e des noirs quartiers agglomérés, figuraient aux yeux ces barrières légales et ces clôtures multipliées où l'ancien régime claquemurait l'activité des individus; on était citoyen de son quartier, habitué de sa paroisse, membre de sa corporation. La vie s'écoulait paisible, uniforme, développant comme une eau captive son cours tracé d'avance sans jamais perdre de vue l'ombre du clocher natal, l'église où reposaient les souvenirs pieux de la famille, où la même tombe entr 'ou verte attendait les générations. Entre ce terme toujours présent et ce point de départ si rapi^roché, les formes réglées du devoir professionnel, les affections, resserrées elles-mêmes comme cette vie sans