‹ L'esprit public au XVIIIe siècleChapitre 124 sur 161 · LE BOURGEOIS DU XVUI* SIÈCLE · texte numérisé non relu

LE BOURGEOIS DU XVUI* SIÈCLE

rayonnemeat, s'emparaient de rhomme, occupaient son âme et remplissaient la capacité de son esprit. C'est ce qui nous explique pourquoi ces Mémoires contiennent une foule de détails dont l'intérêt^ exclusivement local et municipal^ est nul pour la postérité. Tous ces faits divers avaient eu leur jour de vogue et de bruit dans le voisinage; or il est clair que le bourgeois de Paris, en rédigeant sa chronique, songe à son quartier avant de penser au reste du monde.

Sur des hommes façonnés par ce régime, immobilisés dans ces habitudes séculaires, quel a dû être l'effet de surprise et de trouble causé par les événements de 1789 et aggravé par les catastrophes imprévues, quoique préparées, qui se déroulèrent avec une destructive rapidité? Comment la Révolution a-t-elle été possible dans un pays où la masse était encore si solide et si calme? Il faut dire que, sous le règne de Louis XVI, quelques années avant la crise finale, les mœurs de la bourgeoisie parisienne avaient subi une notable altération. Le tableau que nous venons de tracer est vrai^ surtout si on l'applique aux générations du xvm* siècle qui avaient déjà disparu ou qui avaient vieilli en 1789 ; l'empreinte de l'ancienne discipline était si forte sur celles-là qu'elles résistèrent à l'action d'une atmosphère dissolvante. Derrière les premiers rangs, chaque jour édaircis, montait une impatiente jeunesse qui apportait dans les vieux cadres, dans les traditions discréditées, tous les ferments de l'esprit nouveau. Les symptômes de ce changement n'ont pas échappé à notre observateur, que ses défiances religieuses avertissaient, il les a notés pbs d'une fois avec tristesse ; mais la perturbation dont il se plaint est si grave qu'il en est atteint lui*môme à son insu. A partir

de 1787, ce fidèle royaliste, cet excellent chrétien, opposant plein de scrupules, cède à je ne sais quels entraînements séditieux. Il a pris en haine le gouvernement et la noblesse; son journal n'est plus qu'une diatribe contre l'autorité; il applaudit à l'émeute et flétrit la répression. Hardy est sous l'influence régnante; l'homme d'ordre s'est changé en révolutionnaire, au moins pour un temps; il a pris feu dans l'air embrasé qu'il respire. — Examinons cette dernière partie de son journal, qui forme une transition naturelle entre l'époque que nous allons quitter et celle où nous entrons; voyons comment il a raconté les préludes et accueilli les débuts de la Révolution.

En vrai Parisien de 1788, Hardy est optimiste ; malgré son âge et son caractère réfléchi, il partage la confiance et l'enthousiasme auxquels si peu de ses contemporains osaient résister. Il bat des mains aux premiers signes de force que donne la Révolution, il célèbre le 14 juillet, se félicite des 5 et 6 octobre : c'est un patriote. On voit cependant une lutte se livrer chez lui entre cette ivresse communiquée et son flegme habituel. L'impétuosité des événements lui porte à la tête, il a le vertige tout en admirant ; sa joie patriotique laisse deviner des frayeurs honteuses d'elles-mêmes qui attendent le moment d'éclater. Il ne doute pas que l'assemblée ne sauve la France ; seulement il trouve étrange que le succès définitif recule et se dérobe à chaque victoire de la bonne

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