‹ L'esprit public au XVIIIe siècleChapitre 126 sur 161 · HARDY ET LA RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

HARDY ET LA RÉVOLUTION

l'étiquette, indice léger de changements si graves, choquait ses habitudes, et amoindrissait à ses yeux la majesté de la nation. — Comme tout bon patriote, une alarme provoquée par des bruits populaires le tenait en souci : Versailles, disait-on, pour se défaire de Paris, complotait d'y mettre le feu; « instruite de cet infâme projet, la ville faisait boucher les soupiraux des caves qui donnaient sur la rue, car on avait déjà essayé d'y jeter des matières combustibles. » Nous sommes tellement accoutumés à traiter d'impie et d'athée la Révolution de 1789, qu'on ne s'attend guère à voir défiler, dans les rues insurgées, des processions bannières au vent; elles sont nombreuses pourtant et fort brillantes, Hardy les compte, et, comme il est sur leur chemin, aucune ne lui échappe. Elles vont toutes en pèlerinage, chargées A' ex-voto^ à Sainte-Geneviève, entre deux haies de gardes nationaux ; il en vient de Belleville, du port au blé, du faubourg Saint-Antoine, de tous les quartiers de Paris : elles portent des gâteaux et des fleurs ; chaque bataillon de la nouvelle milice fait bénir son drapeau. Les héros de la Bastille conduisent en grande pompe « un chef-d'oBuvre de menuiserie » qui figure la forteresse, et sur lequel flottent les étendards conquis, La haine est oubliée ou n'a pas eu le temps de naître; une effusion de commune espérance épanouit tous les cœurs : « Prêtres, moines, ouvriers, soldats, citoyens et citoyennes » gravissent en troupes joyeuses les pentes escarpées de la montagne.

Le journal s'arrête brusquement et sans explication à la date du 14 octobre 1789. A partir de ce moment, nous perdons la trace de l'auteur dans l'histoire du temps. Que signifie cette défaillance subite qui peut-être, dans

rintention première de Hardy, devait se borner à une courte interruption? S'est-il senti comme accablé de Teffrayante richesse du sujet? A-t-il compris que ces événements d'une violence inouïe et d'une incalculale portée ne pouvaient avoir pour historien un homme tel que lui ? A-t-il craint d'être un jour trahi par la découverte de ses pensées secrètes sous le régime soupçonneux des zélateurs de la liberté ? Toutes ces conjectures sont plausibles, et nous croyons volontiers que sa plume s'est refusée à décrire ce qui a suivi. Du "moins il est sûr que ce n'est pas la mort qui la lui fait tomber des mains ; . Hardy vivait encore en 1790. Le 26 mars il versait les deux tiers de sa contribution patriotique ; il en recevait quittance le 4 juin. Les registres de la chambre syndicale nous apprennent qu'il assistait le 12 juillet « avec les ofQciers en charge de sa communauté » à la distribution solennelle des prix du concours général, « oii siégeaient sur l'estrade douze représentants du peuple et une députation de la ville, ayant à sa tête M. Bailly. » Sans aucun doute, la chute successive des institutions et des pouvoirs de l'ancien régime, la suppression du Parlement et du Châtelet, la dissolution de la communauté des libraires et imprimeurs de Paris, la journée du 10 août, le régicide du 21 janvier, les malheurs de l'Église profanée et persécutée, retentirent douloureusement dans son âme : tout ce qu'il avait aimé en ce monde succombait à la fois. 11 nous semble impossible qu'il ait résisté à des chocs si rudes. Qui sait même si, confondu parmi d'obscures victimes, il n'a pas été martyr de sa foi religieuse ou de ses convictions royalistes? Il y a grande apparence qu'il n'a pas vu le xix" siècle ; son nom ne figure plus, en 1804, dans une liste com-

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