LE BARON DE BEZENVAL
Marie- Antoinette et celles de sa famille. De cette comparaison, il résultera un jugement motivé dont les considérants seront empruntés aux amis de la reine, à ses parents, à la reine elle-même.
Entre tous les auteurs de Mémoires qui nous parlent de Marie-Antoinette, il en est trois qui, par leur caractère ou leur rang, méritent une attention particulière ; nous voulons dire le baron de Bezenval, ami et eoniBdent de la reine, le fermier général Augeard, qui fut son secrétaire, et enfin madame Campan qui, attachée à la domesticité royale depuis 1770, ne quitta sa maîtresse infortunée qu'au lendemain du 10 août 1792. La diversité même des esprits et des situations nous est une garantie : pourrions- nous invoquer des témoignages plus sérieux et plus variés?
Mémoires da baron de Bezenval (1721-1791).
Commençons par un rapprochement que nous suggèrent ces Mémoires, et qui nous aide à saisir d'un seul coup d'œil les deux termes extrêmes de notre sujet. En 1720, le père du baron de Bezenval, ancien ministre de France à la cour de Saxe, parent,'par sa femme, de Marie Leczinska, fut chargé de protéger Law contre la colère du peuple de Paris, avec une compagnie des gardes suisses dont il était major. En juillet 1789, Tauteur de ces Mémoires reçut Tordre de contenir, avec les mêmes régiments, le peuple soulevé en faveur de Necker. Mais quelles différences profondes dans ces deux situa-
tiens, semblables en apparence I que de changements survenus pendant rintervalle, et qu'il y a loin des soulèvements de 1720 aux insurrections de 1789 1 Tout ce livre est consacré à rechercher les causes de ces différences profondes, et notre sujet se trouve pour ainsi dire enfermé dans ces deux manifestations populaires, où le pouvoir est représenté par les deux barons de Bezenval.
Ce n'est point par le côté militaire que nous voulons considérer le confident de Marie-Antoinette. Né en 1721 , il avait fait avec distinction les campagnes de 1738, 1743, celles de 1756 et de la guerre de Sept-x\.ns, d'abord comme aide de camp du duc d'Orléans, puis comme brigadier et maréchal de camp. M. de Choiseul, après la paix de 1763, le nomma inspecteur des Suisses, Laissons-le gagner ses grades sur les champs de bataille, et renvoyons le lecteur à la première partie de ses Mémoires pour toute cette moitié de sa vie. Une seule chose nous plaît chez lui et nous attire : c'est la parfaite connaissance des mœurs et des opinions de son temps.
Le baron n'était plus jeune quand Marie-Antoinette vint à la cour de France, en 1770. Son âge, son esprit, un air imposant qui n'excluait pas la finesse, un feu de valeur et d'intrépidité signalé en mille rencontres, tout, jusqu'à son titre d'étranger, se réunissait pour donner de l'autorité à son caractère et du poids à ses conseils. Madame Campan a dit de lui : (( Le baron de Bezenval avait conservé la simplicité des Suisses et acquis toute la souplesse d'un courtisan français. Cinquante ans révolus, des cheveux blanchis, lui faisaient obtenir cette confiance que l'âge mûr inspire aux femmes, quoiqu'il n'eût pas cessé de viser aux aventures galantes. Il par-
MEMOIBES DE BEZENYAL. hU
lait de ses montagnes avec enthousiasme ; il eût volontiers chanté le Banz clés Vaches avec les larmes aux yeux. 11 était en même temps le conteur le plus agréable du cercle de la comtesse Jules *. )>
Le voilà bien vu et bien jugé ; le portrait qu'il a tracé de lui-même ne contredit pas cette description. Plein d'audace et de savoir-faire, il a le ton dégagé et suffisant, Tallure conquérante de Thomme accoutumé à réussir. Il se mêle à sa distinction naturelle ou acquise une pointe d'humeur aventurière, ce je ne sais quoi qui sent la province ou l'étranger. C'est un Gascoia de Soleure, très-facile à reconnaître sous l'élégance raffinée de Versailles. Le baron croit à son étoile; il tire vanité de son bonheur, qui s'est rarement démenti, et de sa gaieté qui a toujours corrigé les passagères infidélités du sort. Il croit aussi très-fort à son mérite ; il en parle tantôt avec chaleur, tantôt avec l'hypocrite modestie d'un faux bonhomme* Ami particulier du comte de Frise, le neveu du maréchal de Saxe, associé aux galanteries de ce don Juan germanique, il ne lui manque aucune des fatuités de l'homme à bonnes fortunes ; il en a la verve médisante, comme aussi la maligne sagacité : nul historien, peut-être, n'a marqué d'un trait plus précis les aspects variés et les nuances fugitives de l'immoralité contemporaine ^. Dans le monde artificieux de la cour, le baron vise à l'originalité d'une franchise brusque; il répète qu'il est sans ambition, « qu'il ne veut rien pour lui-même et fait tout pour le bien, » que la laveur le gêne et qu'il adore la liberté; s'il faut l'eu croire, c'est un Cincinnatus