‹ L'esprit public au XVIIIe siècleChapitre 13 sur 161 · T. 1, 269, 469; t. III · texte numérisé non relu

T. 1, 269, 469; t. III

ardente, trait distinctif du génie de Voltaire ; il signale cette prétention à Tuniversalité comme une gloire et comme un péril : « C'est le plus grand poëte que nous ayons, mais il veut être à la fois poète épique, tragique, satirique, comique, et par-dessus cela historien, et c'est trop. Il va épuiser son génie, et bientôt il n'aura plus rien dans le sac *• »

Il est à remarquer cependant que Marais se montre sévère pour les témérités de plume et les frasques de conduite où s'emporte la pétulance du poète. Dans tout le cours du xYiif siècle il y a eu, on le sait, deux opinions très-distinctes sur Voltaire, même parmi ceux qui partageaient ses idées ou qui du moins ne les combattaient pas : on séparait l'homme de l'écrivain, et tout en rendant justice à la supériorité de ses talents, on ne cachait pas le peu d'estime qu'inspirait son caractère. Bachaumont, madame du DefTant, tous les mémoires du temps sont pleins de ce contraste ; il ne faut pas que le triomphe de 1778, l'apothéose finale où tout le passé semble disparaître, nous fasse illusion. Or ce double jugement sur Voltaire se trouve déjà exprimé dans Marais avec une égale vivacité en bien et en mal : « Arouët est un fou, écrit-il en 1729, qui méprise les Sophocle et les Corneille, qui a cru être de la cour, qui s'est fait donner des coups de bâton, et qui ne saura jamais rien parce qu'il croit tout savoir. Nous n'envierons pas à l'Angleterre ce déserteur de notre patrie ^. » En vieillissant, sa sévérité redouble; il s'y mêle de l'aigreur, surtout dans ses lettres au président, qui, sans doute, goûtait peu Voltaire; et nous voyons très-clai-

i. T. ni, 356, 358, 174, 586. (1725 et 1728.) 2. T. II, 377j t. III, 583.

MâRâIS et madame de MÉRIGiNAC. 43

rement subsister au fond de l'opinion de Marais un reste de ce mépris impertinent que l'esprit bourgeois a de tout temps affecté pour les gens de lettres. Biographe d'un poète et bon juge de la poésie, Marais parie fort légèrement de ceux qui font des vers : « C'est un métier de gueuserie, » dit-il, et il va jusqu'à les confondre avec les dévots dans un même dédain : « II ne faut avoir affaire ni aux poètes, ni aux dévots. L'amitié n'est point là; elle n'est qu'entre bonnes srens comme nous. » Un peu plus tard, quand Voltaire est mis à la Bastille : « Voilà un beau trio à la Bastille : madame de Tencin^ Voltaire et l'abbé de Margon * I »

Outre la chronique de la Régence, l'édition de ses œuvres comprend deux recueils de lettres; l'un, dont nous avons parlé, c'est la correspondance avec le président; l'autre est adressé à madame de Mérignac. Les lettres du premier recueil vont de 1724 à 1737; celles du second commencent en 1707 et finissent en 1712. Ces lettres de Marais à madame de Mérignac nous fournissent des indications curieuses sur l'état des esprits à Paris vers cette triste fin du règne; elles rentrent par là dans les préliminaires de notre sujet, et il est à propos d'en dire ur; mot.

Madame de Mérignac était, au dire de Marais, « un esprit sublime, élevé, vif, fort, d'une philosophie trèspyrrhonienne. » Elle faisait partie de la cour du Palais-Royal. Comme Marais, elle admirait Bayle, et ce trait de sympathie les unit ; leur enthousiasme s'amalgama. Tous deux, après la mort du philosophe, s'occupèrent de défendre ses œuvres inédites contre un

!. T. nr, 185, 413, 393; 1. 1, 133; t. IV, 325, 327, 162, 465, 472, 473, 476, 332, 404, 406.

neveu du nom de Bruguière, qui resta maître de Théritage spirituel et alla se jeter, avec les manuscrits, dans les bras de la compagnie de Jésus. Les soins de cette commune défense, les regrets causés par la perte d'un tel ami, furent l'occasion d'une correspondance qui finit à la mort de madame de Mérignac, en 1712. Cette dame avait été galante ; c'est là une ressemblance de plus qui nous permet de marquer sa place à côté de Ninon, de madame du. Deffant, de madame du Châtelet et de toutes ces femmes philosophes qui ont eu l'art d'inscrire dans l'histoire les libertés de leur cœur et de leur esprit *.

Entre deux correspondants d'une intelligence vive et hardie, habitués d'une société frondeuse, contemporains de cruels désastres, il était impossible que l'entretien roulât exclusivement sur des matières littéraires. Tout en gardant cette réserve qui était la vertu forcée du temps, sous le dur marteau du roi, comme dit Saint- Simon, on s'échappait, on se consolait par quelques mots furtifs, par des allusions aux graves nouvelles de la politique ou de la religion, par de très-légères épigrammes contre les personnes. On se communiquait, par exemple, une anecdote de théâtre transformée tout h coup en affaire d'État : « Que dites-vous, Madame, de ces deux vers qu'on a retranchés de la tragédie à'Herode :

1 . « Elle était petite, dit encore Marais, point belle, mais les yeui yifs et fins^ et une conversation si charmante qu'on ne pouvait la quitter. Elle écrivait comme elle parlait. Elle avait dans le cœur une passion pour un homme qui avait été tué à la guerre. Je lui parlais quelquefois de tendresse, j'en badinais quelquefois avec elle.... Elle m'a donné par son testament un diamant de 200 pistoles. Je l'ai bien regrettée et n'ai jamais trouvé dans aucune femme ce que j'ai trouvé dans celle-là. » (T. I, 43.)

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